Microfictions (3), 30 nov. 2018

PresencePanchounette_PP-90-001webbd
Présence Panchounette, L’art à tout casser, 1990 – d’après le Discobole de Myron, vers 450 av. J.-C.

Il la voyait depuis quelque temps sortir en pleine matinée pour aller chercher le courrier. Avant, il ne la voyait jamais à cette heure. Elle pouvait avoir pris congé. Pas aussi longtemps tout de même.  Les derniers jours, il s’était arrangé pour sortir en même temps qu’elle. Il descendait les trois marches menant au parvis bétonné sur lequel sa mère avait étalé d’énormes pots remplis de plantes, afin de masquer la laideur du revêtement de sol. Six pas ensuite jusqu’à la boîte aux lettres. L’espoir qu’elle le voie et qu’elle le salue. C’était arrivé deux fois. Une fois lorsqu’il se trouvait à tourner la clé de la boîte, la seconde juste en bas des marches. Il avait répondu avec un sourire appuyé et un hochement de tête. Si elle continuait à sortir ainsi en pleine matinée, il pourrait envisager de lui parler. Cette pensée fit s’accélérer sa respiration. Mais dans l’état où il était, qu’aurait-il pu lui dire ? En arrêt maladie pour six mois. De retour chez sa mère à quarante-quatre ans.  Il rentra d’un pas traînant, prit la tasse de café que sa mère lui avait préparée avant de partir chez le coiffeur, et partit vers ce qui avait été le repaire de son défunt père. Il avait installé son ordinateur sur le grand bureau cossu en bois massif, abondamment ciselé. L’ordinateur jurait avec le meuble. Deux époques qui n’avaient rien à se dire. Lire la suite

Publicités

Microfictions, (2), novembre 2018

1418907218
Patricia Lippert

C’était une femme rationnelle. Ce qu’on appelle rationnel. Croyant à la vérité. Celle des objets. Des verres, des cuillers, des voitures, des chaises. Croyant que les objets restent aux endroits où on les laisse. Qu’ils ne se déplacent pas sans intervention extérieure.

C’était une femme rationnelle qui croyait aux esprits. La matière inerte ne peut que se déplacer mue par une énergie extérieure. Les êtres invisibles ne sont pas soumis aux lois de la physique. Le monde était infini, sa partie finie pouvait être maîtrisée. Non les vastes contrées peuplées de souffles, de vides, d’idées errantes, de pensées inavouables, de douleurs ancestrales, de conflits irrésolus, habitées par des ondes de chaleur, balayées par des rayons se livrant des batailles épiques.

Elle l’avait vu deux fois. Sur le seuil de sa porte. Elle avait entamé la descente des escaliers pour aller vider la boîte aux lettres. L’Indien assis en tailleur à deux mètres du sol, les bras croisés sur la poitrine, fixant un point dans le jardinet voisin. Il dansait comme une flamme dans la transparence. Flou, tremblotant tel ces ondes que l’on voit les jours de grande chaleur au-dessus du bitume incendié des chaussées, il paraissait soucieux. Mais il ne bougeait pas, à part le flottement naturel de son spectre, il était figé dans son expression.

Elle fut légèrement ébranlée, pensa à un mirage né de quelque film vu par le passé, un western mal digéré venu la hanter devant sa boîte aux lettres. Elle se rapprocha, tendit le bras vers l’apparition mais n’attrapa que l’air, vit la figure tourner son visage vers elle et la fixer avec hargne, réprobation accusatrice, avant de disparaître en se dissolvant progressivement. Elle ne pouvait le déplacer, il appartenait donc à l’autre règne, au monde interlope qui menait sa petite existence dans les interstices, qui peuplait les espaces que n’obstruait pas la matière. Lire la suite

Microfictions, (1), 1 nov. 2018

9177
Gerhard Richter, Sekretärin

Elle ne doutait pas. D’être tombée au bon endroit au bon moment. Elle soignait les maux de l’entreprise pour laquelle elle travaillait. Elle se sentait utile à son époque. Elle ne traversait jamais en dehors des lignes blanches. Elle préparait le café pour son chef, deux sucres pas de lait, pas parce qu’il le lui demandait, ce n’était pas quelqu’un qui demandait ce genre de choses, mais parce qu’elle aimait lui apporter son café. Tous les matins à la même heure. Il n’osait pas lui dire qu’il avait déjà pris un café une heure auparavant, qu’il n’en voulait pas d’autre. Il le buvait quand même ou jetait le liquide sucré dans le pot de terre à plante d’intérieur qui ornait la grande baie vitrée de son bureau. Elle avait quarante-neuf ans. Un mari. Pas d’enfants. Elle n’allait pas abandonner un homme qui l’avait choisie vingt-cinq ans auparavant, quand elle s’était sentie invisible secrétaire au milieu d’un banc de poissons plus affriolants, seulement parce qu’il était stérile. Elle avait des neveux et des nièces. Suffisamment de cadeaux à choisir pour les anniversaires et les fêtes. Deux chiens. Crocki et Pipouf. Elle avait commencé avec une machine à écrire dans une petite entreprise familiale avant que ne se libère ce poste dans la filiale d’une grande banque, avant que n’entre dans sa vie l’ordinateur. Elle aimait rendre service. Elle ne s’intéressait pas à la politique, ni nationale, ni internationale, mais elle apportait tous les matins les trois journaux déjà lus par son chef à un employé subalterne dont elle savait le goût pour l’information politique variée. L’ordinateur n’avait pas été une mince affaire. Elle avait dû réapprendre à fonctionner. Réordonner son cerveau et désapprendre certains gestes. Cours, formations continues. Elle avait eu peur mais elle y était arrivée. Même certains programmes réputés plus complexes, elle en maîtrisait le fonctionnement. Elle en était fière, fière étant peut-être un terme excessif, elle n’aimait pas se vanter, mais oui, un certain contentement de soi avait accompagné toutes ces haies sautées avec force sueur neuronale. Elle savait écouter. Lire la suite