Perles noires (texte paru dans la revue Galerie)

 

Je ne vais pas commencer à tourner autour du pot, à vous raconter des balivernes. Ce n’est pas pour ça que je vous ai fait venir. J’ai soixante dix-sept ans et à mon âge, fini les mensonges ! Ce n’est pas parce que vous me seriez particulièrement sympathique non plus. Pas plus qu’un autre de vos confrères en tout cas.

Les gens, je ne les aime pas en général, je vous dirais même que je les vomis. La plupart ne m’intéressent pas, laids, stupides, imbus de leur être minuscule, causant comme si ce misérable petit tas d’os et de ligaments plongés dans de l’eau qu’ils sont avait une quelconque importance aux yeux de qui que ce soit, alors qu’ils sont les seuls à s’y intéresser. Je les déteste, ils peuvent crever, je m’en fous. Ceux dont je ne me fous pas, je les compte sur les doigts d’une main, tous les autres sont des épines dans mon champ visuel, des pollueurs d’atmosphère, des tas de viande en mouvement qui se titillent les uns les autres jusqu’à en crever comme le taureau dans l’arène. Un torero vient justement de se faire lyncher par la bête, ça m’a fait plaisir. Un autre connard vient de trépasser dans d’atroces souffrances, ça m’a égayée. Je me fous que les gens soient noirs, jaunes ou bleus, je les hais de la même façon. La couleur de peau ne change rien à la bêtise humaine. Les gens naissent cons et le restent. Cons soumis ou dominants, crétins dominés ou salauds esclavagistes. Passer une heure avec l’un d’eux convaincrait l’extraterrestre qui finirait par s’égarer dans ce coin de l’univers de la nécessité d’éradiquer l’espèce.

Ceux que j’aime sont au nombre de cinq. Pas tellement meilleurs que les autres, mais ce peu me suffit. On ne dira pas que je suis difficile. Parmi eux, deux imbéciles heureux, mes fils. Ceux-là je les aime parce que je ne peux pas faire autrement, je les aime biologiquement, la nature semble bien faire les choses.

Mais mes fils pensent que je ne supporte plus le monde, que je ne me supporte plus moi-même à l’intérieur de ce monde, que depuis la mort de leur père, ma haine n’a plus d’exutoire. Ils pensent que je suis folle, que je suis vieille, que j’ai perdu la raison. Lire la suite

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