Nuances, texte à 6 voix, mai 2019

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Matta (Roberto Matta Echaurren)

Voix :

Lui 1

Lui 2

Lui 3

Elle 1

Elle 2

Elle 3

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Lui 1

Je ne cherche pas d’excuses. Mais tout n’est jamais blanc ou noir. Dans toute cette affaire, tout le monde cherche à gommer les nuances. Et pourtant, tout est là ! Dans les nuances !

Elle 1

Quelles nuances ? Je me demande bien quelles nuances il peut y avoir dans ce cas !

Elle 2

Je ne veux pas prendre sa défense, si ce qu’elle dit est vrai, évidemment, non, je ne veux pas que vous croyiez que parce que c’est mon supérieur hiérarchique, mais elle travaille chez nous depuis un an et il faut voir comment elle lui tournait autour ces derniers mois. Elle le draguait, oui, elle essayait de le séduire. Discrètement d’accord, mais une femme ne s’y trompe pas. Ces mouvements suaves dans sa direction, quand elle se penchait sur son bureau. Non, elle ne portait jamais de décolletés, mais on n’a pas besoin de porter un décolleté pour… vous voyez ce que je veux dire.

Lui 2

On n’a pas d’autres chats à fouetter que de s’occuper des petits bobos d’une maîtresse éconduite ?

Elle 3

Depuis des années qu’il pratique un certain droit de cuissage, et tout le monde le sait. Moi j’ai la chance de ne pas être belle, je n’ai donc pas eu affaire à ses griffes, mais je vois bien quand il regarde une femme qui lui plaît cette lueur animale dans ses yeux, cette radiographie corporelle qu’il effectue, je me demande s’il en est conscient, parce qu’il n’essaie même pas de le cacher.

Lui 1

Les nuances sont importantes. Nous avons couché ensemble quatre fois, elle était tout à fait consentante, pourquoi est-ce que je l’aurais violée la cinquième ?

Lui 3

Vous croyez qu’il ne m’humiliait pas ? Que ça reste entre nous, parce que je ne veux pas perdre mon boulot, mais nous autres, ses employés masculins sans atouts affriolants, on n’avait même pas droit aux égards qu’il accordait aux belles femmes. Alors, bien sûr, il ne m’a pas violé, mais est-ce que les remarques quotidiennes humiliantes, c’est moins traumatisant ? Je pose la question, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mais j’ai quand même le droit de poser la question. Et il ne le faisait jamais devant les autres, toujours dans son bureau, sans témoins, ce n’est pas quelqu’un de stupide, loin de là.

Lui 1

Elles me font beaucoup rire, toutes ces femmes bafouées, elle me fait beaucoup rire, elle. D’abord, elle se jette à mon cou, ensuite elle me reproche de me servir de ma position dominante pour la mettre dans mon lit. Mais si je n’avais pas été en position dominante, si j’avais été le portier de nuit, le sourire enchanteur, l’admiration discrète dans les yeux, l’invitation silencieuse à m’emparer d’elle, je n’y aurais jamais goûté. Alors qu’elle arrête de jouer la victime ! Je n’ai pas abusé de ma position dominante, c’est elle qui s’est jetée dans la gueule du loup parce que le pouvoir les attire comme les insectes la lumière !

Elle 3

J’ai un peu honte de ne pas avoir parlé. Je savais qu’il abusait de son statut de directeur général pour harceler certaines filles. J’en ai vu une, il doit y avoir cinq ans de ça, dépérir sous mes yeux. C’était une petite jeune à qui il avait promis je ne sais quoi et qui m’a un jour avoué qu’il l’avait invitée chez lui à une fête, où elle croyait rencontrer du monde. Elle s’était retrouvée seule avec lui et deux de ses amis. Elle avait encore des spasmes d’écoeurement en racontant l’épisode. Elle n’a pas voulu me donner de détails, par dégoût, par honte aussi. Elle n’avait pas osé se rebeller, ils lui avaient fait comprendre que ce qu’ils lui faisaient était tout à fait normal, qu’elle devait se laisser faire. Elle s’était laissé faire, tétanisée, effrayée. Elle avait attendu que ça passe, que l’horreur prenne fin. Après ils s’étaient mis à boire du whisky et à discuter sur la terrasse. Ils l’avaient laissée là, prostrée, attachée sur le lit. Peu après il était venu la détacher et lui dire qu’elle pouvait se rhabiller et s’en aller. Le jour suivant au bureau, il l’avait à peine considérée. Deux mois après m’avoir parlé de ça, elle a démissionné, je ne l’ai plus jamais revue. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais j’ai honte. De n’avoir rien dit, rien fait. À l’époque, je lui avais juste répondu que c’était terrible, qu’il fallait qu’elle porte plainte. Elle a baissé les yeux. Les jours suivants, je l’ai évitée, je ne savais pas comment me comporter, alors je l’ai évitée, je ne lui ai pas demandé comment elle allait. Je lui en ai même voulu à un moment de m’avoir exposé tout ça. Lire la suite

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Microfictions (5) 17 déc. 2018

 

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Gao Brothers, People hired to hug

Cette année, pour Noël, ce seraient des livres ! Sa femme le regarda sans comprendre. Il enleva son manteau, son écharpe, gestes amples, blanc prolongé, concentration sur chaque mouvement, les accrocha solennellement à la patère,  se retourna, sourit à l’épouse qui attendait toujours une explication, figée en point d’interrogation  et en tablier de cuisine, et s’avança vers elle pour la dépasser et entrer dans le salon. « Ça veut dire ? »

Ça voulait dire qu’il avait arpenté un autre terrain que d’habitude à travers la ville, et dans une petite rue, était passé devant une librairie. Il avait été pris par une envie d’y entrer, peut-être la devanture, peut-être la beauté et la chaleur émanant de l’illumination intérieure, aimanté il avait été, lui qui n’était plus entré dans une librairie depuis des lustres. « Qu’est-ce que tu serais allé faire dans une librairie, tu n’as plus lu un livre depuis… ». Il savait. Mais là, il était entré. Il avait regardé autour de lui, les étagères, les rayons étiquetés, Histoire, Littérature, Littérature étrangère, Biographies, Livres d’art. Il avait longé les rayons pour tomber sur de magnifiques bouquins consacrés à l’art du jardin, à la sylviculture. Il y avait ensuite un rayon Essais. Politiques, sociologiques, historiques. La faïence à travers les siècles, les civilisations amérindiennes, les guerres napoléoniennes, la Prusse au XVIIIe siècle, ce que vous avez toujours voulu savoir sur les légumes sans jamais oser le demander.  Magnifiquement illustrés, il en avait feuilleté, avait fureté dans les essais historiques, avait aperçu un livre sur les roses qu’il avait immédiatement cru convenir pour offrir à la sœur de sa femme. Sans parler du libraire, un homme admirable d’une cinquantaine d’années, veste  en tweed à carreaux et gilet assorti, qui s’était occupé de lui, avait conseillé, écouté, compati à son épaule douloureuse, expliqué combien il était difficile désormais de faire tourner une librairie classique, une librairie qui ne vendait que des livres. Il serait bientôt obligé de mettre la clé sous la porte si la désaffection continuait à cette allure. Après avoir butiné à droite et à gauche, il s’était installé sur un magnifique fauteuil en cuir d’un rouge bordeaux bien profond aux accoudoirs en bois foncé, trônant dans le fond du magasin, pour y tourner les pages des livres qui avaient éveillé son intérêt. Lire la suite

Microfictions (4), 4 déc. 2018

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Jacques Monory, 1968, Meurtre no 18,                                                                                         Musée National d’Histoire et d’Art, Luxembourg

Depuis deux heures, il promenait ses yeux d’un passant à l’autre. La terrasse était équipée de becs de gaz chauffants et il s’était placé juste à côté d’une de ces sources de chaleur. Il comptait rester un bon moment. Depuis sa tour d’ivoire autoproclamée, il observait ses contemporains comme des insectes. Il se demandait s’il aurait l’audace d’en écraser un. Une femme essayait de faire monter une poussette sur le trottoir, un groupe de jeunes filles avançaient et gloussaient, se retournant les unes sur les autres, se rassemblant autour d’un téléphone portable et riant de plus belle. Le serveur l’épiait du coin de l’œil. Il n’avait commandé qu’un café depuis qu’il était là. Il avait fini sa tournée renouvellements d’abonnement à ce magazine sur les animaux domestiques, le genre de petit boulot qui arrondissait ses fins de mois. Songeait à l’article qu’il venait de lire dans le quotidien américain laissé sur la table par son prédécesseur. 90 meurtres. Un tueur en série de 78 ans, attrapé par hasard six ans auparavant et inculpé de 3 assassinats, venait d’en confesser des dizaines de plus. Sur presque 40 ans, il avait semé ses cadavres comme des cailloux d’un état à l’autre sans jamais être inquiété outre mesure. Ses victimes étaient issues comme lui des quartiers malfamés, des bas-fonds urbains, prostituées, droguées, filles perdues dont la disparition ne suscitait pas trop d’émois. Affaires classées. Au policier qui s’interrogeait sur cette longue impunité, il avait laconiquement répondu que dans son monde déclassé, il allait et venait comme il voulait, y faisant ce que bon lui semblait, qu’il ne se serait jamais aventuré « into your world ». Lire la suite

Microfictions (3), 30 nov. 2018

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Présence Panchounette, L’art à tout casser, 1990 – d’après le Discobole de Myron, vers 450 av. J.-C.

Il la voyait depuis quelque temps sortir en pleine matinée pour aller chercher le courrier. Avant, il ne la voyait jamais à cette heure. Elle pouvait avoir pris congé. Pas aussi longtemps tout de même.  Les derniers jours, il s’était arrangé pour sortir en même temps qu’elle. Il descendait les trois marches menant au parvis bétonné sur lequel sa mère avait étalé d’énormes pots remplis de plantes, afin de masquer la laideur du revêtement de sol. Six pas ensuite jusqu’à la boîte aux lettres. L’espoir qu’elle le voie et qu’elle le salue. C’était arrivé deux fois. Une fois lorsqu’il se trouvait à tourner la clé de la boîte, la seconde juste en bas des marches. Il avait répondu avec un sourire appuyé et un hochement de tête. Si elle continuait à sortir ainsi en pleine matinée, il pourrait envisager de lui parler. Cette pensée fit s’accélérer sa respiration. Mais dans l’état où il était, qu’aurait-il pu lui dire ? En arrêt maladie pour six mois. De retour chez sa mère à quarante-quatre ans.  Il rentra d’un pas traînant, prit la tasse de café que sa mère lui avait préparée avant de partir chez le coiffeur, et partit vers ce qui avait été le repaire de son défunt père. Il avait installé son ordinateur sur le grand bureau cossu en bois massif, abondamment ciselé. L’ordinateur jurait avec le meuble. Deux époques qui n’avaient rien à se dire. Lire la suite

Début de roman abandonné, « à la manière de », une brève envie de drame victorien…

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John Atkinson Grimshaw

1)

C’était un geste expiatoire, un de ces gestes par lesquels on retrouve sa place dans le monde, qui remettent à l’endroit la figure qu’on croit être la sienne. Ce geste disposait Emilie à nouveau favorablement envers elle-même, elle était redevenue fréquentable à ses yeux. L’abîme mondain dans lequel elle s’était fourvoyée refermait ses portes. Elle se retrouvait à l’air libre, dégagée de cet étouffoir, elle n’allait plus se déganter avec élégance et suivre l’odeur d’alcools diffus, n’allait plus boire les phrasés si particuliers des habitués de ces cercles tant prisés par certains, trotter derrière le fil de la mélodie de leurs mots. Elle redevenait mesure à deux temps. Plus question de syncope.

Les crocus déployaient leurs ailes violettes depuis quelques jours. Un illusionniste s’amusait à faire renaître la même saison que les années précédentes. La jeune femme sautillait sur le gravier de l’allée, offrant ses yeux au ciel bleu, plurivoque dans sa joie, débarrassée du langage, plante parmi les plantes, ses mauvaises herbes avariées. Se défroisser dans l’espace, s’ouvrir à l’esprit des mauves des bois,  fleurs monadelphes, laissant comme elle les anthères libres au sommet des filets soudés, dansant au rythme du vent, danse liquide en voie de coagulation ou de dispersion, l’avenir immédiat le dirait. De loin elle voyait Adrien lui faire des signes, gestes désarticulés qui, en même temps que ses longs cheveux, flottaient dans l’air comme de l’étoupe.  Lire la suite