Microfictions, (2), novembre 2018

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Patricia Lippert

C’était une femme rationnelle. Ce qu’on appelle rationnel. Croyant à la vérité. Celle des objets. Des verres, des cuillers, des voitures, des chaises. Croyant que les objets restent aux endroits où on les laisse. Qu’ils ne se déplacent pas sans intervention extérieure.

C’était une femme rationnelle qui croyait aux esprits. La matière inerte ne peut que se déplacer mue par une énergie extérieure. Les êtres invisibles ne sont pas soumis aux lois de la physique. Le monde était infini, sa partie finie pouvait être maîtrisée. Non les vastes contrées peuplées de souffles, de vides, d’idées errantes, de pensées inavouables, de douleurs ancestrales, de conflits irrésolus, habitées par des ondes de chaleur, balayées par des rayons se livrant des batailles épiques.

Elle l’avait vu deux fois. Sur le seuil de sa porte. Elle avait entamé la descente des escaliers pour aller vider la boîte aux lettres. L’Indien assis en tailleur à deux mètres du sol, les bras croisés sur la poitrine, fixant un point dans le jardinet voisin. Il dansait comme une flamme dans la transparence. Flou, tremblotant tel ces ondes que l’on voit les jours de grande chaleur au-dessus du bitume incendié des chaussées, il paraissait soucieux. Mais il ne bougeait pas, à part le flottement naturel de son spectre, il était figé dans son expression.

Elle fut légèrement ébranlée, pensa à un mirage né de quelque film vu par le passé, un western mal digéré venu la hanter devant sa boîte aux lettres. Elle se rapprocha, tendit le bras vers l’apparition mais n’attrapa que l’air, vit la figure tourner son visage vers elle et la fixer avec hargne, réprobation accusatrice, avant de disparaître en se dissolvant progressivement. Elle ne pouvait le déplacer, il appartenait donc à l’autre règne, au monde interlope qui menait sa petite existence dans les interstices, qui peuplait les espaces que n’obstruait pas la matière.

Quand la semaine suivante, la sonnette retentit en fin d’après-midi, elle crut que c’était sa fille qui avait oublié quelque chose et qui retournait sur ses pas pour y remédier. Elle ouvrit la porte sans appréhension, sans la sensation de petits cailloux qui se mettent à frissonner au fond du bas-ventre quand un imprévu se présente au seuil de l’existence, lorsqu’une sonnette retentit et qu’on n’attend personne.

Elle écarquilla joyeusement la porte, puis les yeux, tentant de passer avec une certaine dignité de l’état enjoué à la mine sérieuse que requiert la confrontation avec un autrui inconnu.

Le corps peut être vécu comme un objet étranger et incontrôlable qu’on n’arrive pas à bouger comme on le voudrait, il peut devenir la cible d’attaques extérieures menaçant son intégrité psychique. Il peut se voir confronté à un jeune homme ressemblant exactement au spectre de l’Indien flottant, ayant hanté les airs des environs la semaine précédente.

« Je viens pour l’abonnement, l’année dernière vous vous êtes abonnée à notre magazine, l’abonnement arrive à échéance, je viens pour l’abonnement. »

Le jeune homme, qui ne devait pas avoir trente ans, ne montra aucun signe d’hésitation, il n’y avait aucune interrogation dans sa voix, aucun tremblement qui aurait pu laisser croire qu’il craignait qu’elle ne renouvelât pas ledit abonnement. Il resta planté là, le port altier, à attendre qu’elle s’acquitte de sa dette.

Elle balbutia qu’elle ne se rappelait plus quel était le montant à acquitter, elle bredouilla qu’elle l’avait déjà vu par ici, est-ce qu’il était déjà venu dans cette rue la semaine précédente?  Tout en secouant la tête en signe de dénégation, il répéta le montant à payer, ajouta qu’elle pouvait régler par carte bancaire si elle le souhaitait, qu’il était équipé pour ce genre de règlement, et constatant qu’elle le fixait toujours d’une manière insistante, termina sa réplique en entamant avec la tête un demi cercle censé balayer la rue du regard, concluant d’un ton assuré qu’il n’avait jamais mis les pieds dans cette ville, que c’était la première fois qu’il y venait, qu’il se serait complètement perdu sans son GPS.

Il semblait sincère. Il ne savait pas de quoi elle parlait. Pourtant il était la copie conforme du spectre. En moins flou. Habillé en jeans, pullover et pardessus bleu au lieu du pagne de coton à pans flottants et des bottes en peau d’animal, au lieu de l’ample chemise resserrée à la taille et retenue par une ceinture de cartouches, au lieu des cheveux aux épaules ceints par une large bande de tissu colorée, la poitrine recouverte d’un collier à plusieurs rangées. Pas de plumes. L’apparition ne s’était pas montrée en costume d’apparat traditionnel.

Le jeune homme s’impatientait et commençait à se balancer d’une jambe sur l’autre. Elle se ressaisit, elle avait rencontré la semaine précédente une personne qui lui ressemblait énormément, voilà pourquoi. Il se détendit. Esquissa un sourire. Cette nouvelle disponibilité l’enhardit, elle s’engouffra dans la brèche pour lui demander s’il n’avait pas d’ancêtres indiens. « Indiens ? » Il s’esclaffa. « Indiens d’Inde ou Indiens d’Amérique ? » De toute façon, il avait des ancêtres polonais du côté de sa mère, espagnols et allemands du côté de son père. Français, luxembourgeois. Tout sauf amérindiens. Il reprit son rire franc.

Elle pensa soudain qu’ils s’étaient assez confiés l’un à l’autre, partit rapidement chercher son portefeuille et ne songea plus qu’à se débarrasser au plus vite du jeune homme. La porte refermée, elle songea aussi qu’elle avait envisagé de ne plus se réabonner à ce magazine régional qu’elle n’avait feuilleté qu’en de rares occasions ces derniers temps. Elle s’ébroua. Espagnols, des ancêtres espagnols tout de même. Qui auraient pu faire un aller-retour et laisser quelques gènes aux Amériques, ou en ramener en Europe. Viols, pillages. Ça suffisait maintenant. Elle avait deux lessives en attente.

Un mois plus tard, elle sortait sous un ciel gris déversant une bruine monotone pour rentrer les poubelles quand elle retomba sur lui, l’Apache semi-transparent flottant dans les airs.

Cette fois il n’avait pas les bras croisés et semblait chercher du regard quelque chose par terre. Elle sursauta, poussa un petit cri. Quand il la vit, il esquissa une moue d’agacement, puis partit d’un rire sardonique dont elle ne voyait que la grimace, l’apparition fantomatique n’émettant aucun son. C’était le même rire que celui du jeune homme. La figure dessinait exactement le même rictus. Très vite cependant, l’agacement reconfigura les traits du spectre et il se désintégra. Elle resta figée quelques instants. La créature n’avait pas paru apprécier qu’elle la voie et avait vite remédié à la chose en disparaissant.

Son esprit avait-il franchi une barrière normalement imperméable ? Et si ce jeune homme avait un double spectral, elle aussi, avait-elle un double dans les airs ? Qui ressentait éventuellement des choses ? Qui vivait sa vie ? Elle aussi était-elle perdue quelque part, son double errant à travers le monde ?

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