Tiere, baumfest

Jean-Marie Biwer

Tiere

Tiere fließen manchmal, ohne Vorwarnung. Du gibst sie auf, dann fließen sie, Lückentiere, Holztiere zum Beispiel, oder Samentiere. Sie legen sich unter dichte Ligusterhecken und werden zu Saft. Sie bedrohen Städte, ihre Enge, sie bedrohen den Schlaf, die Satzzeichen in den Lungenflügeln, sie bedrohen die Atemwege der Menschen. Sie ziehen unter die Bürgersteige und bedrohen die Sportwagen, die Limousinen, die Lieferwagen. Sie dehnen sich aus, bis zum nächsten Fluss. Die Erde ist voll flüssiger Tiere. Sie sind das Blut der Erde. Laute sind Adern in der Luft. Sind Laute sichtbar? Im Rundfunk sind Laute sichtbar. 

Bäume

Entsteht aus Kriegen ein Baum oder ein Ast? Wir tanzen um den eigenen Stängel. Entstehst du jeden Morgen? Wie entstehen die Fruchtfliege und das Gold der Sterne? Unter Rinden, der Mantelschlussverkauf der Baumfrauen. Wollgeschickt durch den Nadelwald. Waffenlos pirschen. Die Erle seufzt Morgensäfte. Unter der Sprache wurzelt sie Geheimnisse in den Wind. Aus den Saugnäpfen von Waldkraken schreit es farbige Insekten. Das Laub ist zuhause, wo es wurmt und sabbert. Sonnenstrahlen können nicht weinen, weshalb die Menschen Tränen haben. Wir asten uns um Eichen, um uns bodenständig zu gießen, leben um ein paar Bäume herum, wie Hirsche ohne Geweih.

Kriechen

Wieso wurmsicher? Wieso platzfaul? Weil man nicht platzen will, nicht platzen kann? Schlangenexplosion im Kriechzustand. Autos kriechen, Katzen kriechen, Kinder kriechen, Viecher. Wir unterm Stacheldraht hindurch, ein Wiesenelfenbeinturm im Bauch. Ist ein unsichtbarer Mensch noch ein Mensch? Können Ameisen erblinden? Küchenschmerz, Hochspannung durch transparente Knochen. Leiten Sie den Satz ab, der die Menge hortet. Rettet Bewegung und Zelte! Die Warnhinweise sind selten allein, führen unverblümte Leben, der Schwerkraft willens, und fragen nicht nach dem Weg. Kriechtiere sind nie einsam, der Boden ist kein Grund zur Tiefe.

sommets

Jens Hausmann

tout en haut de la vie

se trouve un carton

rempli de sucres d’orge

barley sugar candy

les jours barbouillés

de friandises

quand le givre se dépose

dans le pays des fées 

clochette au miel

je pose les vivants

à côté des défunts

j’enveloppe les souvenirs

dans des draps de flanelle 

tout en haut de la vie

je prends la poussière

fieber / fièvre

Tatiana Trouvé

fieber

mit höchster körpertemperatur 

rudere ich

kraule meinem fieber davon 

wie ein vogel hüpfe ich 

durch meine gedanken 

an meinem vater vorbei

auf den ich manchmal 

sehr wütend war 

als er noch lebte

weil er mich leichtfertig 

in die welt gesetzt hatte 

.

ich war ein spiel ohne regeln

auf der suche nach schwarmfischen

grapschte ich nach den aalen 

die auf ihrem weg in die sargassosee 

mir immerzu entglitten

.

beim herumtreiben im schneesturm 

häuften sich kindertage 

im bett mit erkältung + fleischbrühe

.

in der alzettestraße 

gab es dieses süßigkeitengeschäft

mit softeis vor der tür 

meistens durfte ich keins

blieb trotzdem stehen

von der weißen schlange fasziniert 

die sich ihren weg 

in die waffeltüte bahnte

.

welche form ich annehmen würde

war den 20 uhr nachrichten

auf die meine eltern

unentwegt stierten

nicht zu entnehmen

ich halte immer noch nach 

softeismachinen ausschau

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fièvre

à température corporelle élevée

je rame

je nage pour échapper à la fièvre 

comme un oiseau, je saute 

à travers mes pensées 

je passe devant mon père

contre qui j’ai parfois 

été très en colère 

quand il vivait encore

parce qu’il m’avait 

mise au monde à la légère 

.

j’étais un jeu sans règles

à la recherche de poissons de banc

j’essayais d’attraper les anguilles qui

en route vers la mer des sargasses 

m’échappaient constamment

.

traînant dans la tempête de neige 

s’entassaient les jours d’enfance 

au lit avec rhume + bouillon de viande

.

dans la rue de l’alzette

il y avait ce magasin de friandises

devant sa porte

des glaces à l’italienne 

la plupart du temps 

je n’y avais pas droit

je restais quand même à regarder

fascinée par le serpent blanc 

qui se frayait un chemin 

dans le cornet à glace

.

quelle forme je prendrais

ne pouvait être déduit

du journal de vingt heures

que mes parents fixaient

religieusement 

je suis toujours à l’affût

de machines à glace 

vol de nuit

Malcolm de Chazal

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il faut toujours vivre en haut
d’une crête à l’autre le héron
échassier immobile comme mon
grand-père dans sa tombe
je l’imagine attendre
pour attraper au vol
les décennies qui passent sans lui

au rythme du vent oscille en corne de brume
parmi les eaux ma grand-mère roseau
sauvage et farouche
elle couvre sa tête de coton
perce ses proies de ses yeux aigue marine
butor elle vogue parmi les champs
petit voilier aux amarres en chanvre

tante moineau avait perdu une fille
de quatorze ans
courbée de tristesse je l’ai connue
avec un chignon au-dessus de sa robe de bure
son nid ne contenait plus
qu’un enfant au plumage hérissé
elle craignait toujours que je ne mange pas assez

du bout du monde les cris des oiseaux migrateurs
mes oncles d’Amérique en nage sur des photos
jaunies bécasseaux partis pour ne plus revenir
les ailes entravées par le prix du pétrole

la sterne arctique aux bec et palmes rouges
effectue chaque année le tour de la terre
championne des voyages organisés
la vieille voisine part au marché
le rouge à lèvres allumé
elle n’a jamais été plus loin que la ville

de quel vol sommes-nous tombés
gazouillant comme troglodytes mignons
à fouiller les arbres aux racines enfouies
le cyprès chauve aux racines aériennes
tend ses bras au chardonneret

il chassait les oiseaux
le mari de tante moineau
il se nourrissait de chair à plumes
élancé et ravi sur le pas de la porte
j’ai appris plus tard
qu’il avait passé tant de nuits
à pleurer sa fille
l’été séchait ses larmes
il souriait quand il me voyait
aveuglée par le soleil
entêtée à creuser la peau du ciel

Quello che ci vorrebbe / Ce qu’il faudrait

Devin Leonardi

Quello che ci vorrebbe

Ci vorrebbe che ci sia qualcun altro a vivere a posto mio

qualcuno che si arrampichi sul melo senza avere le vertigini

qualcuno che sappia parlare alla gente 

come se la conoscesse e la capisse 

ci vorrebbe che ci sia qualcun altro ad alzarsi la mattina 

qualcuno che beve il caffè senza latte 

e poi mangia il cornetto farcito 

qualcuno che apra tutte le finestre prima di andarsene 

ad acquistare un po’ di lusso e specchiarsi all’aperto 

ci vorrebbe che ci sia qualcun altro ad apparire alla gente a posto mio 

qualcuno che non abbia fretta 

che non fosse seduto per terra 

perso tra mondi che si sovrappongono 

ci vorrebbe che ci sia qualcun altro ad incastrarsi al mio posto 

nella giornata tra uomini e donne che camminano lungo la via 

pieni di pensieri sparsi e conoscenze precise sull’aeronautica 

e sui mille modi per ingannare il tempo 

ci vorrebbe che ci sia qualcun altro a sorridere al mio posto 

e che io possa riposarmi tra l’iris di palude, la salcerella 

e il giunco fiorito e la sera, tornarmene a casa meno sconfitta 

con altre parole e gli occhi del gabbiano 

o perlomeno con la superbia del piccione

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Ce qu’il faudrait

Il faudrait qu’il y ait quelqu’un d’autre pour vivre à ma place

quelqu’un qui puisse grimper au pommier sans avoir le vertige

quelqu’un qui sache parler aux gens 

comme s’il les connaissait et les comprenait 

il faudrait quelqu’un d’autre pour se lever le matin 

quelqu’un qui boive le café sans lait 

et mange ensuite le croissant farci 

quelqu’un qui ouvre toutes les fenêtres avant de partir 

pour s’offrir un peu de luxe et se mirer au dehors 

il faudrait que quelqu’un d’autre apparaisse aux gens à ma place 

quelqu’un qui ne soit pas pressé 

qui ne soit pas assis sur le sol 

perdu entre des mondes qui se chevauchent 

il faudrait quelqu’un d’autre pour s’emboîter à ma place 

dans la journée parmi les hommes et les femmes qui marchent dans la rue 

pleins de pensées éparses et de connaissances précises sur l’aéronautique 

et les mille façons de tromper le temps 

il faudrait quelqu’un d’autre pour sourire à ma place 

et que je puisse me reposer entre l’iris des marais, la salicaire

et le jonc fleuri, et le soir, rentrer chez moi moins vaincue 

avec d’autres mots et les yeux de la mouette 

ou du moins avec la superbe du pigeon

repères

William Wegman, 2002

———

quand le lecteur cd s’est cassé tu 

avais cinq ans tu t’es mise à pleurer 

ce n’est pas grave t’ai-je consolée mais tu 

ne voulais rien écouter ne voulais pas

que les choses se cassent ni que les gens 

meurent si le chien était au paradis 

pour chiens comme je te l’avais expliqué 

comment ferait-il pour rencontrer ton

arrière-grand-mère décédée ?

mésange au printemps

Georges Braque

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et donc le printemps

avec son cortège de rayons

lumineux sur lit de marguerites

et donc le printemps avec 

son cortège de Russes armés sur lit de

civils massacrés 

et donc l’idée de printemps 

dans des villes fumantes et des têtes

fuyant le bruit et la fureur

de tribus guerrières 

et donc les mouvements brusques

d’une mésange qui volette contre une vitre

qui ne veut pas comprendre

la vitre

qui lance son bec à l’assaut

d’une frontière

nous l’observons

ma mère et moi

assises à la table de cuisine

personne ne lui ouvre

personne ne comprend

son obstination jaune 

aux ailes bleutées

aucune de nous ne devine

ce qu’elle cherche

en revenant ainsi 

tapoter contre la fenêtre

transparente la journée

et ensoleillée la guerre

l’équilibre précaire

rompu par des hommes

qui s’ennuient dans leurs muscles

vieillissants et leur peur de la mort

ont besoin d’une victoire

d’une médaille d’or

pour oublier leur insignifiance

ont besoin du printemps

pour remplir de sang 

la terre blessée et stoïque

qui continue de boire les rayons

florissants

bientôt elle digérera les os belligérants

plus personne pour raconter aux rescapés

les couleurs du champ de blé en été

sur les images des visages vivants

et quelques fleurs que le soleil protège

Journal, 18 mars 2022

Levée, petit-déjeuner, dentiste, lecture de la presse, un tour sur les réseaux sociaux. Hier soir, Antoine Compagnon à l’Abbaye de Neumünster. Le titre de la conférence : Comment enseigner la littérature ? Réponse : c’est une bonne question. Je suis assise à côté de mon ancien professeur de français des deux dernières années de lycée, rencontré dans l’entrée. Compagnon raconte sa genèse. La modératrice raconte qu’il vient d’être élu à l’Académie Française, et je me demande, comme à chaque fois, « que [vont-ils] faire dans cette galère ? », moi qui ne peux comprendre qu’on ne soit pas gêné de faire partie d’une institution aussi poussiéreuse si on n’est pas soi-même poussiéreusement mondain. Je connais à peine l’orateur, Collège de France, oui, entendu ici ou là à la radio, souvenir de propos sur l’enseignement, dont la trop grande féminisation aurait fini par saper le prestige. Pauvres hommes. Même s’il n’a probablement pas tort quand je vois les gesticulations de certains représentants de sexe masculin pour garder le dessus, en littérature aussi. Pour ne pas devoir se frotter à la littérature féminine. Un Karl Ove Knausgaard qui dit à Siri Hustvedt qu’il ne se voit en compétition qu’avec d’autres auteurs masculins, en aucun cas avec des auteurs féminins. Je suis donc sur mes gardes, c’est l’intitulé de la conférence qui m’a fait me déplacer. Des fois qu’il y aurait quelque idée à récupérer, la plupart des élèves n’ayant pas l’air de s’intéresser outre mesure à la littérature. Compagnon, fils de général et futur élève de Polytechnique, adolescence aux États-Unis, un professeur d’anglais qui lui ouvre les portes de la littérature, la lecture de The Lord of the Flies, de William Golding. Il suffit d’un professeur, dit-il, un seul, pour entrebâiller le portail, parmi nombre d’enseignants considérés comme dispensables, il suffit d’un seul bon professeur pour franchir le seuil de la littérature. Et puis l’ennui. Ils se sont beaucoup ennuyés, lui, sa génération, et donc ils ont beaucoup lu. Aujourd’hui, l’ennui a disparu de l’agenda des élèves, en effet, remplacé par l’impulsion électronique et le stress, le doigt sur le défilé d’images. Je souris intérieurement. Je suis assise à côté d’un de ces anciens professeurs, un de ceux qui m’ont appris à lire, entre autres Marguerite Duras. Compagnon présente aussi sa dernière publication, La vie derrière soi, où il s’intéresse à la fin de carrière de certains écrivains. Quand arrêter d’écrire ? Comment arrêter d’écrire ? Il se trompe de prénom, veut parler de Philip Roth et de sa décision annoncée d’arrêter l’écriture, le confondant dans son exposé plusieurs fois avec Joseph Roth. Ça me rassure presque, moi-même cherchant désormais souvent des prénoms et des noms dans ma mémoire, ne les retrouvant pas toujours, ou alors des heures plus tard. L’âge n’a pas que des avantages, diraient d’aucuns. Il parle du prix de certaines œuvres de Picasso, information qui ne me semble pas correcte, ou à contrôler du moins. Ses œuvres de jeunesse se vendraient plus cher que tout le reste de sa production. Mon voisin a la même moue dubitative. Peu à peu, l’écoute s’installe. Peu importe que je sois d’accord ou non avec tout ce qui est dit, il y a une sincérité, une simplicité et une amabilité sans vanité dans le propos. J’écoute avec plaisir. On oublie trop souvent dans l’enseignement, poursuit l’orateur, que la lecture peut être une activité dangereuse ou subversive. Ou alors, on désamorce son côté subversif en découpant, morcelant, banalisant les textes jusqu’à les faire devenir des objets inoffensifs. L’analyse est importante, mais le plus important, c’est qu’un texte soit un objet de connaissance ou d’apprentissage de la vie. L’amour, le pouvoir, Compagnon en a appris les rouages avec la lecture de Stendhal, Le Rouge et le Noir. Et un peu avec La Chartreuse de Parme. Je me revois à 16 ans, en main une version abrégée des aventures de Julien Sorel, prêtée par un élève plus âgé. J’en sors secouée et éblouie.

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dans quelles parties du corps s’envelopper ?

Oksana Mas

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inventer le nom de la semaine le bruit 

de la ritournelle dans le rachis les angoisses 

subsumées s’élancent protubérance

saillie éperonne creuse vers le diverti-

mento jaillit coulée de basalte nous base 

nous basiques nous battus nous bauxite nous beaux 

bauge et fange et paille nous flamboyants allu-

més détonants déterminés à mourir 

couchés à la floraison des asters regard 

liquide intolérable fluide splendeur 

d’une épée en sol la mi gammes de passion 

hivernale pour les départs clandestins les 

yeux engloutissent les chocs du passé 

gloire des générations aux soldats violés 

empires vains batailles au goût neuf fois voir ta 

tête nous irons dans la matière humaine faire 

vivre nos frayeurs follement inventives 

pour l’orgueil du monde creuser des miracles 

et des ancêtres creuser ossements phobies 

futures nous sans lois portières un hangar pour 

l’humanité entière un tournevis à 

fémurs tibias une clé à métatarses colle 

les phalanges cloue les reins extirpe les peurs cloue 

des terreurs aux poumons respire mille et une 

générations de tremblements d’enfants neufs 

aux commencement virtuels finir morts sans âme 

passés pour habiter des tombes sur les 

épaules du granit oiseaux de proie les amours 

lacèrent ce qui reste nourris au lait de

brebis avancer sans roi griffer l’histoire sans 

blesser les jours un pont vers l’oubli un frein 

la vie aveugle remonte les fleuves une halte 

au bord de quelques rivières à nous seul le 

vacillement rien que la chute parés des 

haillons héroïques de l’archaïque rituel

troué le silence se dissout nous rentrons  

d’où ils sont venus à la place des corps des 

miroirs sans tain des cris de pinsons au loin