Microfictions, (1), 2018

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Gerhard Richter, Sekretärin

Elle ne doutait pas. D’être tombée au bon endroit au bon moment. Elle soignait les maux de l’entreprise pour laquelle elle travaillait. Elle se sentait utile à son époque. Elle ne traversait jamais en dehors des lignes blanches. Elle préparait le café pour son chef, deux sucres pas de lait, pas parce qu’il le lui demandait, ce n’était pas quelqu’un qui demandait ce genre de choses, mais parce qu’elle aimait lui apporter son café. Tous les matins à la même heure. Il n’osait pas lui dire qu’il avait déjà pris un café une heure auparavant, qu’il n’en voulait pas d’autre. Il le buvait quand même ou jetait le liquide sucré dans le pot de terre à plante d’intérieur qui ornait la grande baie vitrée de son bureau. Elle avait quarante-neuf ans. Un mari. Pas d’enfants. Elle n’allait pas abandonner un homme qui l’avait choisie vingt-cinq ans auparavant, quand elle s’était sentie invisible secrétaire au milieu d’un banc de poissons plus affriolants, seulement parce qu’il était stérile. Elle avait des neveux et des nièces. Suffisamment de cadeaux à choisir pour les anniversaires et les fêtes. Deux chiens. Crocki et Pipouf. Elle avait commencé avec une machine à écrire dans une petite entreprise familiale avant que ne se libère ce poste dans la filiale d’une grande banque, avant que n’entre dans sa vie l’ordinateur. Elle aimait rendre service. Elle ne s’intéressait pas à la politique, ni nationale, ni internationale, mais elle apportait tous les matins les trois journaux déjà lus par son chef à un employé subalterne dont elle savait le goût pour l’information politique variée. L’ordinateur n’avait pas été une mince affaire. Elle avait dû réapprendre à fonctionner. Réordonner son cerveau et désapprendre certains gestes. Cours, formations continues. Elle avait eu peur mais elle y était arrivée. Même certains programmes réputés plus complexes, elle en maîtrisait le fonctionnement. Elle en était fière, fière étant peut-être un terme excessif, elle n’aimait pas se vanter, mais oui, un certain contentement de soi avait accompagné toutes ces haies sautées avec force sueur neuronale. Elle savait écouter. Le divorce de Victor Andrade, elle l’avait suivi de près de son regard apitoyé et réconfortant. Elle l’avait aidé à franchir sa haie à lui, cette femme partie ailleurs qu’elle l’avait prié de ne pas haïr. La haine n’était pas bonne conseillère. Elle connaissait par cœur les travers de cette dame, maintes fois ruminés par Victor, enrobés de larmes et sanglots. Elle les avait transformés en pardon et oubli, en déchets recyclables, en souvenirs statiques. Victor Andrade avait dîné avec elle et son mari deux fois par semaine pendant des mois avant qu’il ne retrouve le sourire. Et une amante. Elle avait été un peu déçue qu’il n’ait plus voulu continuer ces dîners rituels. Ils auraient été quatre, c’aurait été plus joyeux, mais elle ne lui en avait pas voulu. L’essentiel était qu’il n’ait plus de poches sous les yeux, le matin, en franchissant la porte du bureau, qui avec les années s’était transformé en open space, comme on appelait désormais cela, cette manière de travailler en communauté, sous les yeux de tout le monde, l’isolement devenu intérieur.

Elle l’avait cachée pendant plusieurs jours, sa lettre de renvoi. À tout le monde. À son mari. À ses collègues. Elle avait eu honte. Une honte si envahissante qu’elle n’arrivait plus à respirer par moments. Le pire était de se forcer à sourire, le pire était de se demander qui savait, qui lui répondait en sachant. Qui au bureau affichait une voix mielleuse tout en étant au courant. Peut-être tout le monde, peut-être personne parmi ceux qui la côtoyaient, peut-être qu’on ne savait que quatre étages plus haut, là où la décision avait été prise. Quelle faute avait-elle commise ? Aucune, selon la missive. Licenciement économique. Et pourtant, il fallait bien qu’on lui reproche quelque chose. Pourquoi elle, sinon ? Pourquoi pas une autre ? Ils devaient avoir leurs raisons. Ils n’étaient pas méchants. Ils s’étaient occupés d’elle pendant toutes ces années. L’avaient formée, aidée à se perfectionner. Il fallait bien qu’elle ait commis une faute quelque part. Qu’on n’osait pas lui reprocher ouvertement. Pour la ménager. Pour qu’elle ne se sente pas coupable. C’était charitable de leur part, mais elle aurait aimé savoir. Elle aurait préféré qu’on la confronte à son insuffisance. Peut-être y songeaient-ils depuis longtemps ? Elle aurait voulu qu’on le lui fasse savoir directement, qu’on la prévienne dès la première erreur constatée. Elle aurait pu y remédier, elle aurait pu s’améliorer, chercher à pallier. Apprendre, comme elle avait appris l’ordinateur des années auparavant. Elle ne voyait pas. Elle ne comprenait pas. Elle avait honte. Une honte qui recouvrait tout. Une honte épaisse comme un brouillard, une honte à travers laquelle elle ne voyait plus rien. On lui demandait de ne plus revenir le mois prochain. Deux semaines, ensuite elle n’entrerait plus ici,  dans cet immeuble, elle ne prendrait plus ces ascenseurs, elle n’utiliserait plus ces toilettes, elle n’arpenterait plus ces couloirs arpentés inlassablement depuis vingt-deux ans. Que ferait-elle de son temps ? Qui apporterait le café au chef ? Était-ce le chef qui s’était plaint d’elle en haut lieu ? Avait-il quelque chose à voir dans son éviction ? Il n’avait pas paru au courant, aimable et distant, comme à son habitude, savait-il aussi bien jouer la comédie ? Non, c’était quelqu’un de bien, d’honnête, il n’y était pour rien. C’était elle, elle seule qui avait fini par trébucher, par ne plus être suffisamment vigilante, attentive à son entourage. Depuis 2008, depuis la catastrophe, les banques licenciaient, les banques avaient trop de personnel pour les activités auxquelles elles pouvaient encore s’adonner. Ce n’était pas une raison. C’était elle qui n’avait plus su se rendre utile. C’était elle qui avait failli à sa mission. Sans s’en rendre compte, elle avait glissé, elle les avait déçus. Quatre étages plus haut, on avait dû prendre cette décision. Pourtant, elle aurait aimé savoir, connaître la faute.

Le sixième jour, deux heures après qu’elle fut arrivée au bureau, la digue s’effondra. Elle s’affaissa en sanglots sur son fauteuil de cuir noir. Autour d’elle, on accourut, on essaya de la calmer, d’en tirer un mot. Elle finit par confesser. On écarquilla les yeux, blasphéma, appela à la rescousse tous les saints chrétiens. On finit par retourner à son travail. Les jours suivants, à part des sourires désolés, elle eut peu de conversations. Elle avait l’impression qu’on l’évitait. Elle n’en voulut pas à ses collègues. Qu’auraient-ils pu dire ? Qu’auraient-ils pu faire pour elle ? La roue continuerait de tourner sans elle. Il faudrait qu’elle réfléchisse à se rendre utile ailleurs. Ce soir, il faudrait qu’elle annonce la nouvelle à son mari. Ou demain, oui, peut-être demain.

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