Je ne cherche pas d’excuses. Mais dans toute cette affaire, tout le monde cherche à gommer les nuances. Et pourtant, tout est là ! Dans les nuances !
Elle 1
Quelles nuances ? Je me demande bien quelles nuances il peut y avoir dans ce cas !
Elle 2
Je ne veux pas prendre sa défense, si ce qu’elle dit est vrai, évidemment, non, je ne veux pas que vous croyiez que parce que c’est mon supérieur hiérarchique, mais elle travaille chez nous depuis un an et il faut voir comment elle lui tournait autour ces derniers mois. Elle le draguait, oui, elle essayait de le séduire. Discrètement d’accord, mais une femme ne s’y trompe pas. Ces mouvements suaves dans sa direction, quand elle se penchait sur son bureau. Non, elle ne portait jamais de décolletés, mais on n’a pas besoin de porter un décolleté pour… vous voyez ce que je veux dire.
Lui 2
On n’a pas d’autres chats à fouetter dans l’entreprise que de s’occuper des petits bobos d’une maîtresse éconduite ?
Elle 3
Depuis des années qu’il pratique un certain droit de cuissage, et tout le monde le sait. Moi j’ai la chance de ne pas être belle, je n’ai donc pas eu affaire à ses griffes, mais je vois bien quand il regarde une femme qui lui plaît cette lueur animale dans ses yeux, cette radiographie corporelle qu’il effectue, je me demande s’il en est conscient, parce qu’il n’essaie même pas de le cacher.
Lui 1
Les nuances sont importantes. Nous avons couché ensemble quatre fois, elle était tout à fait consentante, pourquoi est-ce que je l’aurais violée la cinquième ?
Lui 3
Vous croyez qu’il ne m’humiliait pas ? Que ça reste entre nous, parce que je ne veux pas perdre mon boulot, mais nous autres, ses employés masculins sans atouts affriolants, on n’avait même pas droit aux égards qu’il accordait aux belles femmes. Alors, bien sûr, il ne m’a pas violé, mais est-ce que les remarques quotidiennes humiliantes, c’est moins traumatisant ? Je pose la question, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mais j’ai quand même le droit de poser la question. Et il ne le faisait jamais devant les autres, toujours dans son bureau, sans témoins, ce n’est pas quelqu’un de stupide, loin de là.
Lui 1
Elles me font beaucoup rire, toutes ces femmes bafouées, elle me fait beaucoup rire, elle. D’abord, elle se jette à mon cou, ensuite elle me reproche de me servir de ma position dominante pour la mettre dans mon lit. Mais si je n’avais pas été en position dominante, si j’avais été le portier de nuit, le sourire enchanteur, l’admiration discrète dans les yeux, l’invitation silencieuse à m’emparer d’elle, je n’y aurais jamais goûté. Alors qu’elle arrête de jouer la victime ! Je n’ai pas abusé de ma position dominante, c’est elle qui s’est jetée dans la gueule du loup parce que le pouvoir les attire comme les insectes la lumière !
Elle 3
J’ai un peu honte de ne pas avoir parlé. Je savais qu’il abusait de son statut de directeur général pour harceler certaines filles. J’en ai vu une, il doit y avoir cinq ans de ça, dépérir de jour en jour. C’était une petite jeune à qui il avait promis je ne sais quoi et qui m’a un jour avoué qu’il l’avait invitée chez lui à une fête, où elle croyait rencontrer du monde. Elle s’était retrouvée seule avec lui et deux de ses amis. Elle avait encore des spasmes d’écoeurement en racontant l’épisode. Elle n’a pas voulu me donner de détails, par dégoût, par honte aussi. Elle n’avait pas osé se rebeller, ils lui avaient fait comprendre que ce qu’ils lui faisaient était tout à fait normal, qu’elle devait se laisser faire, ne pas faire sa coincée. Elle s’était laissé faire, tétanisée, effrayée. Elle avait attendu que ça passe, que l’horreur prenne fin. Après ils s’étaient mis à boire du whisky et à discuter sur la terrasse. Ils l’avaient laissée là, prostrée, attachée sur le lit. Peu après il était venu la détacher et lui dire qu’elle pouvait se rhabiller et s’en aller. Le jour suivant au bureau, il l’avait à peine considérée. Deux mois après m’avoir parlé de ça, elle a démissionné, je ne l’ai plus jamais revue. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais j’ai honte. De n’avoir rien dit, rien fait. À l’époque, je lui avais juste répondu que c’était terrible, qu’il fallait qu’elle porte plainte. Elle a baissé les yeux. Les jours suivants, je l’ai évitée, je ne savais pas comment me comporter, alors je l’ai évitée, je ne lui ai pas demandé comment elle allait. Je lui en ai même voulu à un moment de m’avoir raconté tout ça. Lire la suite →
Im Grunde wissen in den Jahren der Lebensmitte wenig Menschen mehr, wie sie eigentlich zu sich selbst gekommen sind, zu ihren Vergnügungen, ihrer Weltanschauung, ihrer Frau, ihrem Charakter, Beruf und ihren Erfolgen, aber sie haben das Gefühl, daß sich nun nicht mehr viel ändern kann. Es ließe sich sogar behaupten, daß sie betrogen worden seien, denn man kann nirgends einen zureichenden Grund dafür entdecken, daß alles gerade so kam, wie es gekommen ist; es hätte auch anders kommen können; die Ereignisse sind ja zum wenigsten von ihnen selbst ausgegangen, meistens hingen sie von allerhand Umständen ab, von der Laune, dem Leben, dem Tod ganz anderer Menschen, und sind gleichsam bloß im gegebenen Zeitpunkt auf sie zugeeilt. So lag in der Jugend das Leben noch wie ein unerschöpflicher Morgen vor ihnen, nach allen Seiten voll von Möglichkeiten und Nichts, und schon am Mittag ist mit einemmal etwas da, das beanspruchen darf, nun ihr Leben zu sein, und das ist im ganzen doch so überraschend, wie wenn eines Tags plötzlich ein Mensch dasitzt, mit dem man zwanzig Jahre lang korrespondiert hat, ohne ihn zu kennen, und man hat ihn sich ganz anders vorgestellt. Lire la suite →
La pose, un vide dans la danse, poser, reposer, lèvre boudeuse ou pas, poseurs de bombes, ou à retardement, je pose loubard, le lis, j’écoute en marge, je pose lecteur, rockeur , looser, extrémiste, gauchiste, fasciste, le club des poseurs, je pose les jalons pour une pose nouvelle, je crache, j’éructe des musiques obscures, je me pose sur un socle d’avant la garde, je m’impose, après les poses fin d’espèce, je pose humaniste, je braille la lippe larmoyante, je pose acnéique et obscène et fuck le système, je pose dans les clous, une pause hors piste, la pose est triste hélas, et j’en connais tous les cuivres, le saxophone de biais, je me pose au centre de la scène, je me pose là comme une clé de sol qui se dérobe, des poses mineures, majeures, des bas de gamme, je pose du neuf déballé d’un vieux carton, une pose, un objectif, un placement de produit, il te faut un créneau, après une page de publicité, dis-moi ce que tu poses et je te dirai qui tu ne seras jamais, tu tends vers la pose adverse, ton carrelage, tu l’alignes, tu poses bourgeois fin de siècle, dandy speedé, jeune décoiffé, vieux en salopette, poète, tu poses entre deux âges, tu hésites sur la pose, tu poses gun en goguette ou animal en laisse, tu te laisses influencer par une pause plus courte, tu changes de pose, tu t’ennuies, tu t’ennuies et tu angoisses, on te vole ta pose, on pose mieux, on invente des poses qui te dépassent, tu déploies le champagne, tu te défonces à la poudre blanche, tu poses en rond jusqu’à ce qu’on te dépose devant un écran, Lire la suite →
Lu en allemand pour cause de paresse linguistique, les Français n’ayant apparemment pas encore eu l’idée de le traduire, mais si on lit l’anglais, Dot in the Universe, ou l’allemand, Punkt im Universum, de Lucy Ellmann, traduit de l’anglais par Elfriede Peschel, le roman sur la vie, l’amour, la réincarnation, l’univers, le plus jouissif, déjanté, suicidaire, scatologique (elle calcule à un certain moment combien d’excréments produit une ville), féministe, pornographique, triste, drôle, hilarant, dantesque, rabelaisien, zoophile (dans le sens: respectueux des animaux), furieux, satirique, pessimiste, comique lu ces derniers temps…
Cette année, pour Noël, ce seraient des livres ! Sa femme le regarda sans comprendre. Il enleva son manteau, son écharpe, gestes amples, blanc prolongé, concentration sur chaque mouvement, les accrocha solennellement à la patère, se retourna, sourit à l’épouse qui attendait toujours une explication, figée en point d’interrogation et en tablier de cuisine, et s’avança vers elle pour la dépasser et entrer dans le salon. « Ça veut dire ? »
Ça voulait dire qu’il avait arpenté un autre terrain que d’habitude à travers la ville, et dans une petite rue, était passé devant une librairie. Il avait été pris par une envie d’y entrer, peut-être la devanture, peut-être la beauté et la chaleur émanant de l’illumination intérieure, aimanté il avait été, lui qui n’était plus entré dans une librairie depuis des lustres. « Qu’est-ce que tu serais allé faire dans une librairie, tu n’as plus lu un livre depuis… ». Il savait. Mais là, il était entré. Il avait regardé autour de lui, les étagères, les rayons étiquetés, Histoire, Littérature, Littérature étrangère, Biographies, Livres d’art. Il avait longé les rayons pour tomber sur de magnifiques bouquins consacrés à l’art du jardin, à la sylviculture. Il y avait ensuite un rayon Essais. Politiques, sociologiques, historiques. La faïence à travers les siècles, les civilisations amérindiennes, les guerres napoléoniennes, la Prusse au XVIIIe siècle, ce que vous avez toujours voulu savoir sur les légumes sans jamais oser le demander. Magnifiquement illustrés, il en avait feuilleté, avait fureté dans les essais historiques, avait aperçu un livre sur les roses qu’il avait immédiatement cru convenir pour offrir à la sœur de sa femme. Sans parler du libraire, un homme admirable d’une cinquantaine d’années, veste en tweed à carreaux et gilet assorti, qui s’était occupé de lui, avait conseillé, écouté, compati à son épaule douloureuse, expliqué combien il était difficile désormais de faire tourner une librairie classique, une librairie qui ne vendait que des livres. Il serait bientôt obligé de mettre la clé sous la porte si la désaffection continuait à cette allure. Après avoir butiné à droite et à gauche, il s’était installé sur un magnifique fauteuil en cuir d’un rouge bordeaux bien profond aux accoudoirs en bois foncé, trônant dans le fond du magasin, pour y tourner les pages des livres qui avaient éveillé son intérêt. Lire la suite →