billet d’humeur, 29 septembre

img_5246_1_
Jean-Charles Massera

Was soll die Kunst ? Le performeur est sceptique, il se parle, il se critique, il se donne raison, il veut avoir raison. Pas émotion. Il s’en veut de s’en vouloir, pas sujet, objet à la limite. Objet à côté d’autres. Objets. Qu’est-ce qu’un sujet? Vous avez deux minutes trente. L’art est populaire. Michel Sardou sans le son. Et puis l’art de regarder ne se voit pas. Et puis l’art de voir ne donne pas les chiffres du chômage. Et puis le chômage ne donne pas le droit de planter des idées chez le voisin. Et le voisin, la voisine plutôt, qui récupère tout, les vieux jouets, les vieux concepts, la porcelaine ébréchée, les idées rances, les vieux garçons, les artistes en mal de critique. Parce que la société, tu la critiques ou tu es, tu la critiques où tu es, tu bouges, tu participes à la critique, tu fais électrons contre protons, la guerre des trônes, tu te pavanes en fleur de lys, tu amuses la galerie, tu fais maintien de l’équilibre. Für Ordnung ohne Recht. Tu fais la guerre avec d’autres moyens. L’art est ce qui est numéroté et classé au supermarché des prototypes. Le robot est artiste comme les autres, l’avenir de l’art n’est pas rouillé, il est en pièces détachées en provenance d’une usine asiatique, c’est un soldat jaune qui participe au bal des estropiés. L’art, c’est le début de l’enfance, les ombres s’y promènent et vont ressurgir au coin de la rue, transformées en peurs du silence.

Publicités

Journal, Bribes new-yorkaises, Juillet 2017

DSCN0306
NY, Grand Central Station

Trois heures à tuer le dernier jour à NY avant de rentrer. Il fait beau. Bryant Park. Chouette petit parc, des retraités jouent aux échecs sur des tables aménagées, un jazzman s’active sur un mauvais piano, un salon de lecture sous une tente où quelques sans-abri lisent les journaux mis à disposition, une petite bibliothèque avec des classiques qu’on peut prendre pour feuilleter, un tableau avec toutes les activités proposées par des animateurs, un peu plus loin on joue au tennis de table. Lire la suite

Gaby (en vrac, 17.06.)

P1040337

 

C’est le même désir délire sauvé du vent avec ce nom et ce souvenir    Gaby et sa coupe au bol    fille fleur et nous petites en devenir    émerveillées nous aussi plus tard comme elle sans bol    ces gestes si fins si délicats    élégance juvénile que nous aurions voulu mais gauches nos petits corps encore    saccadés nos gestes    elle un sourire comme tous les printemps    bouche sang pleine de blanches dents alignées en parfait demi-cercle les yeux pétillants brun or lumineux    elle jeune fille déjà    nous enfants levant les yeux vers cet été plein de portes secrètes donnant sur des promesses de vies que nous n’arrivions à imaginer    existences exquises si nous aussi    réussir notre mue    devenir jeunes filles comme Gaby    à l’orée de l’adolescence nous aussi ces gestes nous aussi ces éclats nous aussi peut-être un jour tourner la tête de cette façon    briller comme ce soleil au-dessus des tournesols     nous aussi offrir nos splendeurs au monde

Textes en prose, La Féline, Nouvelle en cours d’écriture (début + suite… )

Thomas Demand

Un jour, elle fut là. Marie ne sut ni d’où elle venait, ni par où elle était entrée. Ni ce qu’elle voulait, allongée sur le tapis au pied de son lit, les yeux clos.

Comme tous les matins, Marie avait fait taire d’un geste brusque la sonnerie du réveil, comme tous les matins elle avait grommelé que c’était bien trop tôt, comme tous les matins elle s’était avancée dans le noir pour atteindre la porte et bifurquer vers la salle de bains. Elle s’était regardée longuement dans le miroir. Elle allait avoir trente ans dans un mois et voyait déjà le temps s’installer au creux de son regard. Elle avait inspiré profondément, s’était saisie de la mousse lavante intensive pour peaux délicates, l’avait appliquée sur son visage humide, avait entamé avec ses deux mains le mouvement circulaire à partir de ses joues afin de la faire pénétrer dans chaque pore du visage. Comme le lui avait conseillé la vendeuse. Son esprit savait que sa peau n’en avait pas besoin, mais l’industrie cosmétique avait à nouveau réussi à s’adresser à la pensée magique et à mettre en veille sa raison.

Elle avait frotté chaque centimètre carré du visage avec sa mousse violette au parfum d’eau de pluie, parsemée de petits grains, les « vrais » composants actifs du produit. « Moi, je n’ai jamais utilisé que de l’eau claire pour me laver le visage. Oui grand-mère, mais toi, c’était une autre époque, il n’y avait pas la pollution. » Elle se mettait à parler comme ces vendeuses trop maquillées qui arrivaient toujours à lui faire avoir honte de son teint et à la faire sortir du magasin avec des sacs de produits plus ou moins inutiles, qu’elle oubliait d’appliquer après une semaine d’utilisation.

Lire la suite

Cris et chuchotements, texte paru dans la revue Galerie

Anne – Il y a des phrases qui s’invitent dans les têtes. Comme ça, un matin, elles surgissent, et on n’arrive plus à s’en défaire.

Au loin, le bruit d’un tracteur, ou de quelque chose ressemblant au bruit d’un engin à grosses roues, rondeur de l’avancement, les dessous remués par le mouvement récurrent. Les entrailles travaillées par la machine voulant arracher à la terre la sève qu’elle ne donne pas facilement.

Je sors dans la cour. Le brouillard balaie les pavés humides et dessine des fantômes ondoyants dans le paysage encore endormi. Les hommes se mettent en marche dans leurs fourmilières, la reine des abeilles attend ses travailleuses, le miel de la journée sera déversé sur des comptes en banque. Lire la suite