Ecrire, août 2019

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Françoise Gilot

Ecrire comme on casse des pierres

au marteau-piqueur pour extirper

à la langue ce que la vie cache

sous l’écorce de terre

sortir de la gangue alphabétique

de quoi tenir encore un jour

parce que la délivrance viendra

au bout des mots

écrire comme celui qui cherche

la formule universelle

pour comprendre toutes les pensées

retourner l’intelligence

contre elle-même

l’anéantir pour lui faire cracher

le sens des aiguilles

pour lui faire admettre

qu’elle n’ira nulle part

hors de ce monde

écrire pour entériner la défaite

quotidienne

pour recommencer à échouer

écrire pour apprendre le saut de puce

dans l’univers

pour reproduire les couleurs

qu’on a cru voir

écrire pour tracer des lignes

parce qu’on a des mains

écrire le silence qui  assourdissant

tombe du ciel comme la bruine

écrire parce que les pas s’ajoutent

aux pattes de chats dans l’herbe

aux miaulements inaudibles

écrire pour se confondre

avec les paragraphes

et finir par savoir ce que l’on pense

avant de replonger dans un fouillis

de vers de vase

à lutter contre la rouille des hameçons

 

Matins, août 2019

The-Country-Road
Harald Sohlberg

La maison dort

La matinée faseye

Je vois se lever un jour

vieux comme les millénaires

prendre son élan

vague qui va bientôt se briser

contre le bitume

je vais creuser des grottes

au creux de ces heures

le gazon n’est pas tondu

les perles de rosée scintillent

des fleurs aux longues tiges

refermées pour la nuit

que personne n’a plantées

pointent vers le ciel

elles attendent une lumière

plus vive pour s’ouvrir

je vais patienter avec elles

quand elles se déploieront

que le vert se couvrira de jaune

me faire un café

mais je me souviens

que je n’ai plus de machine

depuis trois jours ne me restent

que les dosettes

je laisse flotter dans l’air

un moment encore

l’idée de café

Carla Lucarelli – Histoire 1, 2, 3

Reblog, extrait de Dekagonon (édit. PHI, 2016)

BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

Histoire 1

C’est l’histoire d’une ligne
droite
c’est l’histoire d’une ligne de démarcation droite
d’une limite qui scinde un territoire
partagé par une ligne flottante
c’est l’histoire d’une ligne brumeuse
qui trouble la marche
fait vaciller
une ligne mirage
image qui se nourrit de l’irrésolu
c’est l’histoire d’une droite cannibale
qui dévisse les têtes de leurs socles humains
et les dévore

Histoire 2

C’est l’histoire d’un jeu
c’est l’histoire d’un je sans règles
dans un jeu de pions qui avancent et reculent
un jeu déréglé
aux rois confus
aux reines chaotiques
c’est l’histoire d’un jeu de l’esprit
plein de non-dits
formant des arabesques de silences
l’histoire d’un je aux silences anarchiques
qui se mettent à scander les règles d’un jeu
mais trop tard
quand plus personne n’écoute

Histoire 3

C’est une histoire de silences
qui à force de ne rien projeter
projettent des myriades de questions
des flots de malentendus

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Autoportrait (à la manière de…), Août 2019

 

24SHERMAN-jumbo
Cindy Sherman

 

Je ne sais pas si je suis quelqu’un de triste ou quelqu’un de gai.

Je suis souvent malade.

La vie m’a appris à ne rien faire.

Adolescente, j’ai aimé attendre l’autobus.

Quand il y a des frites, je ne mange que les frites.

J’ai aimé mon père jusqu’à l’âge de 11 ans.

Je ne me souviens pas avoir aimé ma mère. Elle était là. C’est tout.

J’ai eu honte d’avoir mes règles. Je ne l’ai dit à personne pendant un an.

Je ne me suis jamais sentie actrice de ma vie.

Je suis une tragédie.

Je le prends avec humour.

Entre les deux, je m’ennuie.