Microfictions (3), 30 nov. 2018

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Présence Panchounette, L’art à tout casser, 1990 – d’après le Discobole de Myron, vers 450 av. J.-C.

Il la voyait depuis quelque temps sortir en pleine matinée pour aller chercher le courrier. Avant, il ne la voyait jamais à cette heure. Elle pouvait avoir pris congé. Pas aussi longtemps tout de même.  Les derniers jours, il s’était arrangé pour sortir en même temps qu’elle. Il descendait les trois marches menant au parvis bétonné sur lequel sa mère avait étalé d’énormes pots remplis de plantes, afin de masquer la laideur du revêtement de sol. Six pas ensuite jusqu’à la boîte aux lettres. L’espoir qu’elle le voie et qu’elle le salue. C’était arrivé deux fois. Une fois lorsqu’il se trouvait à tourner la clé de la boîte, la seconde juste en bas des marches. Il avait répondu avec un sourire appuyé et un hochement de tête. Si elle continuait à sortir ainsi en pleine matinée, il pourrait envisager de lui parler. Cette pensée fit s’accélérer sa respiration. Mais dans l’état où il était, qu’aurait-il pu lui dire ? En arrêt maladie pour six mois. De retour chez sa mère à quarante-quatre ans.  Il rentra d’un pas traînant, prit la tasse de café que sa mère lui avait préparée avant de partir chez le coiffeur, et partit vers ce qui avait été le repaire de son défunt père. Il avait installé son ordinateur sur le grand bureau cossu en bois massif, abondamment ciselé. L’ordinateur jurait avec le meuble. Deux époques qui n’avaient rien à se dire.

Il aurait pu éplucher la bibliothèque. De vieux classiques prenaient la poussière sur deux rangées d’étagères. Homère et Hésiode devaient traîner quelque part. Il préféra l’approche contemporaine et demanda conseil à un moteur de recherche pour continuer ce qu’il avait entamé deux jours auparavant. Se trompant de lettres, entraîné par les fautes de frappe vers un site où une Française racontait comment elle avait travaillé à New York dans une banque au début des années 2000, avant la crise financière, et comment elle n’avait à ce moment rien compris à ce qu’elle faisait, affectée au département alors novateur de la titrisation. Elle assurait qu’elle n’avait véritablement saisi que plus tard en quoi cela consistait, recycler des prêts pourris en empilement sophistiqué de titres plus ou moins frelatés.

Certains de ces agissements bancaires avaient été démasqués et sanctionnés quelques années plus tard. Il retourna vers sa recherche en cours, les châtiments d’un autre ordre.

Sisyphe, puni par Zeus pour l’avoir défié et avoir voulu échapper à la mort. Condamné à errer dans le Tartare, dans les ténèbres pré-infernales à faire rouler pour l’éternité un rocher jusqu’en haut d’une colline, d’où la pierre redescendrait immanquablement. Prométhée, pour avoir volé le feu de l’Olympe, le donner aux humains, attaché à un rocher, son foie dévoré par un aigle, châtiment indéfiniment recommencé.

Lui, qu’avait-il fait pour mériter ce qui lui arrivait depuis quelque temps ?

Triple supplice pour Tantale, faim, soif et un rocher qui menace de lui tomber sur la tête. Le Tartare, éternellement. Minos, roi de Crète, condamné pour avoir voulu tromper Poséidon en sacrifiant le mauvais taureau. Atrée et la malédiction des Atrides. Celui-là cependant, on ne pouvait pas dire qu’il l’avait volée. Meurtres, vengeances, inceste. Atrée sert tout de même à son frère ses propres enfants à manger.

Il avait lu assez de malheurs pour la matinée. Lui-même semblait condamné pour une faute de lui inconnue. Depuis un an, la colère des dieux s’acharnait sur sa personne. Le départ de sa femme d’abord, qui s’arrangea ensuite pour le jeter hors de la maison. La maladie. Il regardait s’effondrer sa vie comme un château de cartes. L’effondrement ne semblant pas vouloir prendre fin. Le Tartare et ses supplices. Lui et ses malheurs, anodins au regard de l’univers et des dieux de l’Olympe.

Lorsque sa mère rentra, impeccablement coiffée, elle lui demanda avec un accent tragique qu’il supportait de moins en moins depuis qu’il avait réintégré sa chambre d’enfant : « As-tu pris tes médicaments, mon chéri ? »

Il s’en voulait d’en vouloir à sa mère. Il décida de sortir prendre l’air. Il promènerait le chien. Il avait honte de cette minuscule idée de chien qu’il tenait au bout de sa laisse, mais il n’avait pas le courage de se promener sans raison. En montant les escaliers, faisant glisser la paume de sa main sur la rambarde, il fut envahi par un accès de mélancolie. Enfant, il montait ainsi tous les soirs, suivi de sa mère, fâché et malheureux de devoir se coucher aussi tôt, rêvant du temps où il déciderait lui-même de l’heure du coucher.

En enfilant son pullover, il jeta un regard vers la fenêtre. Une sécrétion d’adrénaline le tira de son état léthargique. Elle était à nouveau dehors, dans son jardinet. Cette fois elle ne prenait pas le courrier, elle tenait en main un sécateur à fleurs et s’activait autour de ses plants de roses qui bordaient l’étroite allée menant à l’entrée. À côté d’elle, par terre, d’autres outils de jardin, cisailles pour haie, sarcloir, binette, serfouette. Gantée de vert, les cheveux relevés, le visage concentré, le corps penché vers les tiges épineuses, elle jaugeait, coupait, analysait, reculait pour avoir une vue d’ensemble. Il ne put détacher les yeux de la fenêtre. Il recula d’un pas quand il prit conscience qu’elle pourrait le voir si elle levait la tête en sa direction. Il avança une chaise, tira légèrement le rideau afin qu’il lui serve d’écran, et se mit à suspendre le temps. Il entra tout entier dans sa fonction de voyeur, se remplit de chacun des gestes de cette femme, de chacune de ses expressions, s’imbiba des couleurs de la terre, des fleurs, des plantes. Resta ainsi à jouir de l’immédiateté jusqu’à ce qu’elle rentre, une heure plus tard, après avoir ramassé tous ses outils.

Renvoyé à sa propre journée, il n’eut plus envie de sortir. L’après-midi peut-être. Il redescendit au bureau. Jonas, le biblique, les mésaventures d’un prophète qui refuse la mission que son dieu lui assigne, aller prédire leur ruine aux habitants de Ninive. Il s’enfuit sur un bateau, son dieu en colère lui envoie une tempête et les matelots le jettent par dessus bord pour sauver le bateau. Avalé par un gros poisson, il adresse à la divinité sa prière depuis le ventre de l’animal. Dieu prend pitié et le poisson recrache Jonas sur le rivage. Cette fois il obéira. Les habitants de Ninive prennent peur et se convertissent.

« Dieu vit comment les Ninivites réagissaient : il constata qu’ils renonçaient à leurs mauvaises actions. Il revint alors sur sa décision et n’accomplit pas le malheur dont il les avait menacés. »

Il soupira. Dieu n’était qu’une girouette.

 

 

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