Résistances, texte à 7 voix, févr. 2019

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Joana Vasconcelos, War Games

Résistances

XT — on allait faire quoi dans cette fosse à paillettes avec nos tronches de village, tu me d’mandes,  c’était pas fou ce qu’on avait comme allure, mais on s’est gonflé les pectoraux et puis on verrait bien pour la largeur des épaules, on avait quand même des mains à fromage et des idées à pas se laisser faire parce qu’à force de voir se rétrécir nos terres ça nous avait fait pousser des crocs derrière les oreilles et au niveau des genoux, et c’était un peu compliqué dans la vie de tous les jours, mais là ça allait servir pour déloger ces putois avec leurs culs en pointe

ça avait commencé trois virgule cinq années auparavant

ça nous démangeait pas leurs gros camions avec leurs becs à plumes et leurs brillantes fenêtres par lesquelles ils voulaient qu’on regarde

ça nous avait pas plu le monde par leurs fenêtres, les couleurs criaient et on voyait pas le ciel

deux ou trois d’entre nous ont poussé quand même, franchi le seuil et enroulés autour des hampes, appâtés comme chiennes en rut, on les voyait présenter leurs derrières en échange de toutes et tant d’ images qui sortaient comme tapis volants de leur machine, aussitôt éjectées les images à se mettre à bouger prendre forme et danser

nous on voyait pas quelle forme parce qu’il fallait y aller pour voir, on voyait juste ceux qui avaient les yeux gros comme des ronds de serviette à fixer la nébuleuse devant leurs tronches ahuries

y avait de quoi piquer des globules blancs infestés à les voir comme ça devenir abrutis devant ces putois à paillettes

vite qu’on réagisse avant qu’ils nous piquent toutes nos cervelles qu’on s’est dit à plusieurs, on sentait la ventouse, ça essayait d’aspirer à tout va

tous ceux qui revenaient de là avaient la tête en compote et les jours suivants on n’arrivait pas à en tirer une lèvre souriante, ils commençaient d’abord par incliner la tête, puis par tomber par terre en se retournant sur le dos et agiter leurs pattes comme des insectes

une semaine de ce traitement on les voyait courir retourner aux caravanes en hurlant comme dératés

on les avait suppliés de pas emmener leurs gosses mais ils avaient baissé les oreilles et les enfants c’était pire pour les ramener après

ils jaunissaient et se recroquevillaient et on n’en tirait plus rien du tout, rien pendant quatre jours

AN — les femelles de la contrée disaient que c’étaient des esprits mauvais, il n’y avait qu’à voir leurs vêtements, mais ils n’essayaient pas de nous attaquer, alors on savait pas où se gratter, parce qu’on avait beau pas chavirer, ça travaillait les méninges toute cette foire aux abords des champs de patates où fallait bien aller traîner les guêtres pour s’emplir l’épigastre

Mimi, ma femelle début semaine, avec sa chatte rapace, voulait pas en entendre parler, elle disait que je la léchais comme une marmotte depuis que j’enfumais mon esprit avec ces putois des villes, elle menaçait de m’échanger si je redevenais pas joyeux drille sous la pelisse, et j’essayais alors de retourner avant, mais dès que je sortais d’entre ses cuisses, ça me tarabiscotait les lunules, cette affaire d’embusqués avec leurs appâts inconnus incongrus

EL — on était bien jusque-là mais le vice s’était faufilé, la petite lucarne par où la lune envoyait ses rayons touiller nos globes et barbouiller l’iris, y avait comme de l’intranquillité dans les nuages, on arrivait plus à chasser la mouche du coin de l’œil, et s’il y avait un truc à glaner… si on allait grimper un peu, faire un pas dans l’air et voler avec eux, pour voir, juste un pas pti pas, touptipas, trois pti tours et s’en r’tournons ?

ZI — il est rentré, venu dedans et m’a parlé de ce qui lui grattait le cortex au scalpel, je voulais juste un peu qu’on se grimpe dessus avec cajole, il bouscule mes hormones chaque fois que je le vois si absorbé, ça le rend beau ça le rend bouillant ça me crée une tension je me liquéfie, et là il se plante devant moi, me fait des rides au front, il fronce à tout va, les yeux rapetissent et il se met à causer en rond alors que ça sert à rien tous ces mots pour comprendre, rien du tout à comprendre, juste être forts pour pas se laisser entortiller, mais lui non, il a flairé l’ailleurs comme on attrape la rougeole et faut qu’on le soigne, que je dis, qu’on le soigne, sinon la vie va nous le descendre jusqu’au ruisseau, et puis ils le louperont pas, on sait, moi je sais, dans ma famille on sait, on a eu affaire, à ces camions caravanes, deux disparus et une rentrée avec le cerveau retors, revenue des caniveaux à quatre pattes fixant néons rapportés fluo, la journée à fixer des tubes écrans et baver, tout ce qu’elle fait depuis qu’elle est rentrée de chez les bêtes scintillantes

YU — i’ sucent la cervelle c’est le gros Jig qui dit, vu qu’il a vu, i’ dit, j’y crois pas moi, le Jig i’ bouffe trop de plantes champignons qu’on dit, mais lui a vu, qu’i dit, tout, la bouillie les tubes remplis, la tête trouée et puis ça tire ça vrille ça tourne ça monte, et tu penses plus, vu qu’i’s ont tout, i’t’ reste des trous et rien, i’t prennent tout, tu reflètes des images tu vois plus, tu fais miroir zombie et peur aux gosses

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Robert Musil, Der Mann ohne Eigenschaften

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Im Grunde wissen in den Jahren der Lebensmitte wenig Menschen mehr, wie sie eigentlich zu sich selbst gekommen sind, zu ihren Vergnügungen, ihrer Weltanschauung, ihrer Frau, ihrem Charakter, Beruf und ihren Erfolgen, aber sie haben das Gefühl, daß sich nun nicht mehr viel ändern kann. Es ließe sich sogar behaupten, daß sie betrogen worden seien, denn man kann nirgends einen zureichenden Grund dafür entdecken, daß alles gerade so kam, wie es gekommen ist; es hätte auch anders kommen können; die Ereignisse sind ja zum wenigsten von ihnen selbst ausgegangen, meistens hingen sie von allerhand Umständen ab, von der Laune, dem Leben, dem Tod ganz anderer Menschen, und sind gleichsam bloß im gegebenen Zeitpunkt auf sie zugeeilt. So lag in der Jugend das Leben noch wie ein unerschöpflicher Morgen vor ihnen, nach allen Seiten voll von Möglichkeiten und Nichts, und schon am Mittag ist mit einemmal etwas da, das beanspruchen darf, nun ihr Leben zu sein, und das ist im ganzen doch so überraschend, wie wenn eines Tags plötzlich ein Mensch dasitzt, mit dem man zwanzig Jahre lang korrespondiert hat, ohne ihn zu kennen, und man hat ihn sich ganz anders vorgestellt. Lire la suite

Billet d’humeur, 4 févr. 2019

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Franticek Klossner, Melting Selves

La pose, un vide dans la danse, poser, reposer, lèvre boudeuse ou pas, poseurs de bombes, ou à retardement, je pose loubard, le lis, j’écoute en marge, je pose lecteur, rockeur , looser,  extrémiste, gauchiste, fasciste, le club des poseurs, je pose les jalons pour une pose nouvelle, je crache, j’éructe des musiques obscures, je me pose sur un socle d’avant la garde, je m’impose, après les poses fin d’espèce, je pose humaniste, je  braille la lippe larmoyante, je pose acnéique et obscène et fuck le système, je pose dans les clous, une pause hors piste, la pose est triste hélas, et j’en connais tous les cuivres, le saxophone de biais, je me pose au centre de la scène, je me pose là comme une clé de sol qui se dérobe, des poses mineures, majeures, des bas de gamme, je pose du neuf déballé d’un vieux carton,  une pose, un objectif, un placement de produit, il te faut un créneau,  après une page de publicité, dis-moi ce que tu poses et je te dirai qui tu ne seras jamais, tu tends vers la pose adverse, ton carrelage, tu l’alignes, tu poses bourgeois fin de siècle, dandy speedé, jeune décoiffé, vieux en salopette, poète, tu poses entre deux âges, tu hésites sur la pose, tu poses gun en goguette ou animal en laisse, tu te laisses influencer par une pause plus courte, tu changes de pose, tu t’ennuies, tu t’ennuies et tu angoisses, on te vole ta pose, on pose mieux, on invente des poses qui te dépassent, tu déploies le champagne, tu te défonces à la poudre blanche,  tu poses en rond jusqu’à ce qu’on te dépose devant un écran, Lire la suite