
C’était une femme rationnelle. Ce qu’on appelle rationnel. Croyant à la vérité. Celle des objets. Des verres, des cuillers, des voitures, des chaises. Croyant que les objets restent aux endroits où on les laisse. Qu’ils ne se déplacent pas sans intervention extérieure.
C’était une femme rationnelle qui croyait aux esprits. La matière inerte ne peut que se déplacer mue par une énergie extérieure. Les êtres invisibles ne sont pas soumis aux lois de la physique. Le monde était infini, sa partie finie pouvait être maîtrisée. Non les vastes contrées peuplées de souffles, de vides, d’idées errantes, de pensées inavouables, de douleurs ancestrales, de conflits irrésolus, habitées par des ondes de chaleur, balayées par des rayons se livrant des batailles épiques.
Elle l’avait vu deux fois. Sur le seuil de sa porte. Elle avait entamé la descente des escaliers pour aller vider la boîte aux lettres. L’Indien assis en tailleur à deux mètres du sol, les bras croisés sur la poitrine, fixant un point dans le jardinet voisin. Il dansait comme une flamme dans la transparence. Flou, tremblotant tel ces ondes que l’on voit les jours de grande chaleur au-dessus du bitume incendié des chaussées, il paraissait soucieux. Mais il ne bougeait pas, à part le flottement naturel de son spectre, il était figé dans son expression.
Elle fut légèrement ébranlée, pensa à un mirage né de quelque film vu par le passé, un western mal digéré venu la hanter devant sa boîte aux lettres. Elle se rapprocha, tendit le bras vers l’apparition mais n’attrapa que l’air, vit la figure tourner son visage vers elle et la fixer avec hargne, réprobation accusatrice, avant de disparaître en se dissolvant progressivement. Elle ne pouvait le déplacer, il appartenait donc à l’autre règne, au monde interlope qui menait sa petite existence dans les interstices, qui peuplait les espaces que n’obstruait pas la matière. Lire la suite






