Histoires brèves aux temps du coronavirus

Amy Sillman, Untitled (green), 2020

Le dernier survivant

Il n’y avait rien à faire, et surtout, il n’y avait pas d’explication. Pit ne se réveillait pas, le monde autour de lui ne se remettait pas à glisser dans le sillon habituel. Celui du café et des croissants du matin, des virements, des timbres, des envois, des transferts d’argent, des enveloppes grandes et petites, des boîtes petites et grandes, affranchies, des recommandés et des retraits. Le monde vert, bleu et jaune de la poste, la journée qui s’étire, le pic à 10 heures du matin, la vieille Madame Franck qui vient poster ses cartes postales, à qui il faut tout répéter. Qui raconte par le menu détail la vie de ses cartes, la personne qui se trouve derrière l’adresse calligraphiée à l’encre noire avec de grandes et belles lettres se tordant vers la droite et la gauche. La semaine précédente, il avait remarqué pour la première fois près de son oreille un gros grain de beauté. Il avait passé la journée à se demander si ce dernier avait toujours été là sans qu’il en prenne conscience ou s’il était récent. La somptueuse Africaine aussi, au nom imprononçable, qui fait battre le cœur de l’employé à l’approche de son parfum envoûtant, venant transférer de l’argent. Jos et sa gueule de bois rappliquant pour retirer le paquet qui n’a pas pu lui être livré. La Slave siliconée, toujours souriante et élégamment vêtue, acheminant colis après colis vers l’Est. Georges, le facteur asthmatique bientôt à la retraite. C’était le bon temps, et Pit ne l’avait pas su. On ne profite jamais suffisamment de la normalité et un jour, la normalité en a assez de ne pas être appréciée à sa juste valeur. Elle va voir ailleurs si quelqu’un de plus reconnaissant y est. 

Il s’appelle Pit Weber et il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il y avait déjà eu l’épisode de cette pandémie mondiale qui avait plongé tous les humains dans la stupeur, étant donné qu’on leur vantait à longueur de journée les progrès de la civilisation et de la technologie, et un simple virus avait mis à genoux la planète. Entretemps, on avait fermé encore plus de bureaux de poste, mais le sien avait résisté. Lui et les 3 employés de l’agence de Kouscheid, à une demi-heure de route de Luxembourg-Ville, faisaient figure de derniers des Mohicans dans la contrée. Tout ceci n’avait plus aucune importance. Pit n’avait plus de collègues, plus de famille. Il n’avait plus d’amis. Il était seul au monde. Trop abasourdi pour comprendre cette solitude. Trop dépassé pour que son cerveau puisse appréhender ce qui apparaissait comme la nouvelle réalité. En mathématiques, on ne saute pas d’un énoncé au résultat d’une équation. Pit ne pouvait pas éluder les étapes intermédiaires. Elles étaient quelque part, il fallait juste que son esprit les retrouve. 

Après les événements, après des jours de stupéfaction, d’ahurissement, d’effarement généralisés, on se l’était disputé, ce corps et cet esprit complètement détraqués qui répondaient au nom de Pit Weber. Les Allemands le voulaient, les Français le réclamaient. Il n’y avait que les voisins belges qui n’en avaient rien à faire, estimant avoir suffisamment de problèmes des leurs. Par ailleurs, que pouvait-on tirer de ce type à l’intelligence moyenne, employé de poste, maintenant que son État n’était plus qu’une plaine quasiment désertée ? Qu’elles essaient donc de démêler les fils, ces imposantes et arrogantes nations, de détricoter l’énigme, mais qu’elles ne s’avisent pas de faire main basse sur le territoire, car là, on ne plaisanterait plus. Pas question qu’un des deux mastodontes annexe le territoire luxembourgeois. Lorsque la Révolution belge avait éclaté en 1830, les habitants du Grand-Duché s’étaient joints aux insurgés belges. Bon nombre de volontaires luxembourgeois étaient partis à Bruxelles s’engager dans l’armée des patriotes. Si annexion il devait y avoir, ce ne pourrait être qu’à la Belgique. Voilà ce qui se pensait autour de la frontière wallonne. On voulait bien ne pas s’occuper de Pit Weber, mais on restait sur ses gardes pour le butin territorial. 

C’est ainsi que Pit échoua dans une clinique de Bonn, après moult discussions et tergiversations, et intervention de Pit lui-même, s’ouvrant de son peu d’amour pour la langue française et ceux qui la parlaient. 

Les gens autour de lui avaient commencé à s’écrouler, et dans les heures qui avaient suivi, la mort avait frappé à travers tout le pays. On avait mis quelques jours à comprendre selon quel échiquier elle jouait, puis on avait fini par en avoir une idée. Étaient morts tous ceux qui parlaient le luxembourgeois. Frontaliers travaillant au Grand-Duché et étrangers ne maîtrisant pas la langue avaient été majoritairement épargnés. Parmi les frontaliers, n’avaient cependant survécu que ceux qui avaient refusé de s’adonner à l’étude de cet idiome qu’ils considéraient sans doute comme barbare. 

Ainsi les employés qui s’étaient donné la peine d’apprendre à baragouiner le lëtzebuergesch l’avaient payé de leur vie. Les autopsies concluaient toutes à la même cause : arrêt cardiaque. Des morts partout, les ministères regorgeaient de cadavres, les mairies, les administrations. Devant les écoles, des mères étrangères avaient attendu en vain leur enfant scolarisé dans le système luxembourgeois. Sauvés uniquement les bébés et enfants en bas âge qui n’assemblaient pas encore de phrases. Ce qui avait évidemment créé un énorme problème sanitaire et humanitaire, des milliers de bébés s’étant retrouvés sans défense à côté de leurs parents inanimés. Les plus chanceux des bambins avaient de la famille ne maîtrisant pas la langue de Dicks, donc vivante. Pour les autres, on envisageait l’adoption à l’étranger. 

C’était ahurissant, inexpliqué, inexplicable. Et au milieu de toute cette confusion, il y avait eu Pit. L’exception Pit. Le seul rescapé luxembourgeois. Le survivant. Le seul être désormais à parler le luxembourgeois. Parce qu’à travers le monde, le même phénomène s’était produit. Les Luxembourgeois en vacances s’étaient également éteints comme des bougies, qui sur la muraille de Chine, qui sur une plage de Malibu, qui dans un restaurant espagnol. Sauf Pit. Pourquoi lui ? C’était ce qu’on voulait comprendre.

On commença par soupçonner les Russes et les Chinois, parce qu’on ne risquait jamais grand-chose à accuser les Russes et les Chinois. 

Côté français cependant, on lorgna du côté du service de renseignement allemand. Le Bundesnachrichtendienst devait forcément savoir quelque chose, être mêlé à l’affaire, on avait voulu faire main basse sur l’État luxembourgeois, sur les comptes bancaires et les transactions. On voulait récupérer une province qu’on avait toujours, à tort bien sûr, considérée comme allemande, on voulait s’emparer de cet État tampon pour se rapprocher de la France à pas de loup, comme au bon vieux temps. Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, ni le Luxembourg ! Les théories allaient bon train, et le fait que le germanophile Pit Weber soit le seul survivant était un de ces indices qui ne trompaient pas !

Les autorités allemandes ne commentèrent aucune de ces rumeurs, mais de Merzig à Trèves et le long de la rive germanique de la Moselle, on ne voyait que les Français pour planifier un attentat pareil. Ils avaient déjà lâché Vauban sur le pays au XVIIe siècle et, même s’ils avaient dû restituer le duché aux Habsbourg d’Espagne, leurs révolutionnaires avaient à nouveau envahi le territoire en 1795 pour l’annexer à la France et en faire le Département des Forêts. La France avait perdu son prestige international depuis belle lurette, économiquement, ils ne faisaient pas non plus belle figure. Or la langue administrative du Grand-Duché étant le français, ils s’étaient sans doute persuadés que la reprise en main du petit État ne serait qu’une formalité. On enverrait quelques énarques pour se familiariser avec les mœurs politiques et administratives existantes et le tour serait joué. Tous les pays limitrophes du Luxembourg se regardaient en chiens de faïence et attendaient. En attendant, les autopsies continuaient à être pratiquées et concluaient à la même cause de décès : arrêt cardiaque, sans raison apparente. 

Pit se retrouva seul dans une ville qu’il ne connaissait pas. Il expérimenta dans sa chair la phrase du philosophe Alain, que « dans l’imagination des survivants, les morts ne cessent jamais de mourir ».  Il se demandait s’il n’était pas entré dans un immense cauchemar qui prendrait fin comme il était advenu, d’un coup. En attendant lui aussi, puisqu’attendre est ce que l’humain fait le mieux depuis son avènement, il essaya de reconstituer sa personne. Qui est-on quand tous ceux qui vous connaissaient ont disparu ? Il avait peur, une angoisse insondable lui nouait l’estomac. Il se sentait effroyablement fragile, dernier roseau de son espèce, seul humain à penser en dialecte francique mosellan, devenu langue entretemps, et il n’était aucunement certain de plier sans rompre. Bien sûr que ce n’était pas lui qui filait ce genre de métaphores, mais les journalistes, puisqu’un employé des postes luxembourgeois n’était pas censé connaître Blaise Pascal, ni Port-Royal, ni Jean de La Fontaine. Et c’est justement ce que cogitaient les spécialistes universitaires étrangers, linguistes et littéraires se demandaient pourquoi avoir laissé, comme dernier représentant d’un idiome, un spécimen aussi basique que Pit Weber, sur qui on ne pourrait compter pour porter noblement l’étendard d’une langue en voie de disparition orale. 

Pit doutait de plus en plus de sa propre réalité. Il y avait des jours où il regrettait de ne pas être mort, lui aussi. Qu’allait-il faire sur cette planète sans les siens ? Puis il se mit à soupçonner un vaste complot. Il n’était pas le seul. Un événement aussi extraordinaire, le cerveau n’est pas capable de le métaboliser. Il fallait trouver un coupable, quelqu’un ou quelque chose qui fût derrière cette machination. Une des thèses stipulait que les Chinois avaient composé un poison indétectable qui aurait déclenché l’arrêt cardiaque à la prononciation de certains phonèmes qu’on ne trouvait que dans la langue luxembourgeoise. Pourquoi une puissance mondiale de cette envergure s’en prendrait-elle aux habitants d’un si petit pays ? Pour tester cette arme de destruction avant de l’utiliser contre d’autres minorités ! On pensait aux Tibétains et aux Ouïgours. Les Chinois firent savoir que si, par bonheur, ils avaient une telle arme, ce ne serait certainement pas sur quelques Luxembourgeois qu’ils la testeraient. Quand on eut passé en revue tous les services de renseignement de la planète, le Mossad remportant finalement les suffrages, puisque c’était le service le plus performant et sournois du monde, et lorsqu’il n’y eut plus en fin de parcours que quelques antisémites pour s’accrocher à cette thèse, on se tourna vers les extraterrestres. N’avait-on pas vu apparaître des monolithes, d’énormes piliers métalliques triangulaires, dans les endroits les plus improbables ces dernières années ? En Mongolie, dans le désert du Nevada, en Roumanie, en Inde. Des signes avant-coureurs ? La façon qu’avaient les habitants inconnus de l’Univers d’annoncer leur venue ? En tout cas, il ne venaient pas en amis puisqu’ils avaient comme cadeau de bienvenue décimé une communauté linguistique entière. Mais ils n’agissaient certainement pas seuls. Ils devaient avoir des complices humains. 

Pit fut radiographié. Son arbre généalogique épluché. Qu’est-ce qui l’avait sauvé ? D’aucuns se mirent à voir en lui un nouveau messie, voulurent qu’on l’interviewe, qu’on le fasse parler. Il avait été épargné pour délivrer un message à l’humanité. Il était le porte-voix de quelque divinité. Il était habité par plus grand que lui. On voulait l’entendre. Pit n’était plus qu’un écheveau de terreur. Il apparut à la télévision allemande, escorté de trois médecins. Avec son accent luxembourgeois, il balbutia en allemand quelques phrases d’une banalité si déconcertante, et fut si maladroit, trébuchant devant le présentateur et suant à grosses gouttes, que les tenants de la théorie du Christ ressuscité abandonnèrent, quoique à contrecœur, leur allégation. 

Après cet épisode, Pit décida que c’en serait fini de sa présence médiatique, qu’il ne parlerait plus aux journalistes. Qu’il n’avait rien à leur dire de toute façon. Que ce serait plutôt à eux d’enquêter et de lui dire ce qui était arrivé à ses compatriotes. 

Or, après qu’on lui eut fait une cour assidue, promis de l’aide et du soutien, il se laissa amadouer une seconde fois.

Pour une autre émission, française cette fois, on le promena à travers la ville de Luxembourg, avec gros plan sur son visage et ses lèvres frémissantes, guettant les larmes qui surgiraient au coin de l’œil. Comme le présentateur ne jurait que par l’émotion en direct, il lui fit chanter l’hymne national devant le monument de la Gëlle Fra. Ainsi un Pit confus et déconcerté entonna les deux premiers vers de Ons Heemecht :  

« Wou d’Uelzécht duerch d’Wisen zéit,

duerch d’Fielsen d’Sauer brécht, » 

avant de s’écrouler en haletant et en gémissant. Mais pour le bonheur de l’homme médiatique, le pantin désarticulé qui formait un petit tas à ses pieds se releva comme tiré par une ficelle invisible et brailla, aussi fort qu’il put et en ne se préoccupant d’aucune fausse note : 

« O Du do uewen, deem seng Hand

duerch d’Welt d’Natioune leet,

Behitt Du d’Lëtzebuerger Land

vru friemem Joch a Leed! »*

Puis Pit glissa à nouveau à terre. Il ne se releva plus. 


* « Ô Toi, là-haut, toi, dont la main,

guide les nations à travers le monde.

Oh toi, préserve le pays du Luxembourg, 

des représailles et peines venues de l’étranger. »

In memoriam, Primo Lucarelli (7.8.1934-24.12.2020)

Les gens naissent par hasard. Comme les choses, comme les pensées. Les pays aussi naissent par hasard, se faisant et se défaisant au fil des siècles et au gré des événements. Mon père est né par hasard un 7 août 1934 dans une nation depuis peu unifiée portant le nom d’un territoire situé dans le périmètre de l’actuelle Calabre, peuplé d’Italos et appelé Italia vers le Ve siècle avant notre ère. Qui par hasard a donné son nom à toute la péninsule s’étendant vers le nord jusqu’aux Alpes.
Italia, née de l’unification italienne en 1861. Et mon père, né de l’union d’un paysan d’Ombrie avec une mégère d’extraction elle aussi paysanne. C’était l’Italie mussolinienne et la guerre n’allait pas tarder à remontrer le bout de son nez.
Papa, quelques souvenirs épars. Devait emmener paître moutons et agneaux alors qu’il aurait voulu aller à l’école. Trois pneumonies, et l’image du médecin… le Dr Stefanelli agitant le flacon de pénicilline devant lui. Sauvé par les premiers antibiotiques arrivés au pays. À peine est-il remis que sa mère le renvoie sur les routes et les pâturages. Sept, huit ans. La troisième fois qu’il est venu, le médecin a dit à ma grand-mère : « Mais vous voulez le tuer, cet enfant ? »
Mon père n’a jamais médit de sa mère. Ma sœur et moi, nous la détestions. À l’école, il n’avait le droit d’y aller que s’il n’y avait rien d’autre à faire, pas souvent, et à partir de la troisième année du primaire, plus du tout. Ce garçon vif et intelligent avec ces horribles parents étaient les mots de la maîtresse.
Ça ne l’aura pas empêché de lire tout ce qui lui tombait sous la main, et de suivre les cours du soir une dizaine d’années plus tard pour avoir le brevet de la cinquième.
P. Lucarelli ha frequentato con profitto il corso di richiamo scolastico. Ministero della pubblica istruzione, comitato centrale per l’educazione popolare Nocera. Et d’enchaîner avec des cours de maçonnerie, également instaurés dans le cadre de l’éducation populaire. Et plus tard, au Luxembourg, de s’inscrire par correspondance dans un institut suisse pour des études de tecnico edile, technicien en bâtiment. De rentrer fatigué du travail et de se mettre à faire des devoirs.
La guerre. 1944, l’Ombrie devient un champ de bataille entre troupes alliées et troupes allemandes. L’action répressive des Allemands contre la population civile est sans pitié. Rafles pour dénicher les partisans et leurs protecteurs, civils innocents tués, les Allemands n’hésitant pas à fusiller sur simple soupçon. Fascistes dénonçant leurs compatriotes par mesquinerie, ou par calcul. Bombardements anglo-américains le long de la dorsale apennine.
Papa a dix ans. Papa est assis près du feu. Un soldat allemand entre dans la maison, casqué, fusil à l’épaule, exige du vin. Mon grand-père fait lui-même son vin, papa emmène le soldat à la cave. Quelques jours plus tard, il manque à mon père un agneau de son troupeau, il court sur la lande pour le chercher, se retrouve sur la ligne de front près des tranchées, entend parler allemand. Il cherche sa bête, la peur ne le concerne pas. Il a dix ans. Il entend dire que les Allemands ont pris l’animal, l’ont rôti, il se fâche. Les Allemands rigolent et lui donnent du chocolat. Ils se prennent d’affection pour lui. Ils l’appellent biondino. Il a les yeux bleus. Un jour, mon grand-père est arrêté parce que sorti malgré le couvre-feu. Relâché quand les Allemands ont su que c’était le père du biondino. Les paysans sortaient dans les champs en dépit des bombardements. « Ces courageux Italiens », commentaient les Allemands. Ils n’étaient pas courageux, ils ne voulaient pas mourir de faim.
À quoi est-ce que tu rêvais papa ? À rien, on avançait au jour le jour, on prenait ce qui se présentait. Qu’est-ce que tu rêvais de faire quand tu serais grand ? Je ne me posais pas ce genre de questions. On allait de l’avant, c’est tout.

(extrait de Enfance, instantanés, Carla Lucarelli)

Kurzgeschichten in Coronazeiten

Phoebe UNWIN, Table, 2010

Pelargonien

„Seiens net so spanisch“, hör’ ich’s aus der Ecke fiepsen, fast dornenlos, und die Falltür zur Urkunde ist aus den Angeln. Diese ungemütliche Art zu Siezen paddelt flussabwärts zum Kettenraucher, der sie aufgreift, um die Krallen zu schärfen. Ich gähne. Er erzählt die Heldentaten der Windmühlenkämpfer, röchelt von Kriegen zu Pferd und Pulver und will die spanische Krone keinerlei Inquisition überlassen. Er steigt und steigt, tenort sein Unbehagen über diese fremdenfeindliche Art des Kneipenduells. Ich bestell’n Glas Rosé. Das Wort wechselt die Umlaufbahn und kommt herum, bis man sich religionstüchtig einigt, und die Ali Baba Leute als Kopftuchräuber schimpft. Die feindliche Ikone findet ihr Zielscheibendasein zwischen elf und einer Mittagsstunde, die den spanischen König ins Exil verbannt. Korruptionsverdacht, rieselt es von oben, von der TV-Wand, die Nachrichten verkündet, wie frohe Botschaft zu Snacks.  „Höhöhö“ fiepst der Dornenlose und schielt zum Kettenraucher, der jetzt vor der Tür seiner Sucht hinterher blökt. „Der Kronenkerl wandert jetzt wohin er will, illegal sind eh nur die armen Teufel“, bauchredet der an Fettleibigkeit leidende Rentner vom Stammplatz neben der Säule. Die Kellnerin klopft sich auf Schenkel, die unterm Minirock nach Luft schnappen.  „Die Demokratie hat ausgedient“, punktschlussfertigt der Wirt, militärisch von seinem Beobachtungsposten hinterm Tresen. „Wir werden und können und müssen das, wir sind keine Hinterwäldler wie diese Rumpfgestörten.“ „Nein, wir sind das Bordell Europas“, kichert der Spanier.  „Von Hotel Europa zu Bordell Europa zu Poubelle Europa, ja, das machen’s mit uns.“ Mühsam wird sich eine Wirklichkeit erschafft, Satz für Satz geht’s zu einem runden Sinn im Kreislauf des ausufernden Morgens.  Unerwarteter Auftritt des Wikingers. Matthias, der Mats. Frühschicht unter der Woche. Gleiskontrolle, Eisenbahn. Stöhnt sich zum Tresen und spuckt Anekdoten. Laut, rücksichtslos, furios. Der redet grell, denkisch, und die miesen Väter lassen’s laufen. Redet weiter, ab der Mitte ohne Einwand, tja, geht eben, immer weiter um den Buchsbaum herum, der plastisch den Raum grünt, red nur.  Die Schnur verlängert bis sich alle tot gehört, alle müd’, kein Hirnplätzchen mehr zum Verstauen. Die Angst in der Menschenmenge zu verschwinden, also reden und fluchen, denkisch. Und kratz mich am Ohr.  „Das Schaf schläft, ich wiederhole, das Schaf schläft“. Eine spindeldürre Figur aus einer entlegenen Ecke. Der Wirt gibt zu verstehn, dass der Typ dazugehört. Auf seine Art. Also doch tolerant, offenbart die Gemeinschaft.  Erst seit drei Wochen hier. Man kennt mich nicht, aber dem Vater aus’m Gesicht geschnitten. Daher aufgenommen, wie einer der nie weg war. „Und du, was hast’n getrieben, im Ausland?“, der Schorsch, mit dem grauen Anzug und der Bankstelle.  „Terroranschläge“, sagisch, und alle „höhöhö“, „aber niemanden umgebracht“, sagisch, und alle nochma „höhöhö“. Dann leg’ich los, erzähl dass ich als Kind hier, n’paar Wochen im Sommer, beim Vater der getrennt, schwatz von den schönen Ecken, die nicht mehr sind, versaut haben’s meine Erinnerungen, sagisch, als gäb’s mir’n Recht. Doch keiner hört bis dahin, sind kaputtgehört, leer, starren ins Glas.  „Weltimmanentes Destruktionsprinzip“, grunzisch.  Der Wikingermats hebt die Hörner, starrt mir gleiskontrollmißtrauisch ins Gesicht. „Wenn’s dir hier net passt, verpiss’dich zurück ins Ausland, brauchen keine Nestbeschmutzer. Und kene Ausländer.“  „Das hat er doch gar nicht gemeint“, der Schorsch, graupazifistisch, als wüsst’er Bescheid. Und kommt mir auf die Schulter fingern. Der Rentner lutscht die Wand mit den Augen ab. Armer Paps. Vor vier Wochen einfach tot umgefallen. Und Omagerda quatscht im Altersheim mit’n Geranien. Habe beide vernachlässigt. Aber immerhin, 150 Kilometer sind ’ne Ausrede. Möcht’ trotzdem wissen, dass er noch da wär. Such’ ihn jeden Morgen seit ich hier bin, im Halbschlaf, bis ich mich erinnere.   „Verkaufst’die Bude?“, eine Stimme, interessiert. „Weiß net“, ich, lakonisch, wichtigtuerisch. „Was sonst ?“, die Stimme, zerknirscht.  „Schkönnt hierher ziehn“, ich, performativ. Und auf einmal die Vorstellung, die nie vorher geblüht. „Net dein Ernst, aufs Land? In dieses Kaff? Wo bist’n her?“ „Luxemburg“, sagisch, und lasses einwirken.  „Aber der Jürgen hat immer von Paris getratscht“.  „Da war ich vorher“, ich, sybillinisch, karg.  „Hab nie recht verstand’n wat der Sohnemann so treibt, im Ausland. Der Jürgen war da net so genau.“ „Ja, iss auch nicht so einfach zu erklärn“, ich, genießerisch, alle Aufmerksamkeit auf einmal. „Ne lange Geschichte“, weiter folterspannend, mit’m Schluck Weißbier. Und zur Theke zum Bezahlen.  „Hauptsach’, du bringst uns kein Gesindel hierher, und keine Kopftuchschweine “, der Kettenraucher, aus’m Exil zurück.  „Haste Schiss, dats de net mehr der einzige bist, der die Frau verdrescht?“, der Wikinger,  und alle „höhöhö“.  „Hör auf damit, schab ihr n’paarmal’ne runtergehaun, nur verdient, hats selber zugegebn, net mehr als’n paar Mal, also, Schluß mit der Scheiß’!“, der Zigarettenheini, aufgebracht. Ich zur Tür, „bis Morg’n“, und der Schorsch hinterher, bis zum Parkplatz.  Draußen worfelt der Tag zögerndes Licht. Der Anzug gibt’m Schorsch n Lehrerton : „Weißte, es sind keine schlechten Kerle, se wählen nichtma AFD. Aber se sind net viel rumgekommen, und se könne sech echt net verteidigen. Net gegen die Regierung, net gegen’n Arbeitgeber, net ma gegen die eigene Fra. Dat macht ihne Angst.“ Keine Ahnung warum er mir das ausbreitet. „Ich urteil gar nicht, sind wie sie sind. Bin nicht hier um die Welt zu ändern. Muß nur’n Haus verkaufen, oder vermieten, weiß noch nicht so recht. Und jetzt geh ich zu Omagerda ins Heim. Sie glaubt ich bin der Vater. Iss auch gut so.“  Würfelt der Typ mir auf einma sein Leben vor die Füße. Heirat, Großstadt, und dann zurück, wegen der Lebensqualität unso. Die Frau mit’n drei Kleinkindern, vielleicht wenn sie aus der Primärschule, zurück in die Stadthektik. Aber jetzt, mit Corona unso, heil froh hier.  „Vielleicht zieh ich wirklich hierher“, grinsisch.  Zack, geht die Tür auf, und vier stolpern aus der Kneipe, der Raucher, der Rentner, der Mats und der Bescheuerte. Alle vier die Maske auf und setzen sich in Bewegung. Verschleiert wie fromme Mohammedanerinnen, denkisch. Lachkrampfgefahr.  „Warum ziehn’se die Maske denn draußen an und nicht drinnen?“, ich logikstutzig.  Der Schorsch: „Ach, das iss ne lange Geschichte. Hier glauben manche das Ding hängt wochenlang in der Luft rum, draußen, wenn jemand vorbeigegangen iss, der’s bei sich hat.“ „Und im Lokal, da drüben?“ „Nee, der Wirt reibt die Tische und Stühle zweima’m Tag mit Laveldelölextrakt.“ „Ja und?“ „Versuchens’ net zu versteh’n. Wissen sie, die Typen sind keine miesen Kerle, das Leben hat sie nur untauglich gemacht.“  Dann wars’n Moment still, und wir haben dem Gespann nachgeschaut, wie’s um die Ecke bog.  „Wissen’s“, der Bankstellenschorsch, „ aber ma’ ehrlich, wer von uns kann sich heute noch leisten, klug zu sein.“ Und steigt ins Auto. Und weg.  Ich denk’ an Paps. Aus zwei Zaspeln hat er sein Garn gesponnen. Genügsam. Ich, grobe Worte im Gepäck, das Boot verlassen und mich wie’n Fischköder ausgeworfen. Wollt’mich mit andern Augen seh’n.  Woll’t Ufer an Waldränder tragen, über Wiesen mit knarzenden Gräsern.  Woll’t Lebensraum schaffen, für Eschen und Ulmen.  Wie ’ne Pionierbaumart über Freiflächen pirschen und Licht tanken.  Und jetzt sonnengesättigt wie Pelargonien.  Zurück für’n Plauder mit Paps. Reif um zuzuhör’n. Zweiundsechzig ist kein Alter zum Sterben. Morgen schlepp’ich mich wiederma in deine Stammkneipe, Paps. Und dann entführ’ich Omagerda. Und fahr’mit ihr ans Meer.  

hours (1)

dicht reihen sich am stacheldraht

regentropfen aneinander wie glas-

perlen am stadtrand der markt 

mit frischem gemüse

unter einem glyzinienbehangenen 

tor, weiter zum bach 

sein heiterer arm, der grünliche leib 

der fliege, wie klein ihr leben 

wie groß der lilienstrauß 

+ wie ich stunden orte 

die unbelebt zu boden sinken

minuten rinnen, kristall-quarzsand

knistert unter totem laub

Berthe Morisot

Traduction personnelle

les heures (1)

en rang serré sur le fil barbelé

des gouttes de pluie comme des perles

de verre à la périphérie de la ville le marché

aux légumes frais

sous un portail couvert de glycine

continuer vers le ruisseau

son bras serein, le corps verdâtre

de la mouche, si petite sa vie

si grande la taille du bouquet de lys

+ comment je repère les heures

qui inanimées tombent à terre

minutes qui fuient, sable de quartz cristallin

qui crépite sous les feuilles mortes

Les veuves d’Eva (Aeppli)

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Eva Aeppli

————-

Les yeux gonflés de

douleur fermés

elles croisent leurs mains

de chiffon sur une robe

de terre larmes

les veuves d’Eva ont claqué

la porte du paradis

femmes noires aux longs

doigts araignées pleureuses

émaciées elles rappellent

les siècles des mères saintes

avant la mort de dieu

la chute est poupée

marron leurs hommes mangés

par la démence

la mâchoire des fers fours et

gaz l’enfer léger

comme l’étoffe translucide

couvrant les drames qui couvent

hiératiques plaintes figées

dans l’éternel retour de la farce

délire tragique fureur de la vie

qui saccage l’ouvrage

patiemment tissé toile

délaissée aux insectes

desséchés la matière

plie sous le poids des tissus

qui accusent momies éplorées

que la soie console de la

grotesque mise au monde

Billet d’humeur, 18 avril 2020

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Alyssa A. De Luccia

Oui. Non. Si. Peut-être. Non. Non. Éventuellement. Non. Il y en a qui pensent. Qui savent. Qui pensent. Qui ne savent pas. Qui sont cuits. Tièdes. À point. Sans ail. Des convictions. Des cris. Des pleurs. De belles histoires. Tristes. De beaux draps. Des ministres. Surmenés. Des achats superflus. Des indigents. Des risques. Des cas. D’autres cas. Des vérités partielles. Des philosophes. Des vérités totales. Des médecins. Des à plaindre. Des sans. Des moins à plaindre. Des moines. Des plinthes. À nettoyer. Calmer. Angoisser. Escales. Sur un rebord de fenêtre. Des jonquilles. Des va-et-vient. Des tours de salon. Des infirmiers.

Des hyènes. Des voisins méfiants. Des animaux de compagnie. Des carottes. Des infirmières. Des salades de carottes. Des salades de mots. Des téléphones. Des coups. Des réseaux. Des journées. Des mots qui. Des mots que. Des morts. Des morts dont. Des aides-soignants. Des caissières. Des frontières. Guerres. Du vide. Du temps. Du vide et du temps. À laisser vide. Le temps. Plein de trous. Du temps trou. Des vides de temps troué. Qui avancent. De date. Des nouvelles du, de la. Des pays. Des pays et des gens. De l’argent. Des gens. Des chiffres.

Des invisibles. Ennemis. Imprévisibles. Des néants. Des trous. De temps. Des trous de néant. Des questions. Raisons. Sans raison. Sans tort. Avec des jeux. Des roues. Des trous. Des roues. Des trous. Des dés. Des dés troués roués de coups. Des hasards. Un sourire. Un jour. Encore un jour. Ordinaire.

Carla Lucarelli – Haïkus

Reblog

BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

Haïku libre 1

Un bruit dans la nuit
Un hurlement d’espoir
Une forme de désaveu

Haïku libre 2

La vie et rien d’autre
Disait-il
De lui plus rien sur l’image

Haïku libre 3

Une pièce en bois l’acheva
Lui le sculpteur
D’humeurs végétales

Haïku libre 4

Un oiseau blessé
Laquelle de ses blessures
Jette-t-il en pâture ?

Haïku libre 5

Elle avait en elle
L’amour du geste hésitant
Comme une caresse

Haïku libre 6

Pour elle il devint une île
Et disparut
Au fond de l’océan

Haïku libre 7

Il savait rester en deçà
Elle ne savait aller
Qu’au-delà

Haïku libre 8

Pour le préserver
Elle le planta comme une écharde
Au creux du bras

Haïku libre 9

Tissus de rêves ils étaient
Méandres de désirs
Friables

Haïku libre 10

Comme une histoire d’amour
La leur
Sans les critères d’usage

***

Carla Lucarelli (née à Luxembourg en 1968) – Dekagonon…

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