In memoriam, Primo Lucarelli (7.8.1934-24.12.2020)

Les gens naissent par hasard. Comme les choses, comme les pensées. Les pays aussi naissent par hasard, se faisant et se défaisant au fil des siècles et au gré des événements. Mon père est né par hasard un 7 août 1934 dans une nation depuis peu unifiée portant le nom d’un territoire situé dans le périmètre de l’actuelle Calabre, peuplé d’Italos et appelé Italia vers le Ve siècle avant notre ère. Qui par hasard a donné son nom à toute la péninsule s’étendant vers le nord jusqu’aux Alpes.
Italia, née de l’unification italienne en 1861. Et mon père, né de l’union d’un paysan d’Ombrie avec une mégère d’extraction elle aussi paysanne. C’était l’Italie mussolinienne et la guerre n’allait pas tarder à remontrer le bout de son nez.
Papa, quelques souvenirs épars. Devait emmener paître moutons et agneaux alors qu’il aurait voulu aller à l’école. Trois pneumonies, et l’image du médecin… le Dr Stefanelli agitant le flacon de pénicilline devant lui. Sauvé par les premiers antibiotiques arrivés au pays. À peine est-il remis que sa mère le renvoie sur les routes et les pâturages. Sept, huit ans. La troisième fois qu’il est venu, le médecin a dit à ma grand-mère : « Mais vous voulez le tuer, cet enfant ? »
Mon père n’a jamais médit de sa mère. Ma sœur et moi, nous la détestions. À l’école, il n’avait le droit d’y aller que s’il n’y avait rien d’autre à faire, pas souvent, et à partir de la troisième année du primaire, plus du tout. Ce garçon vif et intelligent avec ces horribles parents étaient les mots de la maîtresse.
Ça ne l’aura pas empêché de lire tout ce qui lui tombait sous la main, et de suivre les cours du soir une dizaine d’années plus tard pour avoir le brevet de la cinquième.
P. Lucarelli ha frequentato con profitto il corso di richiamo scolastico. Ministero della pubblica istruzione, comitato centrale per l’educazione popolare Nocera. Et d’enchaîner avec des cours de maçonnerie, également instaurés dans le cadre de l’éducation populaire. Et plus tard, au Luxembourg, de s’inscrire par correspondance dans un institut suisse pour des études de tecnico edile, technicien en bâtiment. De rentrer fatigué du travail et de se mettre à faire des devoirs.
La guerre. 1944, l’Ombrie devient un champ de bataille entre troupes alliées et troupes allemandes. L’action répressive des Allemands contre la population civile est sans pitié. Rafles pour dénicher les partisans et leurs protecteurs, civils innocents tués, les Allemands n’hésitant pas à fusiller sur simple soupçon. Fascistes dénonçant leurs compatriotes par mesquinerie, ou par calcul. Bombardements anglo-américains le long de la dorsale apennine.
Papa a dix ans. Papa est assis près du feu. Un soldat allemand entre dans la maison, casqué, fusil à l’épaule, exige du vin. Mon grand-père fait lui-même son vin, papa emmène le soldat à la cave. Quelques jours plus tard, il manque à mon père un agneau de son troupeau, il court sur la lande pour le chercher, se retrouve sur la ligne de front près des tranchées, entend parler allemand. Il cherche sa bête, la peur ne le concerne pas. Il a dix ans. Il entend dire que les Allemands ont pris l’animal, l’ont rôti, il se fâche. Les Allemands rigolent et lui donnent du chocolat. Ils se prennent d’affection pour lui. Ils l’appellent biondino. Il a les yeux bleus. Un jour, mon grand-père est arrêté parce que sorti malgré le couvre-feu. Relâché quand les Allemands ont su que c’était le père du biondino. Les paysans sortaient dans les champs en dépit des bombardements. « Ces courageux Italiens », commentaient les Allemands. Ils n’étaient pas courageux, ils ne voulaient pas mourir de faim.
À quoi est-ce que tu rêvais papa ? À rien, on avançait au jour le jour, on prenait ce qui se présentait. Qu’est-ce que tu rêvais de faire quand tu serais grand ? Je ne me posais pas ce genre de questions. On allait de l’avant, c’est tout.

(extrait de Enfance, instantanés, Carla Lucarelli)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s