
Le dernier survivant
Il n’y avait rien à faire, et surtout, il n’y avait pas d’explication. Pit ne se réveillait pas, le monde autour de lui ne se remettait pas à glisser dans le sillon habituel. Celui du café et des croissants du matin, des virements, des timbres, des envois, des transferts d’argent, des enveloppes grandes et petites, des boîtes petites et grandes, affranchies, des recommandés et des retraits. Le monde vert, bleu et jaune de la poste, la journée qui s’étire, le pic à 10 heures du matin, la vieille Madame Franck qui vient poster ses cartes postales, à qui il faut tout répéter. Qui raconte par le menu détail la vie de ses cartes, la personne qui se trouve derrière l’adresse calligraphiée à l’encre noire avec de grandes et belles lettres se tordant vers la droite et la gauche. La semaine précédente, il avait remarqué pour la première fois près de son oreille un gros grain de beauté. Il avait passé la journée à se demander si ce dernier avait toujours été là sans qu’il en prenne conscience ou s’il était récent. La somptueuse Africaine aussi, au nom imprononçable, qui fait battre le cœur de l’employé à l’approche de son parfum envoûtant, venant transférer de l’argent. Jos et sa gueule de bois rappliquant pour retirer le paquet qui n’a pas pu lui être livré. La Slave siliconée, toujours souriante et élégamment vêtue, acheminant colis après colis vers l’Est. Georges, le facteur asthmatique bientôt à la retraite. C’était le bon temps, et Pit ne l’avait pas su. On ne profite jamais suffisamment de la normalité et un jour, la normalité en a assez de ne pas être appréciée à sa juste valeur. Elle va voir ailleurs si quelqu’un de plus reconnaissant y est.
Il s’appelle Pit Weber et il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il y avait déjà eu l’épisode de cette pandémie mondiale qui avait plongé tous les humains dans la stupeur, étant donné qu’on leur vantait à longueur de journée les progrès de la civilisation et de la technologie, et un simple virus avait mis à genoux la planète. Entretemps, on avait fermé encore plus de bureaux de poste, mais le sien avait résisté. Lui et les 3 employés de l’agence de Kouscheid, à une demi-heure de route de Luxembourg-Ville, faisaient figure de derniers des Mohicans dans la contrée. Tout ceci n’avait plus aucune importance. Pit n’avait plus de collègues, plus de famille. Il n’avait plus d’amis. Il était seul au monde. Trop abasourdi pour comprendre cette solitude. Trop dépassé pour que son cerveau puisse appréhender ce qui apparaissait comme la nouvelle réalité. En mathématiques, on ne saute pas d’un énoncé au résultat d’une équation. Pit ne pouvait pas éluder les étapes intermédiaires. Elles étaient quelque part, il fallait juste que son esprit les retrouve.
Après les événements, après des jours de stupéfaction, d’ahurissement, d’effarement généralisés, on se l’était disputé, ce corps et cet esprit complètement détraqués qui répondaient au nom de Pit Weber. Les Allemands le voulaient, les Français le réclamaient. Il n’y avait que les voisins belges qui n’en avaient rien à faire, estimant avoir suffisamment de problèmes des leurs. Par ailleurs, que pouvait-on tirer de ce type à l’intelligence moyenne, employé de poste, maintenant que son État n’était plus qu’une plaine quasiment désertée ? Qu’elles essaient donc de démêler les fils, ces imposantes et arrogantes nations, de détricoter l’énigme, mais qu’elles ne s’avisent pas de faire main basse sur le territoire, car là, on ne plaisanterait plus. Pas question qu’un des deux mastodontes annexe le territoire luxembourgeois. Lorsque la Révolution belge avait éclaté en 1830, les habitants du Grand-Duché s’étaient joints aux insurgés belges. Bon nombre de volontaires luxembourgeois étaient partis à Bruxelles s’engager dans l’armée des patriotes. Si annexion il devait y avoir, ce ne pourrait être qu’à la Belgique. Voilà ce qui se pensait autour de la frontière wallonne. On voulait bien ne pas s’occuper de Pit Weber, mais on restait sur ses gardes pour le butin territorial.
C’est ainsi que Pit échoua dans une clinique de Bonn, après moult discussions et tergiversations, et intervention de Pit lui-même, s’ouvrant de son peu d’amour pour la langue française et ceux qui la parlaient.
Les gens autour de lui avaient commencé à s’écrouler, et dans les heures qui avaient suivi, la mort avait frappé à travers tout le pays. On avait mis quelques jours à comprendre selon quel échiquier elle jouait, puis on avait fini par en avoir une idée. Étaient morts tous ceux qui parlaient le luxembourgeois. Frontaliers travaillant au Grand-Duché et étrangers ne maîtrisant pas la langue avaient été majoritairement épargnés. Parmi les frontaliers, n’avaient cependant survécu que ceux qui avaient refusé de s’adonner à l’étude de cet idiome qu’ils considéraient sans doute comme barbare.
Ainsi les employés qui s’étaient donné la peine d’apprendre à baragouiner le lëtzebuergesch l’avaient payé de leur vie. Les autopsies concluaient toutes à la même cause : arrêt cardiaque. Des morts partout, les ministères regorgeaient de cadavres, les mairies, les administrations. Devant les écoles, des mères étrangères avaient attendu en vain leur enfant scolarisé dans le système luxembourgeois. Sauvés uniquement les bébés et enfants en bas âge qui n’assemblaient pas encore de phrases. Ce qui avait évidemment créé un énorme problème sanitaire et humanitaire, des milliers de bébés s’étant retrouvés sans défense à côté de leurs parents inanimés. Les plus chanceux des bambins avaient de la famille ne maîtrisant pas la langue de Dicks, donc vivante. Pour les autres, on envisageait l’adoption à l’étranger.
C’était ahurissant, inexpliqué, inexplicable. Et au milieu de toute cette confusion, il y avait eu Pit. L’exception Pit. Le seul rescapé luxembourgeois. Le survivant. Le seul être désormais à parler le luxembourgeois. Parce qu’à travers le monde, le même phénomène s’était produit. Les Luxembourgeois en vacances s’étaient également éteints comme des bougies, qui sur la muraille de Chine, qui sur une plage de Malibu, qui dans un restaurant espagnol. Sauf Pit. Pourquoi lui ? C’était ce qu’on voulait comprendre.
On commença par soupçonner les Russes et les Chinois, parce qu’on ne risquait jamais grand-chose à accuser les Russes et les Chinois.
Côté français cependant, on lorgna du côté du service de renseignement allemand. Le Bundesnachrichtendienst devait forcément savoir quelque chose, être mêlé à l’affaire, on avait voulu faire main basse sur l’État luxembourgeois, sur les comptes bancaires et les transactions. On voulait récupérer une province qu’on avait toujours, à tort bien sûr, considérée comme allemande, on voulait s’emparer de cet État tampon pour se rapprocher de la France à pas de loup, comme au bon vieux temps. Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, ni le Luxembourg ! Les théories allaient bon train, et le fait que le germanophile Pit Weber soit le seul survivant était un de ces indices qui ne trompaient pas !
Les autorités allemandes ne commentèrent aucune de ces rumeurs, mais de Merzig à Trèves et le long de la rive germanique de la Moselle, on ne voyait que les Français pour planifier un attentat pareil. Ils avaient déjà lâché Vauban sur le pays au XVIIe siècle et, même s’ils avaient dû restituer le duché aux Habsbourg d’Espagne, leurs révolutionnaires avaient à nouveau envahi le territoire en 1795 pour l’annexer à la France et en faire le Département des Forêts. La France avait perdu son prestige international depuis belle lurette, économiquement, ils ne faisaient pas non plus belle figure. Or la langue administrative du Grand-Duché étant le français, ils s’étaient sans doute persuadés que la reprise en main du petit État ne serait qu’une formalité. On enverrait quelques énarques pour se familiariser avec les mœurs politiques et administratives existantes et le tour serait joué. Tous les pays limitrophes du Luxembourg se regardaient en chiens de faïence et attendaient. En attendant, les autopsies continuaient à être pratiquées et concluaient à la même cause de décès : arrêt cardiaque, sans raison apparente.
Pit se retrouva seul dans une ville qu’il ne connaissait pas. Il expérimenta dans sa chair la phrase du philosophe Alain, que « dans l’imagination des survivants, les morts ne cessent jamais de mourir ». Il se demandait s’il n’était pas entré dans un immense cauchemar qui prendrait fin comme il était advenu, d’un coup. En attendant lui aussi, puisqu’attendre est ce que l’humain fait le mieux depuis son avènement, il essaya de reconstituer sa personne. Qui est-on quand tous ceux qui vous connaissaient ont disparu ? Il avait peur, une angoisse insondable lui nouait l’estomac. Il se sentait effroyablement fragile, dernier roseau de son espèce, seul humain à penser en dialecte francique mosellan, devenu langue entretemps, et il n’était aucunement certain de plier sans rompre. Bien sûr que ce n’était pas lui qui filait ce genre de métaphores, mais les journalistes, puisqu’un employé des postes luxembourgeois n’était pas censé connaître Blaise Pascal, ni Port-Royal, ni Jean de La Fontaine. Et c’est justement ce que cogitaient les spécialistes universitaires étrangers, linguistes et littéraires se demandaient pourquoi avoir laissé, comme dernier représentant d’un idiome, un spécimen aussi basique que Pit Weber, sur qui on ne pourrait compter pour porter noblement l’étendard d’une langue en voie de disparition orale.
Pit doutait de plus en plus de sa propre réalité. Il y avait des jours où il regrettait de ne pas être mort, lui aussi. Qu’allait-il faire sur cette planète sans les siens ? Puis il se mit à soupçonner un vaste complot. Il n’était pas le seul. Un événement aussi extraordinaire, le cerveau n’est pas capable de le métaboliser. Il fallait trouver un coupable, quelqu’un ou quelque chose qui fût derrière cette machination. Une des thèses stipulait que les Chinois avaient composé un poison indétectable qui aurait déclenché l’arrêt cardiaque à la prononciation de certains phonèmes qu’on ne trouvait que dans la langue luxembourgeoise. Pourquoi une puissance mondiale de cette envergure s’en prendrait-elle aux habitants d’un si petit pays ? Pour tester cette arme de destruction avant de l’utiliser contre d’autres minorités ! On pensait aux Tibétains et aux Ouïgours. Les Chinois firent savoir que si, par bonheur, ils avaient une telle arme, ce ne serait certainement pas sur quelques Luxembourgeois qu’ils la testeraient. Quand on eut passé en revue tous les services de renseignement de la planète, le Mossad remportant finalement les suffrages, puisque c’était le service le plus performant et sournois du monde, et lorsqu’il n’y eut plus en fin de parcours que quelques antisémites pour s’accrocher à cette thèse, on se tourna vers les extraterrestres. N’avait-on pas vu apparaître des monolithes, d’énormes piliers métalliques triangulaires, dans les endroits les plus improbables ces dernières années ? En Mongolie, dans le désert du Nevada, en Roumanie, en Inde. Des signes avant-coureurs ? La façon qu’avaient les habitants inconnus de l’Univers d’annoncer leur venue ? En tout cas, il ne venaient pas en amis puisqu’ils avaient comme cadeau de bienvenue décimé une communauté linguistique entière. Mais ils n’agissaient certainement pas seuls. Ils devaient avoir des complices humains.
Pit fut radiographié. Son arbre généalogique épluché. Qu’est-ce qui l’avait sauvé ? D’aucuns se mirent à voir en lui un nouveau messie, voulurent qu’on l’interviewe, qu’on le fasse parler. Il avait été épargné pour délivrer un message à l’humanité. Il était le porte-voix de quelque divinité. Il était habité par plus grand que lui. On voulait l’entendre. Pit n’était plus qu’un écheveau de terreur. Il apparut à la télévision allemande, escorté de trois médecins. Avec son accent luxembourgeois, il balbutia en allemand quelques phrases d’une banalité si déconcertante, et fut si maladroit, trébuchant devant le présentateur et suant à grosses gouttes, que les tenants de la théorie du Christ ressuscité abandonnèrent, quoique à contrecœur, leur allégation.
Après cet épisode, Pit décida que c’en serait fini de sa présence médiatique, qu’il ne parlerait plus aux journalistes. Qu’il n’avait rien à leur dire de toute façon. Que ce serait plutôt à eux d’enquêter et de lui dire ce qui était arrivé à ses compatriotes.
Or, après qu’on lui eut fait une cour assidue, promis de l’aide et du soutien, il se laissa amadouer une seconde fois.
Pour une autre émission, française cette fois, on le promena à travers la ville de Luxembourg, avec gros plan sur son visage et ses lèvres frémissantes, guettant les larmes qui surgiraient au coin de l’œil. Comme le présentateur ne jurait que par l’émotion en direct, il lui fit chanter l’hymne national devant le monument de la Gëlle Fra. Ainsi un Pit confus et déconcerté entonna les deux premiers vers de Ons Heemecht :
« Wou d’Uelzécht duerch d’Wisen zéit,
duerch d’Fielsen d’Sauer brécht, »
avant de s’écrouler en haletant et en gémissant. Mais pour le bonheur de l’homme médiatique, le pantin désarticulé qui formait un petit tas à ses pieds se releva comme tiré par une ficelle invisible et brailla, aussi fort qu’il put et en ne se préoccupant d’aucune fausse note :
« O Du do uewen, deem seng Hand
duerch d’Welt d’Natioune leet,
Behitt Du d’Lëtzebuerger Land
vru friemem Joch a Leed! »*
Puis Pit glissa à nouveau à terre. Il ne se releva plus.
* « Ô Toi, là-haut, toi, dont la main,
guide les nations à travers le monde.
Oh toi, préserve le pays du Luxembourg,
des représailles et peines venues de l’étranger. »
❤️❤️❤️
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