Microfictions (5) 17 déc. 2018

 

137857_1_m
Gao Brothers, People hired to hug

Cette année, pour Noël, ce seraient des livres ! Sa femme le regarda sans comprendre. Il enleva son manteau, son écharpe, gestes amples, blanc prolongé, concentration sur chaque mouvement, les accrocha solennellement à la patère,  se retourna, sourit à l’épouse qui attendait toujours une explication, figée en point d’interrogation  et en tablier de cuisine, et s’avança vers elle pour la dépasser et entrer dans le salon. « Ça veut dire ? »

Ça voulait dire qu’il avait arpenté un autre terrain que d’habitude à travers la ville, et dans une petite rue, était passé devant une librairie. Il avait été pris par une envie d’y entrer, peut-être la devanture, peut-être la beauté et la chaleur émanant de l’illumination intérieure, aimanté il avait été, lui qui n’était plus entré dans une librairie depuis des lustres. « Qu’est-ce que tu serais allé faire dans une librairie, tu n’as plus lu un livre depuis… ». Il savait. Mais là, il était entré. Il avait regardé autour de lui, les étagères, les rayons étiquetés, Histoire, Littérature, Littérature étrangère, Biographies, Livres d’art. Il avait longé les rayons pour tomber sur de magnifiques bouquins consacrés à l’art du jardin, à la sylviculture. Il y avait ensuite un rayon Essais. Politiques, sociologiques, historiques. La faïence à travers les siècles, les civilisations amérindiennes, les guerres napoléoniennes, la Prusse au XVIIIe siècle, ce que vous avez toujours voulu savoir sur les légumes sans jamais oser le demander.  Magnifiquement illustrés, il en avait feuilleté, avait fureté dans les essais historiques, avait aperçu un livre sur les roses qu’il avait immédiatement cru convenir pour offrir à la sœur de sa femme. Sans parler du libraire, un homme admirable d’une cinquantaine d’années, veste  en tweed à carreaux et gilet assorti, qui s’était occupé de lui, avait conseillé, écouté, compati à son épaule douloureuse, expliqué combien il était difficile désormais de faire tourner une librairie classique, une librairie qui ne vendait que des livres. Il serait bientôt obligé de mettre la clé sous la porte si la désaffection continuait à cette allure. Après avoir butiné à droite et à gauche, il s’était installé sur un magnifique fauteuil en cuir d’un rouge bordeaux bien profond aux accoudoirs en bois foncé, trônant dans le fond du magasin, pour y tourner les pages des livres qui avaient éveillé son intérêt.

Assis dans son salon, il revivait maintenant cet air respiré, cette  tiédeur apaisante, cette douce euphorie qui l’avait enveloppé dans ce siège, entrant dans des mondes divers à mesure qu’il changeait de livre, le glissement du papier sous ses doigts, tantôt rêche, tantôt soyeux, velouté, onctueux, la petite musique des pages tournées.

« 1805, année tournant pour Napoléon… La guerre n’était pas terminée, et le génie tactique français de ces années n’avait pas fini de frapper. Les divisions autrichiennes épargnées se regroupaient et les forces russes n’avaient toujours pas été entamées… » Il avait zigzagué à travers quelques bandes dessinées qui lui avaient fait respirer le parfum de ses dix ans. Il n’avait rien emporté, promis au libraire de revenir avec du temps et une liste de cadeaux. Au moment de sortir, il avait croisé une femme habitant plus bas dans sa rue. Ils s’étaient salués cordialement. Ils n’étaient pas familiers, mais sa femme s’entretenait parfois avec elle et avait appris qu’elle venait d’être licenciée. L’homme avait pensé qu’elle aurait le temps de lire maintenant et en fut content pour le libraire. Eut aussitôt honte de sa pensée. La nuit était déjà tombée, la nuit tombait si vite en décembre.

Il fut arraché à son univers mental par le cri de sa femme qui appelait à dîner. « De toute façon, j’ai déjà tous les cadeaux de Noël ». Sa femme avait conclu, tranchante. Il essaya une dernière manœuvre, le libraire, la clé sous la porte, il dit « la clé sous la morte », lapsus significatif à ses yeux. Elle opposa le bazar international de la Croix Rouge, d’où elle avait rapporté de jolis objets à offrir, l’argent y dépensé aux plus démunis, ce qui lui paraissait plus important que le sauvetage d’un libraire en tweed. L’argument était imparable. Il plongea sa cuillère dans la soupe de tomates. Observa la lumière qui se reflétait sur le fin manche des couverts plongeant dans le liquide.

La nuit, il rêva du libraire et de la voisine rencontrée. Ils étaient dans un grenier aux poutres apparentes, rempli de caisses et de grands bahuts au couvercle voûté en bois ancien, et faisaient l’amour sur l’une de ces malles, elle assise, mi-allongée sur le bois bombé, lui penché au-dessus d’elle, le pantalon baissé mais toujours muni de sa veste.

Il fut gêné alors qu’eux ne paraissaient pas remarquer sa présence, il voulait détourner les yeux du spectacle, mais n’y arrivait pas. Il se força à changer de rêve et finit par se réveiller. En sueur. Réussit à se rendormir assez vite.

Sa femme était sortie de sa nuit elle aussi. Sans le signaler, avait gardé les yeux clos, senti l’agitation de son mari, perçu son réveil. Elle avait prêté l’oreille, était restée aux aguets, avait suivi la respiration qui s’apaisait, était redevenue régulière et presque imperceptible, avait senti les légers spasmes corporels de l’homme, ces tressaillements qui étaient le signe de l’endormissement, qui signifiaient qu’il venait de passer à nouveau de l’autre côté de la conscience. Quand elle fut sûre qu’il dormait, elle se retourna pour le regarder. Il était recroquevillé sur le côté, la joue gauche contre le coussin, les cheveux hirsutes. Elle le regarda dormir, longuement. Elle le perçut peu à peu dans toute sa fragilité, les défenses abolies, les premiers cheveux gris sur les tempes, la confiance du petit garçon qu’il avait été se lisant sur cette face livrée au relâchement naturel. Proie livrée au monde avec cette stupide confiance humaine, cet espoir qui se lisait la nuit sur les visages, l’espoir que tout irait bien, que le lendemain se lèverait, neuf et volontaire. Que la lumière renaîtrait, requinquée, à travers les volets entrouverts. Elle l’observa longuement, attendrie aux larmes par cette précarité, par ce corps exposé dans toute sa faiblesse. Elle eut envie de le caresser. Ne voulant pas risquer de le réveiller, elle se leva et se rendit dans la salle de bains. Par la fenêtre, elle fut éblouie par la lune, presque pleine, blanchissant les flocons de neige qui descendaient, réguliers et impassibles, indifférents à la chute.

 

 

Publicités

2 réflexions sur “Microfictions (5) 17 déc. 2018

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s