Perles noires (texte paru dans la revue Galerie)

 

Je ne vais pas commencer à tourner autour du pot, à vous raconter des balivernes. Ce n’est pas pour ça que je vous ai fait venir. J’ai soixante dix-sept ans et à mon âge, fini les mensonges ! Ce n’est pas parce que vous me seriez particulièrement sympathique non plus. Pas plus qu’un autre de vos confrères en tout cas.

Les gens, je ne les aime pas en général, je vous dirais même que je les vomis. La plupart ne m’intéressent pas, laids, stupides, imbus de leur être minuscule, causant comme si ce misérable petit tas d’os et de ligaments plongés dans de l’eau qu’ils sont avait une quelconque importance aux yeux de qui que ce soit, alors qu’ils sont les seuls à s’y intéresser. Je les déteste, ils peuvent crever, je m’en fous. Ceux dont je ne me fous pas, je les compte sur les doigts d’une main, tous les autres sont des épines dans mon champ visuel, des pollueurs d’atmosphère, des tas de viande en mouvement qui se titillent les uns les autres jusqu’à en crever comme le taureau dans l’arène. Un torero vient justement de se faire lyncher par la bête, ça m’a fait plaisir. Un autre connard vient de trépasser dans d’atroces souffrances, ça m’a égayée. Je me fous que les gens soient noirs, jaunes ou bleus, je les hais de la même façon. La couleur de peau ne change rien à la bêtise humaine. Les gens naissent cons et le restent. Cons soumis ou dominants, crétins dominés ou salauds esclavagistes. Passer une heure avec l’un d’eux convaincrait l’extraterrestre qui finirait par s’égarer dans ce coin de l’univers de la nécessité d’éradiquer l’espèce.

Ceux que j’aime sont au nombre de cinq. Pas tellement meilleurs que les autres, mais ce peu me suffit. On ne dira pas que je suis difficile. Parmi eux, deux imbéciles heureux, mes fils. Ceux-là je les aime parce que je ne peux pas faire autrement, je les aime biologiquement, la nature semble bien faire les choses.

Mais mes fils pensent que je ne supporte plus le monde, que je ne me supporte plus moi-même à l’intérieur de ce monde, que depuis la mort de leur père, ma haine n’a plus d’exutoire. Ils pensent que je suis folle, que je suis vieille, que j’ai perdu la raison. Lire la suite

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Billet d’humeur, 14 décembre

Mark Flood
Mark Flood

Faut-il aller de l’avant quand on ne sait pas où c’est ?/ Qu’est-ce qui te permet de prétendre que tu es vivant ?/ L’individualisme se mord la queue mais nous ne sommes pas malheureux / Il s’était arrangé une petite vérité à l’intérieur de la grande, en fermant quelques portes pour que sa vérité ne souffre pas de courants d’air / Entendu à la radio : ce ne sont pas les plus pauvres qui cherchent à traverser la Méditerranée, ceux-là n’ont pas l’argent pour le passage, ce sont ceux qui préfèrent mourir plutôt que de vivre sans espoir / S’élever jusqu’à la beauté d’un flocon de neige qui danse avant de s’écraser au sol

Tentative d’épuisement d’un sujet : le féminisme à l’ère hashtagmeetoo

Il y a celles pour qui la société occidentale est patriarcale, et c’est pour ça, il y a celles pour qui les sociétés orientales n’en parlons même pas, et c’est pour ça aussi, il y a celles qui n’aiment pas qu’on les siffle dans la rue, il y a celles qui aimeraient bien qu’on les siffle dans la rue, il y a celles qui se sentent agressées quand on les siffle dans la rue, il y a celles qui trouvent ça mignon qu’on les siffle dans la rue et qui ont toujours été sifflées avec respect dans la rue, il y a celles qui ont été sifflées et traitées de putes et qui ne trouvent pas ça mignon du tout dans la rue, il y a celles qui ont peur dans certaines rues, Lire la suite

billet d’humeur, 29 septembre

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Jean-Charles Massera

Was soll die Kunst ? Le performeur est sceptique, il se parle, il se critique, il se donne raison, il veut avoir raison. Pas émotion. Il s’en veut de s’en vouloir, pas sujet, objet à la limite. Objet à côté d’autres. Objets. Qu’est-ce qu’un sujet? Vous avez deux minutes trente. L’art est populaire. Michel Sardou sans le son. Et puis l’art de regarder ne se voit pas. Et puis l’art de voir ne donne pas les chiffres du chômage. Et puis le chômage ne donne pas le droit de planter des idées chez le voisin. Et le voisin, la voisine plutôt, qui récupère tout, les vieux jouets, les vieux concepts, la porcelaine ébréchée, les idées rances, les vieux garçons, les artistes en mal de critique. Parce que la société, tu la critiques ou tu es, tu la critiques où tu es, tu bouges, tu participes à la critique, tu fais électrons contre protons, la guerre des trônes, tu te pavanes en fleur de lys, tu amuses la galerie, tu fais maintien de l’équilibre. Für Ordnung ohne Recht. Tu fais la guerre avec d’autres moyens. L’art est ce qui est numéroté et classé au supermarché des prototypes. Le robot est artiste comme les autres, l’avenir de l’art n’est pas rouillé, il est en pièces détachées en provenance d’une usine asiatique, c’est un soldat jaune qui participe au bal des estropiés. L’art, c’est le début de l’enfance, les ombres s’y promènent et vont ressurgir au coin de la rue, transformées en peurs du silence.

Journal, Bribes new-yorkaises, Juillet 2017

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NY, Grand Central Station

Trois heures à tuer le dernier jour à NY avant de rentrer. Il fait beau. Bryant Park. Chouette petit parc, des retraités jouent aux échecs sur des tables aménagées, un jazzman s’active sur un mauvais piano, un salon de lecture sous une tente où quelques sans-abri lisent les journaux mis à disposition, une petite bibliothèque avec des classiques qu’on peut prendre pour feuilleter, un tableau avec toutes les activités proposées par des animateurs, un peu plus loin on joue au tennis de table. Lire la suite

Gaby (en vrac, 17.06.)

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C’est le même désir délire sauvé du vent avec ce nom et ce souvenir    Gaby et sa coupe au bol    fille fleur et nous petites en devenir    émerveillées nous aussi plus tard comme elle sans bol    ces gestes si fins si délicats    élégance juvénile que nous aurions voulu mais gauches nos petits corps encore    saccadés nos gestes    elle un sourire comme tous les printemps    bouche sang pleine de blanches dents alignées en parfait demi-cercle les yeux pétillants brun or lumineux    elle jeune fille déjà    nous enfants levant les yeux vers cet été plein de portes secrètes donnant sur des promesses de vies que nous n’arrivions à imaginer    existences exquises si nous aussi    réussir notre mue    devenir jeunes filles comme Gaby    à l’orée de l’adolescence nous aussi ces gestes nous aussi ces éclats nous aussi peut-être un jour tourner la tête de cette façon    briller comme ce soleil au-dessus des tournesols     nous aussi offrir nos splendeurs au monde

Textes en prose, La Féline, Nouvelle en cours d’écriture (début + suite… )

Thomas Demand

Un jour, elle fut là. Marie ne sut ni d’où elle venait, ni par où elle était entrée. Ni ce qu’elle voulait, allongée sur le tapis au pied de son lit, les yeux clos.

Comme tous les matins, Marie avait fait taire d’un geste brusque la sonnerie du réveil, comme tous les matins elle avait grommelé que c’était bien trop tôt, comme tous les matins elle s’était avancée dans le noir pour atteindre la porte et bifurquer vers la salle de bains. Elle s’était regardée longuement dans le miroir. Elle allait avoir trente ans dans un mois et voyait déjà le temps s’installer au creux de son regard. Elle avait inspiré profondément, s’était saisie de la mousse lavante intensive pour peaux délicates, l’avait appliquée sur son visage humide, avait entamé avec ses deux mains le mouvement circulaire à partir de ses joues afin de la faire pénétrer dans chaque pore du visage. Comme le lui avait conseillé la vendeuse. Son esprit savait que sa peau n’en avait pas besoin, mais l’industrie cosmétique avait à nouveau réussi à s’adresser à la pensée magique et à mettre en veille sa raison.

Elle avait frotté chaque centimètre carré du visage avec sa mousse violette au parfum d’eau de pluie, parsemée de petits grains, les « vrais » composants actifs du produit. « Moi, je n’ai jamais utilisé que de l’eau claire pour me laver le visage. Oui grand-mère, mais toi, c’était une autre époque, il n’y avait pas la pollution. » Elle se mettait à parler comme ces vendeuses trop maquillées qui arrivaient toujours à lui faire avoir honte de son teint et à la faire sortir du magasin avec des sacs de produits plus ou moins inutiles, qu’elle oubliait d’appliquer après une semaine d’utilisation.

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