Chaleurs, Juin 2019

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Pauline Palmer, 1920

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On parle de canicule

on parle de rivalités télégéniques

et des lettres de Raymond Chandler

on parle de ce qu’il faut manger

de ce qu’il faut vivre

avoir vu avoir vécu

haute en couleurs

de dix-huit ans son aînée

madame Chandler est décédée

à quatre-vingt-cinq ans

on parle des litres qu’il a bus

après la mort de sa femme

on parle de ceux qui tiennent

de ceux qui s’écroulent

de ceux qui ont toujours tenu

quoiqu’il advienne

les ondes me racontent des histoires

que je range dans des tiroirs

pour côtoyer des ombres

fabriquer un monde intelligible

où les femmes des écrivains ont

un boudoir rose et la canicule

une date de péremption

 

 

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Nuances, texte à 6 voix, mai 2019

1998_30
Matta (Roberto Matta Echaurren)

Voix :

Lui 1

Lui 2

Lui 3

Elle 1

Elle 2

Elle 3

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Lui 1

Je ne cherche pas d’excuses. Mais tout n’est jamais blanc ou noir. Dans toute cette affaire, tout le monde cherche à gommer les nuances. Et pourtant, tout est là ! Dans les nuances !

Elle 1

Quelles nuances ? Je me demande bien quelles nuances il peut y avoir dans ce cas !

Elle 2

Je ne veux pas prendre sa défense, si ce qu’elle dit est vrai, évidemment, non, je ne veux pas que vous croyiez que parce que c’est mon supérieur hiérarchique, mais elle travaille chez nous depuis un an et il faut voir comment elle lui tournait autour ces derniers mois. Elle le draguait, oui, elle essayait de le séduire. Discrètement d’accord, mais une femme ne s’y trompe pas. Ces mouvements suaves dans sa direction, quand elle se penchait sur son bureau. Non, elle ne portait jamais de décolletés, mais on n’a pas besoin de porter un décolleté pour… vous voyez ce que je veux dire.

Lui 2

On n’a pas d’autres chats à fouetter que de s’occuper des petits bobos d’une maîtresse éconduite ?

Elle 3

Depuis des années qu’il pratique un certain droit de cuissage, et tout le monde le sait. Moi j’ai la chance de ne pas être belle, je n’ai donc pas eu affaire à ses griffes, mais je vois bien quand il regarde une femme qui lui plaît cette lueur animale dans ses yeux, cette radiographie corporelle qu’il effectue, je me demande s’il en est conscient, parce qu’il n’essaie même pas de le cacher.

Lui 1

Les nuances sont importantes. Nous avons couché ensemble quatre fois, elle était tout à fait consentante, pourquoi est-ce que je l’aurais violée la cinquième ?

Lui 3

Vous croyez qu’il ne m’humiliait pas ? Que ça reste entre nous, parce que je ne veux pas perdre mon boulot, mais nous autres, ses employés masculins sans atouts affriolants, on n’avait même pas droit aux égards qu’il accordait aux belles femmes. Alors, bien sûr, il ne m’a pas violé, mais est-ce que les remarques quotidiennes humiliantes, c’est moins traumatisant ? Je pose la question, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mais j’ai quand même le droit de poser la question. Et il ne le faisait jamais devant les autres, toujours dans son bureau, sans témoins, ce n’est pas quelqu’un de stupide, loin de là.

Lui 1

Elles me font beaucoup rire, toutes ces femmes bafouées, elle me fait beaucoup rire, elle. D’abord, elle se jette à mon cou, ensuite elle me reproche de me servir de ma position dominante pour la mettre dans mon lit. Mais si je n’avais pas été en position dominante, si j’avais été le portier de nuit, le sourire enchanteur, l’admiration discrète dans les yeux, l’invitation silencieuse à m’emparer d’elle, je n’y aurais jamais goûté. Alors qu’elle arrête de jouer la victime ! Je n’ai pas abusé de ma position dominante, c’est elle qui s’est jetée dans la gueule du loup parce que le pouvoir les attire comme les insectes la lumière !

Elle 3

J’ai un peu honte de ne pas avoir parlé. Je savais qu’il abusait de son statut de directeur général pour harceler certaines filles. J’en ai vu une, il doit y avoir cinq ans de ça, dépérir sous mes yeux. C’était une petite jeune à qui il avait promis je ne sais quoi et qui m’a un jour avoué qu’il l’avait invitée chez lui à une fête, où elle croyait rencontrer du monde. Elle s’était retrouvée seule avec lui et deux de ses amis. Elle avait encore des spasmes d’écoeurement en racontant l’épisode. Elle n’a pas voulu me donner de détails, par dégoût, par honte aussi. Elle n’avait pas osé se rebeller, ils lui avaient fait comprendre que ce qu’ils lui faisaient était tout à fait normal, qu’elle devait se laisser faire. Elle s’était laissé faire, tétanisée, effrayée. Elle avait attendu que ça passe, que l’horreur prenne fin. Après ils s’étaient mis à boire du whisky et à discuter sur la terrasse. Ils l’avaient laissée là, prostrée, attachée sur le lit. Peu après il était venu la détacher et lui dire qu’elle pouvait se rhabiller et s’en aller. Le jour suivant au bureau, il l’avait à peine considérée. Deux mois après m’avoir parlé de ça, elle a démissionné, je ne l’ai plus jamais revue. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais j’ai honte. De n’avoir rien dit, rien fait. À l’époque, je lui avais juste répondu que c’était terrible, qu’il fallait qu’elle porte plainte. Elle a baissé les yeux. Les jours suivants, je l’ai évitée, je ne savais pas comment me comporter, alors je l’ai évitée, je ne lui ai pas demandé comment elle allait. Je lui en ai même voulu à un moment de m’avoir exposé tout ça. Lire la suite

Complainte de la caravane, travail en cours (suite du texte: Résistances), 27 mars 2019

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Franticek Klossner

Complainte de la caravane

HAPAX 1– Nous sommes en chiffres, la joie de la contre-histoire dans nos babouches en polymère, en artificiel synthétique avons tout transformé tout haché extrait tout broyé tout mixé badigeonné nos existences de produits vinyle sentons le souffre la roche liquide la paraffine, les lacs d’hydrocarbures sur Titan nos proies célestes, fils de Saturne en attente de la grande extinction, la voie est longue la voie n’est pas libre les zones d’ombre flottent autour de nos satellites nos excroissances nous entravent, nos charbons forment des poumons qui explosent, avons poussé loin, avons perdu le volant et le mot de passe, les clés de l’avenir disparues dans la dernière guerre des gaz cerveaux endommagés de schiste, tous, natures sans intention comme une mécanique sans tête sans évolution, le chaotique en polystyrène, pluie de plaques arrachées pour coucher la nuit, en spirale vers le vortex qui déglutit et la peur aux tripes en boyaux artificiels de cellulose ou collagène, angoisse vomie par les tuyaux en plastique qui sortent de gueules déformées, sommes tentatives avortées de retour du futur, revenir aux bifurcations voulons reprendre aux intersections, des vies en chair nous voulons de la matière organique dans les cervelles, sentir des agitations anciennes au milieu de souffrances en acier inoxydable, avons changé d’enveloppes mais les pièces autonomes ne se connaissent pas, à l’intérieur de nous ça bataille dru, pour la survie de quoi ? on ne sait

HAPAX 2– Le créateur ne reconnaît pas sa création, échouée, sa créature a échoué, il vomit, tempêtes solaires crachées à la gueule de l’univers, il a mis des lois, arrondi les angles, raboté les omoplates, créature thoracique en poudre et phosphates de calcium pour tenir le long des squelettes, ostéoblastes ostéoclastes ostéocytes, rien n’y fait, les machines ne crachent plus de sang, chez nous ne coule que lave qui nous brûle les veines déformées, retrouver des corps intacts nous voulons voir les débuts, les pièces du puzzle originel, nos organes saccagés crient famine, les vis grincent les boulons nous lacèrent l’os pariétal, ne crânons plus nos supériorités affranchies des limites de l’espace, temps de l’évolution dévié, sans trajectoire, dévié de quoi on ne sait, oui, pas de télescope dans le ventre des galaxies pour atteindre les pierres, on n’est plus spongieux, on s’est rouillés, gourés, fourvoyés dans les fils électriques, on n’a pas terre, on n’a plus les électrons de pôle en pôle, le positif transformé en négation organique, robots pensants ne sachant plus, pensons en rond, en figures géométriques la tête liquide reliée aux tubes fluorescents, égrenons éléments chimiques comme prières au brome et à l’iode et aux numéros atomiques, sommes allés là où nos cerveaux ont anéanti les paris, protons anarchiques dansant sur des carcasses fumantes

HAPAX 3– Ne baisons plus que par procuration allons dans les autres farfouiller des yeux, organes estropiés par la trop longue exposition, cobayes consentants avons oublié nos noms, sans passé nous balbutions des mots vains, des mots éclopés, d’origine inconnue, implantés de guingois s’échappent à droite et en diagonale, comme enfants turbulents, turgescents, un mot qui ne sert plus nos sexes en berne, il y a mystère, il y a matière à, il y a à élucider, rattraper des gestes perdus, manœuvres oubliées, il n’y a personne derrière les mots, y remettre des créatures faudrait, pas des monstres, en voie d’extinction voulons les préserver, elles, les disséquer vivantes, trouver dans leur chair ce qui pourrait nous augmenter

HAPAX 4– Chaudrons refroidis d’où sortons en pièces détachées, humeurs à assembler sauf celles perdues que voulons retrouver, sels minéraux en bouillon pour lancement de sensations, 28 par seconde, 35 par seconde, record d’influx battu par un AMX totalement rééduqué, peut-être autre chose ici, sûrement autre chose à sucer, qui sait si la chasse sera bonne dans ce coin

Empty Tree, poésie, 8.3.’19

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Ursula Palla, Leerer Baum/Empty Tree, Videoinstallation

 

J’écrirais sur une théière si j’avais une théière

Sur mes deux enfants si j’avais deux poupons

Sur mon chien si j’en avais un

Je peux écrire sur les chats

certains passent au quotidien

devant ma fenêtre

J’écrirais sur Dieu si je le connaissais

Sur son fils si nous avions été présentés

Sur sa mère avec sa fécondation in vitro avant l’heure

La guerre si je savais seulement ce qu’elle est

en vrai je ne suis pas sur un champ de bataille

j’évite les obus et les traités de paix

signés par temps maussade sans grande conviction

Je laisse la guerre aux autres

ceux qui l’ont rencontrée dans les rues

qui n’y ont rien compris parce qu’il n’y a rien à comprendre

les choses se font dans un obscur chaudron

les gens s’occupent à se diviser

en castes supérieures et inférieures

il y a les dociles et les insoumis

il y a les bougons et les toujours contents

j’écrirais bien sur l’âme des fleurs

sur le rire des oiseaux

sur l’absence de mélancolie chez les renards

sur le langage des arbres

et la fuite du vent

sur les poètes morts toujours vivants

ça me ferait passer le temps agréablement

ça me ferait fredonner les synapses

sautiller les neurones gambader les associations

carrefours à traverser autoroutes à grande vitesse

ralentir aux feux rouges regarder des chemins

de halage avec leurs passants en peine

tirant des péniches de journaliers problèmes

ça me ferait donner une chance

à toute cette agitation du vivant

une journée à tricoter avec quelques syllabes

la sauver du néant avec des mots tranquilles

assembler un petit tas de temps

pour un jour regarder en arrière

et se dire qu’on n’a pas rêvé

cette vie minuscule parmi les étoiles

on ne sauve pas grand-chose en écrivant

les oiseaux meurent les fleurs se fanent

mais l’alphabet résiste comme le jour s’obstine

à obéir au soleil sans faire d’histoires

comme si de rien n’était des siècles passent

seules les voitures changent