Début de roman abandonné, « à la manière de », une brève envie de drame victorien…

John-Atkinson-Grimshaw_The-Lovers
John Atkinson Grimshaw

1)

C’était un geste expiatoire, un de ces gestes par lesquels on retrouve sa place dans le monde, qui remettent à l’endroit la figure qu’on croit être la sienne. Ce geste disposait Emilie à nouveau favorablement envers elle-même, elle était redevenue fréquentable à ses yeux. L’abîme mondain dans lequel elle s’était fourvoyée refermait ses portes. Elle se retrouvait à l’air libre, dégagée de cet étouffoir, elle n’allait plus se déganter avec élégance et suivre l’odeur d’alcools diffus, n’allait plus boire les phrasés si particuliers des habitués de ces cercles tant prisés par certains, trotter derrière le fil de la mélodie de leurs mots. Elle redevenait mesure à deux temps. Plus question de syncope.

Les crocus déployaient leurs ailes violettes depuis quelques jours. Un illusionniste s’amusait à faire renaître la même saison que les années précédentes. La jeune femme sautillait sur le gravier de l’allée, offrant ses yeux au ciel bleu, plurivoque dans sa joie, débarrassée du langage, plante parmi les plantes, ses mauvaises herbes avariées. Se défroisser dans l’espace, s’ouvrir à l’esprit des mauves des bois,  fleurs monadelphes, laissant comme elle les anthères libres au sommet des filets soudés, dansant au rythme du vent, danse liquide en voie de coagulation ou de dispersion, l’avenir immédiat le dirait. De loin elle voyait Adrien lui faire des signes, gestes désarticulés qui, en même temps que ses longs cheveux, flottaient dans l’air comme de l’étoupe. 

Où avait-elle été ces derniers temps ? Loin d’elle-même, parmi une race d’hommes singuliers dont elle avait étudié les mœurs sans les comprendre. Dont elle avait tenté de percer le mystère, dont écrous, rondelles, boulons qui les faisaient tenir ensemble lui faisaient l’effet d’un mécanisme si complexe que sa pauvre raison ne pouvait en venir à bout.

Emilie et Adrien n’étaient pas nés de la même terre, ils avaient poussé avec un autre engrais, voilà ce qu’elle avait fini par penser.

Ils retrouvaient ici leur domaine, vallons et forêts, villages et champs cultivés.

Ils étaient rentrés la veille, la métropole les avait repoussés hors de ses limites, n’arrivant pas à les digérer. L’osmose ne s’était pas faite, les bruits urbains n’avaient pas réussi à faire d’eux des citadins. Excroissances cancérigènes, métastases humaines jugées dangereuses par le mastodonte, la ville avait essayé de se débarrasser d’eux pour ne pas mettre en danger son équilibre. Elle n’aimait que les malades qui croyaient en son pouvoir de guérison. Totalitaire, elle ne tolérait pas les intrus récalcitrants, ceux qui faisaient désordre dans la fourmilière. La ville les avait malmenés puis vomis.

Ils devaient retourner dans leurs terres, loin des cités.

 

2)

Ils avaient retrouvé leurs chambres d’enfants, puis d’adolescents. La mère d’Adrien n’avait pas prononcé un mot sur ce retour précipité. Elle avait souri, elle avait pris Emilie dans ses bras, l’avait serrée, avait déposé un baiser sur son front avant de se tourner vers son fils, de lui demander ce qu’il aimerait avoir pour dîner.

La mère d’Adrien était une femme délicate, élevée dans une domesticité toute victorienne, contre laquelle elle ne s’était jamais érigée, dont elle avait au contraire avec conviction intériorisé les valeurs, ce qui lui conférait un charme révolu et la douceur de ceux qui sont en accord avec leur mode de vie. Elle était toujours égale à elle-même, ne semblait pas connaître de changements d’humeur, rassurante et organisée, stricte dans ses vues, ne les imposant cependant pas à autrui. Elle avait élevé son fils dans ce cocon de valeurs un peu démodées, ne lésinant pas sur les marques d’affection, indiquant une ligne de conduite, ne sanctionnant pas les écarts, profondément convaincue qu’elle devait servir d’exemple, que les enfants se nourriraient inconsciemment de ce lait maternel, que leur colonne vertébrale se construirait à partir de cet environnement qui finirait par les façonner. Elle était croyante, n’avait jamais obligé ni Adrien ni Emilie à l’accompagner à l’église. Emilie avait un an de moins qu’Adrien, elle n’était pas l’enfant d’Elisabeth, mais la fille de sa meilleure amie décédée, qu’elle avait recueillie à l’âge de huit ans. Et depuis cette mort aussi soudaine que prématurée, elle s’était occupée d’elle comme de son propre enfant.

Emilie avait fait le tour du propriétaire dès son arrivée, peut-être pour s’assurer que tout était encore à sa place dans le petit château de campagne qu’Elisabeth avait hérité de sa mère, fille unique d’un comte ayant au grand dam de son père épousé un notaire de province, et non le fils de son ami, issu d’une lignée de barons.

Emilie avait couru à l’écurie, s’était précipitée vers l’enclos où broutaient ses deux vieilles juments, avait inspecté le grand jardin au fond du parc, où Elisabeth s’adonnait avec une joie épanouie à la culture maraîchère, avait gambadé à travers la serre, humé les fleurs, s’était arrêtée devant la vaste volière, comptant les oiseaux, s’était assise sur le banc en bois vermoulu qui lui faisait face pour contempler leurs mouvements aériens et se remplir de leur musique, avait salué Lucien, le jardinier, esprit vétilleux dont elle avait eu peur quand elle était enfant, quand son regard sévère l’avait suivie à travers serres et plantations. Elle ne se contentait pas des odeurs. Elle avait tendance à toucher, à vouloir sentir entre ses doigts la texture des feuilles, des corolles, des pétales, ce qui n’était pas pour plaire à l’austère jardinier qui craignait sans doute qu’elle ne les abîmât.

C’était la période des semailles, et elle avait ensuite filé vers la lande, au loin les champs à perte de vue, piquetés de machines agricoles préparant les moissons à venir. Par endroits, le ciel était taché d’oiseaux maraudeurs, prêts à se réserver leur part du festin.

 

3)

Adrien n’avait eu ni la force, ni le courage de suivre Emilie. Après avoir inspecté les alentours depuis la vaste terrasse, il s’était retiré dans sa chambre, s’était assis à son bureau, vide et sans ressources, avait sorti le cahier qu’il avait acheté, quand il avait vaguement senti, devant l’étendue de papier qu’il s’était retrouvé à contempler dans une papeterie, qu’il devait en acquérir un. Il avait choisi un gros cahier broché avec un papier à réglure fine et peu marquée. La couverture gris marbré lui avait paru assortie à sa personnalité. Il avait cru pouvoir établir une correspondance avec ce carnet, il sentait des affinités à venir. Il n’avait pas essayé de préciser sa pensée, d’analyser son impulsion, il s’était fié à son instinct et l’avait acquis en même temps qu’un de ces nouveaux outils d’écriture à encre thermosensible permettant d’effacer rapidement, grâce à l’embout ressemblant à une gomme, les erreurs de parcours. Il choisit un stylo à encre noire et pointe moyenne, ajouta plusieurs recharges sur lesquelles il lut Fabriqué au Japon, hésita, retourna chercher un autre stylo, à encre bleue cette fois, et pointe fine, qu’il entassa sur le comptoir avec ses emplettes, et sentit qu’une nouvelle ère venait de débuter.

Il faudrait qu’il note tout ce qui était arrivé ces derniers temps. Emilie semblait moins perturbée par ce qu’ils avaient traversé. Vu les circonstances, cela lui semblait incongru. Peut-être cachait-elle simplement sa désorientation ? Peut-être était elle plus animale et les événements glissaient-ils le long de sa fourrure comme la pluie sur les félins, sans mouiller l’épiderme ? Il ouvrit le cahier et resta longuement à contempler la feuille blanche. Jusqu’à ce que son regard se tourne vers le plafond, vers la frise bordant le mur, et il se mit à détailler les scènes de chasse, les bruns, ocres, verts couraient le long du mur et faisaient le tour de la chambre, chevreuils, lièvres, sangliers, chasseurs et chiens dans la ronde, fixés dans leur course immobile depuis qu’il avait huit ans et qu’il avait investi cette pièce.

Il referma le cahier et descendit dans le salon, se plaça devant la grande verrière et observa pendant un long moment quelques maçons occupés à rempiéter le mur longeant la propriété. Il se sentit las, à vingt-trois ans, il se croyait déjà empli de toutes les lumières humaines, ne se faisant pas plus d’illusions sur ses contemporains que sur lui-même. Lui et Emilie venaient d’interrompre leurs études universitaires. Elle n’avait pas paru être d’accord avec la décision, quoique la vie citadine ne lui eût pas plu, mais elle avait obtempéré. Il avait un tel ascendant sur elle. Elle n’osait pas penser en dehors de ses décisions. Il était en dernière année de droit, elle avait entrepris des études d’histoire et il lui manquait un peu plus d’un an pour terminer son cursus. Il avait décrété qu’il leur fallait s’éloigner de la grande ville, de sa corruption, pendant quatre mois au moins, le temps que leur âme se régénérât, se purifiât à nouveau.

 

4)

Emilie marchait à présent le long d’un champ qu’on avait commencé à labourer, dont la terre soulevée laissait apparaître ça et là de la pierraille. Elle se remémora son enfance, quand elle aimait courir derrière les ouvriers agricoles, fillette de dix ans, interrogeant chaque mouvement, l’utilisation de chaque machine. Les paysans et ouvriers lui répondaient courtoisement, parce qu’Emilie écoutait avec attention ce qu’ils racontaient, parce qu’elle les observait avec émerveillement et admiration, les remerciant chaque fois de se dévouer à nourrir le village et la nation, sincère dans ses élans et entière dans son enthousiasme. Elle savait donc qu’il fallait préparer le sol afin de le rendre apte à la culture, elle savait qu’il fallait enlever les pierres de ce terrain. Et pour la première fois, elle se demandait s’il ne lui faudrait pas épierrer son propre chemin des incertitudes qu’Adrien y semait.

Ces terres avaient jadis appartenu au domaine de sa tutrice, Elisabeth avait hérité d’innombrables hectares de champs qui avaient été soit vendus, soit proposés en location aux paysans de la région qui y continuaient la culture céréalière, aidés désormais par la technologie moderne. Jean-Paul Meirieu, le mari d’Elisabeth, avocat ayant son étude dans la petite ville voisine, lui avait conseillé de ne pas vendre les forêts, et elle avait gardé les trois mille hectares de massifs forestiers qui constituaient selon lui un investissement à long terme, le bois ne perdant pas sa valeur, ressource énergétique renouvelable et matière qui serait toujours utilisée dans la construction.

Emilie avait ignoré les gesticulations d’Adrien l’appelant à rentrer et avait continué à déambuler à travers les terres jusqu’au bosquet où ils avaient passé dans leur enfance des heures à jouer, à inventer des histoires, à chasser des monstres, à construire des cabanes aussi bancales que provisoires. Elle avança jusqu’au ruisseau qui serpentait au milieu du champ jouxtant le petit bois. Elle resta à contempler l’eau, que le soleil parait de cristaux scintillants. Elle se souvint du jour où ils l’avaient longé, Adrien et elle, sur un kilomètre environ, ruisseau s’élargissant jusqu’à se jeter dans une rivière d’une dizaine de mètres de largeur, et qui avait un jour d’hiver servi de scène de théâtre pour une ordalie. Ils devaient avoir, elle neuf, lui dix ans, quand Adrien l’avait accusée de lui mentir à propos d’elle ne savait plus quelle broutille. Elle avait pleuré en jurant que tel n’était pas le cas, et il avait proposé de s’en remettre au jugement de Dieu. Si elle refusait, il ne lui adresserait plus jamais la parole. C’était à la fin du mois de février, et elle devait se mettre nue, nager jusqu’à l’autre rive, revenir, se rhabiller, et si elle ne tombait pas malade les jours suivants, son innocence serait établie. Elle se soumit, le cœur lourd, à l’épreuve physique qui déciderait de son sort, sortit de l’eau grelottante, remit ses vêtements qui devinrent rapidement humides, Adrien lui ayant interdit d’emmener un drap de bain pour s’essuyer, et courut à la maison, assez éloignée de l’endroit en question. Le lendemain, elle avait eu trente-neuf et demi degrés de fièvre. Elle avait commencé à douter de l’équité divine, mais s’était accrochée à la phrase que répétait sa mère de substitution lorsque se présentait un problème insoluble, une aporie, une injustice : les voies du seigneur sont impénétrables, Dieu savait ce qu’il faisait, le pauvre pécheur humain ne pouvait que se soumettre et avoir confiance en la justice céleste.

 

5)

Le deuxième jour, la fièvre ne voulant pas descendre, Adrien avait pris peur. Il n’avait plus quitté le chevet d’Emilie les cinq jours suivants, priant et tenant la main de son amie, affaiblie au point de ne répondre que par monosyllabes. Le sixième jour, quand la fièvre n’était plus remontée au-dessus de trente-neuf degrés, aussi bien Adrien que sa mère furent soulagés, cette dernière n’ayant pas été mise au courant de l’excursion fluviale. Le garçon s’était alors retiré dans sa chambre et avait pleuré longuement, des sanglots étouffés afin que personne de la maisonnée n’en prît connaissance. Les jours suivants, il s’était installé près d’Emilie aussitôt rentré de l’école, lui lisant des histoires, lui racontant sa journée de classe. Il ne l’avait pas quittée, l’avait suivie pas à pas, prévenant, serviable, aimable, jusqu’à ce qu’elle fût entièrement remise et eût retrouvé le chemin de l’école elle aussi une semaine plus tard.

Emilie finit par sentir l’air se rafraîchir, le soir n’allait pas tarder à s’installer, et elle songea qu’Elisabeth n’avait jamais aimé qu’on soit en retard pour le dîner. En longeant la haie du parc, elle s’arrêta un instant devant une immense toile d’araignée s’étendant sur une partie de la haie, vit la propriétaire des lieux, s’approcha pour déterminer l’espèce, conclut à une épeire diadème, araignée facilement reconnaissable à sa couleur brun orangé et aux taches blanches en forme de croix sur la face dorsale. À douze ans, Adrien s’était mis en tête d’étudier toutes les bestioles du jardin et des alentours, et ils avaient entrepris de jouer au scientifique et à l’assistante, parcourant en blouse blanche le domaine, équipés, lui d’une loupe d’agrandissement, de jumelles, de bocaux, elle d’un gros bloc et d’un stylo pour noter sous forme de dessin ou de descriptions tout ce qu’ils découvraient. Elle sourit à ce souvenir, se rappela combien il ne lui avait pas été facile de vaincre son arachnophobie, Adrien l’exemptant finalement de la tâche de s’approcher de très près, voire de toucher les araignées, se chargeant lui-même de ce genre de créature. Tous les insectes du jardin étaient passés sous leur microscope, jusqu’à ce qu’ils se fussent lassés du jeu vers la fin de l’été.

Arrivée sur le seuil de la porte de la terrasse, elle entra dans le salon et ne trouva personne. Des voix lui parvenaient, de trop loin pour qu’elle pût en saisir le sens. Elle sortit dans le couloir, traversa le vestibule, tendit l’oreille. Les voix venaient du bureau de Jean-Paul Meirieu, elle s’approcha, entendit des éclats de voix très sonores, arriva à déterminer qu’il s’agissait d’une violente dispute entre Adrien et son père.

 

6)

Le dîner fut glacial. Adrien n’ouvrit pas la bouche. Sa mère essaya quelques questions sur la nourriture et quelques sourires. Son père finit par demander à Emilie si elle avait mis au courant son géniteur de son retour. Et si Adrien l’avait forcée à rentrer avec lui. Emilie nia mollement, dit qu’elle avait pris seule sa décision de le suivre à la maison. Jean-Paul Meirieu rétorqua qu’elle devait aller voir son père dès que possible, qu’il devait être informé immédiatement.

Le visage tavelé d’éphélides de sa femme s’assombrit, elle voulut protester, mais il l’arrêta net en haussant la voix et en hurlant qu’il en avait assez de son irénisme, que ce garçon devait être remis dans le droit chemin. Qu’il avait suffisamment toléré son afféterie d’éphèbe attardé, et qu’il allait lui couper les vivres s’il n’obtempérait pas. Il allait finir et réussir son année universitaire s’il ne voulait pas se retrouver sans le sou. Elisabeth murmura que ceci lui paraissait une réaction démesurée et qu’on en reparlerait le lendemain, quand tout le monde se serait reposé. Emilie partirait chez son père dès le lendemain, trancha Jean-Paul, se leva, et se retira dans son bureau.

Repartir chez son père, Emilie n’en avait absolument aucune envie.

 

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