Nuances, texte à 6 voix, mai 2019

1998_30
Matta (Roberto Matta Echaurren)

Voix :

Lui 1

Lui 2

Lui 3

Elle 1

Elle 2

Elle 3

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Lui 1

Je ne cherche pas d’excuses. Mais tout n’est jamais blanc ou noir. Dans toute cette affaire, tout le monde cherche à gommer les nuances. Et pourtant, tout est là ! Dans les nuances !

Elle 1

Quelles nuances ? Je me demande bien quelles nuances il peut y avoir dans ce cas !

Elle 2

Je ne veux pas prendre sa défense, si ce qu’elle dit est vrai, évidemment, non, je ne veux pas que vous croyiez que parce que c’est mon supérieur hiérarchique, mais elle travaille chez nous depuis un an et il faut voir comment elle lui tournait autour ces derniers mois. Elle le draguait, oui, elle essayait de le séduire. Discrètement d’accord, mais une femme ne s’y trompe pas. Ces mouvements suaves dans sa direction, quand elle se penchait sur son bureau. Non, elle ne portait jamais de décolletés, mais on n’a pas besoin de porter un décolleté pour… vous voyez ce que je veux dire.

Lui 2

On n’a pas d’autres chats à fouetter que de s’occuper des petits bobos d’une maîtresse éconduite ?

Elle 3

Depuis des années qu’il pratique un certain droit de cuissage, et tout le monde le sait. Moi j’ai la chance de ne pas être belle, je n’ai donc pas eu affaire à ses griffes, mais je vois bien quand il regarde une femme qui lui plaît cette lueur animale dans ses yeux, cette radiographie corporelle qu’il effectue, je me demande s’il en est conscient, parce qu’il n’essaie même pas de le cacher.

Lui 1

Les nuances sont importantes. Nous avons couché ensemble quatre fois, elle était tout à fait consentante, pourquoi est-ce que je l’aurais violée la cinquième ?

Lui 3

Vous croyez qu’il ne m’humiliait pas ? Que ça reste entre nous, parce que je ne veux pas perdre mon boulot, mais nous autres, ses employés masculins sans atouts affriolants, on n’avait même pas droit aux égards qu’il accordait aux belles femmes. Alors, bien sûr, il ne m’a pas violé, mais est-ce que les remarques quotidiennes humiliantes, c’est moins traumatisant ? Je pose la question, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mais j’ai quand même le droit de poser la question. Et il ne le faisait jamais devant les autres, toujours dans son bureau, sans témoins, ce n’est pas quelqu’un de stupide, loin de là.

Lui 1

Elles me font beaucoup rire, toutes ces femmes bafouées, elle me fait beaucoup rire, elle. D’abord, elle se jette à mon cou, ensuite elle me reproche de me servir de ma position dominante pour la mettre dans mon lit. Mais si je n’avais pas été en position dominante, si j’avais été le portier de nuit, le sourire enchanteur, l’admiration discrète dans les yeux, l’invitation silencieuse à m’emparer d’elle, je n’y aurais jamais goûté. Alors qu’elle arrête de jouer la victime ! Je n’ai pas abusé de ma position dominante, c’est elle qui s’est jetée dans la gueule du loup parce que le pouvoir les attire comme les insectes la lumière !

Elle 3

J’ai un peu honte de ne pas avoir parlé. Je savais qu’il abusait de son statut de directeur général pour harceler certaines filles. J’en ai vu une, il doit y avoir cinq ans de ça, dépérir sous mes yeux. C’était une petite jeune à qui il avait promis je ne sais quoi et qui m’a un jour avoué qu’il l’avait invitée chez lui à une fête, où elle croyait rencontrer du monde. Elle s’était retrouvée seule avec lui et deux de ses amis. Elle avait encore des spasmes d’écoeurement en racontant l’épisode. Elle n’a pas voulu me donner de détails, par dégoût, par honte aussi. Elle n’avait pas osé se rebeller, ils lui avaient fait comprendre que ce qu’ils lui faisaient était tout à fait normal, qu’elle devait se laisser faire. Elle s’était laissé faire, tétanisée, effrayée. Elle avait attendu que ça passe, que l’horreur prenne fin. Après ils s’étaient mis à boire du whisky et à discuter sur la terrasse. Ils l’avaient laissée là, prostrée, attachée sur le lit. Peu après il était venu la détacher et lui dire qu’elle pouvait se rhabiller et s’en aller. Le jour suivant au bureau, il l’avait à peine considérée. Deux mois après m’avoir parlé de ça, elle a démissionné, je ne l’ai plus jamais revue. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais j’ai honte. De n’avoir rien dit, rien fait. À l’époque, je lui avais juste répondu que c’était terrible, qu’il fallait qu’elle porte plainte. Elle a baissé les yeux. Les jours suivants, je l’ai évitée, je ne savais pas comment me comporter, alors je l’ai évitée, je ne lui ai pas demandé comment elle allait. Je lui en ai même voulu à un moment de m’avoir exposé tout ça. Lire la suite

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