Ego sum, septembre 2019

 

T_Hirschhorn_TooTooMuchMuch2
Thomas Hirschhorn

bataille manuscrite

de couleurs en bleu

rouge d’attaque

il n’y a que l’envers

qui console

des beautés avenir

divins objets

hosties sacrifiées

qui nous prient

meurtres symboliques

violettes agapanthes

mises à mort

le taureau par les cornes

et nous

spectateurs de nous-mêmes

 

 

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Ecrire, août 2019

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Françoise Gilot

Ecrire comme on casse des pierres

au marteau-piqueur pour extirper

à la langue ce que la vie cache

sous l’écorce de terre

sortir de la gangue alphabétique

de quoi tenir encore un jour

parce que la délivrance viendra

au bout des mots

écrire comme celui qui cherche

la formule universelle

pour comprendre toutes les pensées

retourner l’intelligence

contre elle-même

l’anéantir pour lui faire cracher

le sens des aiguilles

pour lui faire admettre

qu’elle n’ira nulle part

hors de ce monde

écrire pour entériner la défaite

quotidienne

pour recommencer à échouer

écrire pour apprendre le saut de puce

dans l’univers

pour reproduire les couleurs

qu’on a cru voir

écrire pour tracer des lignes

parce qu’on a des mains

écrire le silence qui  assourdissant

tombe du ciel comme la bruine

écrire parce que les pas s’ajoutent

aux pattes de chats dans l’herbe

aux miaulements inaudibles

écrire pour se confondre

avec les paragraphes

et finir par savoir ce que l’on pense

avant de replonger dans un fouillis

de vers de vase

à lutter contre la rouille des hameçons

 

Matins, août 2019

The-Country-Road
Harald Sohlberg

La maison dort

La matinée faseye

Je vois se lever un jour

vieux comme les millénaires

prendre son élan

vague qui va bientôt se briser

contre le bitume

je vais creuser des grottes

au creux de ces heures

le gazon n’est pas tondu

les perles de rosée scintillent

des fleurs aux longues tiges

refermées pour la nuit

que personne n’a plantées

pointent vers le ciel

elles attendent une lumière

plus vive pour s’ouvrir

je vais patienter avec elles

quand elles se déploieront

que le vert se couvrira de jaune

me faire un café

mais je me souviens

que je n’ai plus de machine

depuis trois jours ne me restent

que les dosettes

je laisse flotter dans l’air

un moment encore

l’idée de café

Carla Lucarelli – Histoire 1, 2, 3

Reblog, extrait de Dekagonon (édit. PHI, 2016)

BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

Histoire 1

C’est l’histoire d’une ligne
droite
c’est l’histoire d’une ligne de démarcation droite
d’une limite qui scinde un territoire
partagé par une ligne flottante
c’est l’histoire d’une ligne brumeuse
qui trouble la marche
fait vaciller
une ligne mirage
image qui se nourrit de l’irrésolu
c’est l’histoire d’une droite cannibale
qui dévisse les têtes de leurs socles humains
et les dévore

Histoire 2

C’est l’histoire d’un jeu
c’est l’histoire d’un je sans règles
dans un jeu de pions qui avancent et reculent
un jeu déréglé
aux rois confus
aux reines chaotiques
c’est l’histoire d’un jeu de l’esprit
plein de non-dits
formant des arabesques de silences
l’histoire d’un je aux silences anarchiques
qui se mettent à scander les règles d’un jeu
mais trop tard
quand plus personne n’écoute

Histoire 3

C’est une histoire de silences
qui à force de ne rien projeter
projettent des myriades de questions
des flots de malentendus

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L’infini à la portée des fillettes, Juillet 2019

EXHI039344
David Hockney

—————————————–

la cacophonie des corneilles

en bruit de fond

une petite fille court

à s’essouffler

le long de l’allée

va-et-vient d’abord

avec sandales

puis nus pieds

elle n’arrête pas

l’aire de jeu explorée

c’est sa propre énergie

qu’elle veut lancer

oreilles décollées

les yeux irrigués

petite boule de fins cheveux

relevés sur la tête

dents de souris exhibées

elle jette ses jambes

encore potelées

arquées

à l’assaut du bitume

je l’observe depuis un banc

sa mère plus loin

téléphone à l’oreille

lui tourne le dos

comme un chiot lâché

la fillette reprend sa course

je suis le mouvement

constance dans la répétition

dans l’espace

le même parcours

au même rythme

avec la même ardeur

maintes fois bouclé

je laisse pénétrer sous ma peau

les croassements du ciel

le maillot de coton orange fendant l’air

le pré vert piqueté de blanc

le monde s’arrête de tourner

puis repart me laissant sa carte de visite

quelques éclats de lumière

à ranger comme un polaroïd

 

Gaby (en vrac, 17.06.)

P1040337

 

C’est le même désir délire sauvé du vent avec ce nom et ce souvenir    Gaby et sa coupe au bol    fille fleur et nous petites en devenir    émerveillées nous aussi plus tard comme elle sans bol    ces gestes si fins si délicats    élégance juvénile que nous aurions voulu mais gauches nos petits corps encore    saccadés nos gestes    elle un sourire comme tous les printemps    bouche sang pleine de blanches dents alignées en parfait demi-cercle les yeux pétillants brun or lumineux    elle jeune fille déjà    nous enfants levant les yeux vers cet été plein de portes secrètes donnant sur des promesses de vies que nous n’arrivions à imaginer    existences exquises si nous aussi    réussir notre mue    devenir jeunes filles comme Gaby    à l’orée de l’adolescence nous aussi ces gestes nous aussi ces éclats nous aussi peut-être un jour tourner la tête de cette façon    briller comme ce soleil au-dessus des tournesols     nous aussi offrir nos splendeurs au monde