Empty Tree, 8.3.’19

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Ursula Palla, Leerer Baum/Empty Tree, Videoinstallation

 

J’écrirais sur une théière si j’avais une théière

Sur mes deux enfants si j’avais deux poupons

Sur mon chien si j’en avais un

Je peux écrire sur les chats

certains passent au quotidien

devant ma fenêtre

J’écrirais sur Dieu si je le connaissais

Sur son fils si nous avions été présentés

Sur sa mère avec sa fécondation in vitro avant l’heure

La guerre si je savais seulement ce qu’elle est

en vrai je ne suis pas sur un champ de bataille

j’évite les obus et les traités de paix

signés par temps maussade sans grande conviction

Je laisse la guerre aux autres

ceux qui l’ont rencontrée dans les rues

qui n’y ont rien compris parce qu’il n’y a rien à comprendre

les choses se font dans un obscur chaudron

les gens s’occupent à se diviser

en castes supérieures et inférieures

il y a les dociles et les insoumis

il y a les bougons et les toujours contents

j’écrirais bien sur l’âme des fleurs

sur le rire des oiseaux

sur l’absence de mélancolie chez les renards

sur le langage des arbres

et la fuite du vent

sur les poètes morts toujours vivants

ça me ferait passer le temps agréablement

ça me ferait fredonner les synapses

sautiller les neurones gambader les associations

carrefours à traverser autoroutes à grande vitesse

ralentir aux feux rouges regarder des chemins

de halage avec leurs passants en peine

tirant des péniches de journaliers problèmes

ça me ferait donner une chance

à toute cette agitation du vivant

une journée à tricoter avec quelques syllabes

la sauver du néant avec des mots tranquilles

assembler un petit tas de temps

pour un jour regarder en arrière

et se dire qu’on n’a pas rêvé

cette vie minuscule parmi les étoiles

on ne sauve pas grand-chose en écrivant

les oiseaux meurent les fleurs se fanent

mais l’alphabet résiste comme le jour s’obstine

à obéir au soleil sans faire d’histoires

comme si de rien n’était des siècles passent

seules les voitures changent

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Microfictions (5) 17 déc. 2018

 

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Gao Brothers, People hired to hug

Cette année, pour Noël, ce seraient des livres ! Sa femme le regarda sans comprendre. Il enleva son manteau, son écharpe, gestes amples, blanc prolongé, concentration sur chaque mouvement, les accrocha solennellement à la patère,  se retourna, sourit à l’épouse qui attendait toujours une explication, figée en point d’interrogation  et en tablier de cuisine, et s’avança vers elle pour la dépasser et entrer dans le salon. « Ça veut dire ? »

Ça voulait dire qu’il avait arpenté un autre terrain que d’habitude à travers la ville, et dans une petite rue, était passé devant une librairie. Il avait été pris par une envie d’y entrer, peut-être la devanture, peut-être la beauté et la chaleur émanant de l’illumination intérieure, aimanté il avait été, lui qui n’était plus entré dans une librairie depuis des lustres. « Qu’est-ce que tu serais allé faire dans une librairie, tu n’as plus lu un livre depuis… ». Il savait. Mais là, il était entré. Il avait regardé autour de lui, les étagères, les rayons étiquetés, Histoire, Littérature, Littérature étrangère, Biographies, Livres d’art. Il avait longé les rayons pour tomber sur de magnifiques bouquins consacrés à l’art du jardin, à la sylviculture. Il y avait ensuite un rayon Essais. Politiques, sociologiques, historiques. La faïence à travers les siècles, les civilisations amérindiennes, les guerres napoléoniennes, la Prusse au XVIIIe siècle, ce que vous avez toujours voulu savoir sur les légumes sans jamais oser le demander.  Magnifiquement illustrés, il en avait feuilleté, avait fureté dans les essais historiques, avait aperçu un livre sur les roses qu’il avait immédiatement cru convenir pour offrir à la sœur de sa femme. Sans parler du libraire, un homme admirable d’une cinquantaine d’années, veste  en tweed à carreaux et gilet assorti, qui s’était occupé de lui, avait conseillé, écouté, compati à son épaule douloureuse, expliqué combien il était difficile désormais de faire tourner une librairie classique, une librairie qui ne vendait que des livres. Il serait bientôt obligé de mettre la clé sous la porte si la désaffection continuait à cette allure. Après avoir butiné à droite et à gauche, il s’était installé sur un magnifique fauteuil en cuir d’un rouge bordeaux bien profond aux accoudoirs en bois foncé, trônant dans le fond du magasin, pour y tourner les pages des livres qui avaient éveillé son intérêt. Lire la suite