Microfictions (4), 4 déc. 2018

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Jacques Monory, 1968, Meurtre no 18,                                                                                         Musée National d’Histoire et d’Art, Luxembourg

Depuis deux heures, il promenait ses yeux d’un passant à l’autre. La terrasse était équipée de becs de gaz chauffants et il s’était placé juste à côté d’une de ces sources de chaleur. Il comptait rester un bon moment. Depuis sa tour d’ivoire autoproclamée, il observait ses contemporains comme des insectes. Il se demandait s’il aurait l’audace d’en écraser un. Une femme essayait de faire monter une poussette sur le trottoir, un groupe de jeunes filles avançaient et gloussaient, se retournant les unes sur les autres, se rassemblant autour d’un téléphone portable et riant de plus belle. Le serveur l’épiait du coin de l’œil. Il n’avait commandé qu’un café depuis qu’il était là. Il avait fini sa tournée renouvellements d’abonnement à ce magazine sur les animaux domestiques, le genre de petit boulot qui arrondissait ses fins de mois. Songeait à l’article qu’il venait de lire dans le quotidien américain laissé sur la table par son prédécesseur. 90 meurtres. Un tueur en série de 78 ans, attrapé par hasard six ans auparavant et inculpé de 3 assassinats, venait d’en confesser des dizaines de plus. Sur presque 40 ans, il avait semé ses cadavres comme des cailloux d’un état à l’autre sans jamais être inquiété outre mesure. Ses victimes étaient issues comme lui des quartiers malfamés, des bas-fonds urbains, prostituées, droguées, filles perdues dont la disparition ne suscitait pas trop d’émois. Affaires classées. Au policier qui s’interrogeait sur cette longue impunité, il avait laconiquement répondu que dans son monde déclassé, il allait et venait comme il voulait, y faisant ce que bon lui semblait, qu’il ne se serait jamais aventuré « into your world ».

Il songea que son ex-petite amie, il l’aurait bien étranglée lui aussi. Ricané au nez et jeté à la figure des horreurs sur sa personne, elle avait. Humiliation. Tentative de. Pourquoi n’avait-elle pas simplement mis fin? Pourquoi s’était-elle laissée aller à le rabaisser, à le broyer, l’enfoncer, le mouliner ? Elle devait jouir, elle aussi, de la strangulation de sa victime. Il lui avait demandé d’arrêter, de s’en aller, il avait senti la violence bouillonner, l’impulsion monter, il lui avait dit qu’il allait la frapper si elle ne partait pas immédiatement. Elle s’était esclaffée, lui lançant qu’il était incapable de faire du mal à une mouche. Quand il avait senti qu’il était véritablement sur le point d’exploser, qu’il n’avait qu’à céder à ce qui se passait en lui et il l’aurait frappée jusqu’à lui casser tous les os du visage, toutes les côtes, il s’enfuit. Elle ne s’était pas rendu compte combien elle avait été près de voir son joli visage réduit en bouillie. Qu’est-ce qui l’avait retenu ? Il s’en était senti parfaitement capable à ce moment-là. Il avait même pensé à la tuer les jours suivants. L’article croyait bon de préciser que le vieux psychopathe n’avait montré aucun remords. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le meurtrier en série, point un, il est incapable d’empathie, chaque humain est objet potentiellement utilisable en vue de la satisfaction de ses pulsions. S’il croyait en dieu, lui avait-on demandé. Le sergent envoyé lui parler lui avait posé la question. S’il ne craignait pas le jugement divin. On est toujours désemparé face à ce genre de personnage. Le détective et le sergent que le journaliste avait interrogés l’étaient. L’un avait soupiré que, contrairement à ce qu’on pouvait penser, dans une vie de policier, il n’arrivait somme toute pas souvent de regarder en face le mal à l’état pur. Impassible, le tueur avait répondu qu’il n’avait aucune crainte. Dieu voyait et savait exactement ce qu’il faisait. C’était lui qui l’avait créé tel qu’il était. Non, il ne craignait pas dieu.

Dans l’air soudain, un parfum. Envoûtement. L’homme est arraché de sa chaise. Le nuage le happe. Quelques instants oniriques aux portes d’une réalité augmentée qu’il hume, nez et peau à l’affût. Elle s’assied deux tables plus loin. Il se penche en avant quand la fragrance s’estompe. Pas vraiment jolie, hypnotique. Un charme aux gestes propres. Assurance tranquille. Sa façon de tenir la petite cuillère qu’elle fait tourner comme un moulin à prières. Régularité et répétition, regard plein, un presque sourire hiératique. Comme une déesse venue consoler la vermine désarticulée s’agitant sur le bitume chaotiquement jeté bas.

Comment cet homme avait-il choisi ses victimes ? Malgré son âge, il était encore assez, séduisant étant peut-être un terme trop fort, mais il y avait de cela. Peau noir clair, traits mélangés.  D’après la photo, il supputait un métissage noir et  indien. Les damnés de l’Amérique. Dans ce cauchemar qu’était la vie terrestre, le paradis entrait si souvent en osmose avec l’enfer qu’on avait du mal des fois à ne pas les confondre.

Lorsque la femme paya son breuvage et se leva, il décida de chasser de ses pensées le vieillard homicide et de la suivre. De l’inviter. Depuis le départ de sa petite amie, il n’avait plus été attiré par aucune femme. Cela faisait un an. Il se sentait soudain comme la Belle au bois dormant réveillée par le prince. Pour l’aborder, lui proposer un abonnement magazine ? Le parfum ondula vers une petite rue obscure. Il était maintenant assez proche pour l’atteindre, la toucher. Lui non plus ne craignait pas le jugement de dieu. Il craignait seulement son absence. Son inexistence.

 

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