Waves (texte de commande, sujet: Premières Amours), paru dans le supplément: Livres-Bücher, Tageblatt, Novembre 2018

Capture d_écran 2018-12-02 à 20.24.13
Image: Carla Lucarelli
Publicités

Microfictions (5) 17 déc. 2018

 

137857_1_m
Gao Brothers, People hired to hug

Cette année, pour Noël, ce seraient des livres ! Sa femme le regarda sans comprendre. Il enleva son manteau, son écharpe, gestes amples, blanc prolongé, concentration sur chaque mouvement, les accrocha solennellement à la patère,  se retourna, sourit à l’épouse qui attendait toujours une explication, figée en point d’interrogation  et en tablier de cuisine, et s’avança vers elle pour la dépasser et entrer dans le salon. « Ça veut dire ? »

Ça voulait dire qu’il avait arpenté un autre terrain que d’habitude à travers la ville, et dans une petite rue, était passé devant une librairie. Il avait été pris par une envie d’y entrer, peut-être la devanture, peut-être la beauté et la chaleur émanant de l’illumination intérieure, aimanté il avait été, lui qui n’était plus entré dans une librairie depuis des lustres. « Qu’est-ce que tu serais allé faire dans une librairie, tu n’as plus lu un livre depuis… ». Il savait. Mais là, il était entré. Il avait regardé autour de lui, les étagères, les rayons étiquetés, Histoire, Littérature, Littérature étrangère, Biographies, Livres d’art. Il avait longé les rayons pour tomber sur de magnifiques bouquins consacrés à l’art du jardin, à la sylviculture. Il y avait ensuite un rayon Essais. Politiques, sociologiques, historiques. La faïence à travers les siècles, les civilisations amérindiennes, les guerres napoléoniennes, la Prusse au XVIIIe siècle, ce que vous avez toujours voulu savoir sur les légumes sans jamais oser le demander.  Magnifiquement illustrés, il en avait feuilleté, avait fureté dans les essais historiques, avait aperçu un livre sur les roses qu’il avait immédiatement cru convenir pour offrir à la sœur de sa femme. Sans parler du libraire, un homme admirable d’une cinquantaine d’années, veste  en tweed à carreaux et gilet assorti, qui s’était occupé de lui, avait conseillé, écouté, compati à son épaule douloureuse, expliqué combien il était difficile désormais de faire tourner une librairie classique, une librairie qui ne vendait que des livres. Il serait bientôt obligé de mettre la clé sous la porte si la désaffection continuait à cette allure. Après avoir butiné à droite et à gauche, il s’était installé sur un magnifique fauteuil en cuir d’un rouge bordeaux bien profond aux accoudoirs en bois foncé, trônant dans le fond du magasin, pour y tourner les pages des livres qui avaient éveillé son intérêt. Lire la suite

Microfictions (4), 4 déc. 2018

Meurtre-n°18-1968-huile-sur-toile-130x130-cm-Musée-National-dHistoire-et-dArt-Luxembourg
Jacques Monory, 1968, Meurtre no 18,                                                                                         Musée National d’Histoire et d’Art, Luxembourg

Depuis deux heures, il promenait ses yeux d’un passant à l’autre. La terrasse était équipée de becs de gaz chauffants et il s’était placé juste à côté d’une de ces sources de chaleur. Il comptait rester un bon moment. Depuis sa tour d’ivoire autoproclamée, il observait ses contemporains comme des insectes. Il se demandait s’il aurait l’audace d’en écraser un. Une femme essayait de faire monter une poussette sur le trottoir, un groupe de jeunes filles avançaient et gloussaient, se retournant les unes sur les autres, se rassemblant autour d’un téléphone portable et riant de plus belle. Le serveur l’épiait du coin de l’œil. Il n’avait commandé qu’un café depuis qu’il était là. Il avait fini sa tournée renouvellements d’abonnement à ce magazine sur les animaux domestiques, le genre de petit boulot qui arrondissait ses fins de mois. Songeait à l’article qu’il venait de lire dans le quotidien américain laissé sur la table par son prédécesseur. 90 meurtres. Un tueur en série de 78 ans, attrapé par hasard six ans auparavant et inculpé de 3 assassinats, venait d’en confesser des dizaines de plus. Sur presque 40 ans, il avait semé ses cadavres comme des cailloux d’un état à l’autre sans jamais être inquiété outre mesure. Ses victimes étaient issues comme lui des quartiers malfamés, des bas-fonds urbains, prostituées, droguées, filles perdues dont la disparition ne suscitait pas trop d’émois. Affaires classées. Au policier qui s’interrogeait sur cette longue impunité, il avait laconiquement répondu que dans son monde déclassé, il allait et venait comme il voulait, y faisant ce que bon lui semblait, qu’il ne se serait jamais aventuré « into your world ». Lire la suite

Microfictions (3), 30 nov. 2018

PresencePanchounette_PP-90-001webbd
Présence Panchounette, L’art à tout casser, 1990 – d’après le Discobole de Myron, vers 450 av. J.-C.

Il la voyait depuis quelque temps sortir en pleine matinée pour aller chercher le courrier. Avant, il ne la voyait jamais à cette heure. Elle pouvait avoir pris congé. Pas aussi longtemps tout de même.  Les derniers jours, il s’était arrangé pour sortir en même temps qu’elle. Il descendait les trois marches menant au parvis bétonné sur lequel sa mère avait étalé d’énormes pots remplis de plantes, afin de masquer la laideur du revêtement de sol. Six pas ensuite jusqu’à la boîte aux lettres. L’espoir qu’elle le voie et qu’elle le salue. C’était arrivé deux fois. Une fois lorsqu’il se trouvait à tourner la clé de la boîte, la seconde juste en bas des marches. Il avait répondu avec un sourire appuyé et un hochement de tête. Si elle continuait à sortir ainsi en pleine matinée, il pourrait envisager de lui parler. Cette pensée fit s’accélérer sa respiration. Mais dans l’état où il était, qu’aurait-il pu lui dire ? En arrêt maladie pour six mois. De retour chez sa mère à quarante-quatre ans.  Il rentra d’un pas traînant, prit la tasse de café que sa mère lui avait préparée avant de partir chez le coiffeur, et partit vers ce qui avait été le repaire de son défunt père. Il avait installé son ordinateur sur le grand bureau cossu en bois massif, abondamment ciselé. L’ordinateur jurait avec le meuble. Deux époques qui n’avaient rien à se dire. Lire la suite

Microfictions, (2), novembre 2018

1418907218
Patricia Lippert

C’était une femme rationnelle. Ce qu’on appelle rationnel. Croyant à la vérité. Celle des objets. Des verres, des cuillers, des voitures, des chaises. Croyant que les objets restent aux endroits où on les laisse. Qu’ils ne se déplacent pas sans intervention extérieure.

C’était une femme rationnelle qui croyait aux esprits. La matière inerte ne peut que se déplacer mue par une énergie extérieure. Les êtres invisibles ne sont pas soumis aux lois de la physique. Le monde était infini, sa partie finie pouvait être maîtrisée. Non les vastes contrées peuplées de souffles, de vides, d’idées errantes, de pensées inavouables, de douleurs ancestrales, de conflits irrésolus, habitées par des ondes de chaleur, balayées par des rayons se livrant des batailles épiques.

Elle l’avait vu deux fois. Sur le seuil de sa porte. Elle avait entamé la descente des escaliers pour aller vider la boîte aux lettres. L’Indien assis en tailleur à deux mètres du sol, les bras croisés sur la poitrine, fixant un point dans le jardinet voisin. Il dansait comme une flamme dans la transparence. Flou, tremblotant tel ces ondes que l’on voit les jours de grande chaleur au-dessus du bitume incendié des chaussées, il paraissait soucieux. Mais il ne bougeait pas, à part le flottement naturel de son spectre, il était figé dans son expression.

Elle fut légèrement ébranlée, pensa à un mirage né de quelque film vu par le passé, un western mal digéré venu la hanter devant sa boîte aux lettres. Elle se rapprocha, tendit le bras vers l’apparition mais n’attrapa que l’air, vit la figure tourner son visage vers elle et la fixer avec hargne, réprobation accusatrice, avant de disparaître en se dissolvant progressivement. Elle ne pouvait le déplacer, il appartenait donc à l’autre règne, au monde interlope qui menait sa petite existence dans les interstices, qui peuplait les espaces que n’obstruait pas la matière. Lire la suite

Microfictions, (1), 1 nov. 2018

9177
Gerhard Richter, Sekretärin

Elle ne doutait pas. D’être tombée au bon endroit au bon moment. Elle soignait les maux de l’entreprise pour laquelle elle travaillait. Elle se sentait utile à son époque. Elle ne traversait jamais en dehors des lignes blanches. Elle préparait le café pour son chef, deux sucres pas de lait, pas parce qu’il le lui demandait, ce n’était pas quelqu’un qui demandait ce genre de choses, mais parce qu’elle aimait lui apporter son café. Tous les matins à la même heure. Il n’osait pas lui dire qu’il avait déjà pris un café une heure auparavant, qu’il n’en voulait pas d’autre. Il le buvait quand même ou jetait le liquide sucré dans le pot de terre à plante d’intérieur qui ornait la grande baie vitrée de son bureau. Elle avait quarante-neuf ans. Un mari. Pas d’enfants. Elle n’allait pas abandonner un homme qui l’avait choisie vingt-cinq ans auparavant, quand elle s’était sentie invisible secrétaire au milieu d’un banc de poissons plus affriolants, seulement parce qu’il était stérile. Elle avait des neveux et des nièces. Suffisamment de cadeaux à choisir pour les anniversaires et les fêtes. Deux chiens. Crocki et Pipouf. Elle avait commencé avec une machine à écrire dans une petite entreprise familiale avant que ne se libère ce poste dans la filiale d’une grande banque, avant que n’entre dans sa vie l’ordinateur. Elle aimait rendre service. Elle ne s’intéressait pas à la politique, ni nationale, ni internationale, mais elle apportait tous les matins les trois journaux déjà lus par son chef à un employé subalterne dont elle savait le goût pour l’information politique variée. L’ordinateur n’avait pas été une mince affaire. Elle avait dû réapprendre à fonctionner. Réordonner son cerveau et désapprendre certains gestes. Cours, formations continues. Elle avait eu peur mais elle y était arrivée. Même certains programmes réputés plus complexes, elle en maîtrisait le fonctionnement. Elle en était fière, fière étant peut-être un terme excessif, elle n’aimait pas se vanter, mais oui, un certain contentement de soi avait accompagné toutes ces haies sautées avec force sueur neuronale. Elle savait écouter. Lire la suite

Billet d’humeur, 16 octobre 2018

Pompon_LOursBlanc1
François Pompon, Ours blanc

des pensées zigzaguent sur l’asphalte encore chaud d’octobre, si j’ai été moi, je ne suis plus moi, je suis un moins-moi, ein Weniger-Ich selon reformulation par une philosophe allemande du moi pluralisé obligé de frôler partout la différence,  de se réduire,  la possibilité d’une île, nous sommes personne, personnes en haillons, idées décousues qui essaient de s’ancrer dans des identités perdues, rêvées, fictionnelles, imaginées, joliment dessinées sur du papier toilette de la marque, non pas de publicité subliminale s’il vous plaît, d’une marque quelconque disons, l’unité n’a jamais été, le pluriel de tout temps a côtoyé les hêtres du clos fleuri avec son grillage si beau que les géraniums n’avaient qu’à sourire d’aise, mais la fiction, allons, construite à force de montagnes de cadavres européens guerroyant de cheval en tranchée, de char d’assaut en mitrailleuse embrigadée, définition de ce que nous sommes gagnée avec tout ce sang, der Mensch ist ein Gewohnheitstier, l’habitude du clocher de la chemise dominicale, on ne peut pas ne pas, non, on ne peut, ne peut pas ne pas pleurer la petite maison aux enfants si doux chantant en patois autochtone la rivière et le lierre, la bière et la frontière, nous avons une patrie, parce que nous l’avons prise, ou alors on nous l’a donnée parce que personne n’en voulait, de force nous avons ancré nos crocs dans le sol gelé, et nous nous sommes habitués, nous ne savons pas vraiment à quoi nous nous sommes habitués mais nous avons des principes, nous ne savons pas exactement lesquels parce que ceux de notre voisin qui plante ses buissons trop près de chez nous et puis moches avec ça, les buissons, ça ne nous a pas non plus beaucoup plu comme principe, comment dire, la pluie et le beau temps, voilà, nos principes, c’est ça, nous en parlons, gens de la même espèce, dans notre patois, voilà nos principes,  ça nous rassure, et si nous avons des idées arrêtés et peu progressistes, c’est parce que le progrès nous fait coucou depuis une autre planète à laquelle nous ne comprenons rien, nous ne voulons pas nous accrocher à un wagon inconnu, nous voulons rester à détester ceux qui sont comme nous, au moins nous savons ce que nous détestons, les autres nous font nous sentir encore plus petits, comme des bras qui ne seraient pas assez longs pour l’avenir, des photos en noir et blanc d’antan nous voulons, pas par méchanceté, encore que certains, mais par insuffisance, d’ordinaire on nous demande tant d’efforts, mais nous ne savons pas courir aussi vite aussi loin avec nos cerveaux pas encore relookés mondialisés, les femmes sont si moches voilées qu’on a du mal, leur dieu aussi con que le nôtre, le vieux, celui qu’on nous a fait avaler avec la première communion, et pourtant comme dit la philosophe, pas la peine de résister, le changement est là, qu’on le veuille ou non, mieux vaut s’organiser, l’organiser, avec un peu de bienveillance, parce qu’on n’a plus d’idées universelles joliment enguirlandées empaquetées dans des lendemains qui braillent des chansons populaires, on peut aussi se mettre au vert, ça au moins, on pourrait un peu pour respirer un bon coup et puis gribouiller quelques étoiles auxquelles on mettrait une corde autour du cou et on se balancerait souriant à l’avenir sur le même banc, on se disputerait jusqu’à la nuit tombée, tellement on s’engueulerait qu’au petit matin on n’aurait plus de forces et on s’endormirait sur la même banquise parmi les ours polaires grincheux qui nous foutraient à la mer pour leur avoir piqué leur casse-croûte