Textes en prose, La Féline, Nouvelle en cours d’écriture (début + suite… )

Thomas Demand

Un jour, elle fut là. Marie ne sut ni d’où elle venait, ni par où elle était entrée. Ni ce qu’elle voulait, allongée sur le tapis au pied de son lit, les yeux clos.

Comme tous les matins, Marie avait fait taire d’un geste brusque la sonnerie du réveil, comme tous les matins elle avait grommelé que c’était bien trop tôt, comme tous les matins elle s’était avancée dans le noir pour atteindre la porte et bifurquer vers la salle de bains. Elle s’était regardée longuement dans le miroir. Elle allait avoir trente ans dans un mois et voyait déjà le temps s’installer au creux de son regard. Elle avait inspiré profondément, s’était saisie de la mousse lavante intensive pour peaux délicates, l’avait appliquée sur son visage humide, avait entamé avec ses deux mains le mouvement circulaire à partir de ses joues afin de la faire pénétrer dans chaque pore du visage. Comme le lui avait conseillé la vendeuse. Son esprit savait que sa peau n’en avait pas besoin, mais l’industrie cosmétique avait à nouveau réussi à s’adresser à la pensée magique et à mettre en veille sa raison.

Elle avait frotté chaque centimètre carré du visage avec sa mousse violette au parfum d’eau de pluie, parsemée de petits grains, les « vrais » composants actifs du produit. « Moi, je n’ai jamais utilisé que de l’eau claire pour me laver le visage. Oui grand-mère, mais toi, c’était une autre époque, il n’y avait pas la pollution. » Elle se mettait à parler comme ces vendeuses trop maquillées qui arrivaient toujours à lui faire avoir honte de son teint et à la faire sortir du magasin avec des sacs de produits plus ou moins inutiles, qu’elle oubliait d’appliquer après une semaine d’utilisation.

Ça n’avait pas même suffi à retenir Bernard, le rouge à lèvres Mystères d’Orient, le mascara cils volume express. Il s’en était allé, après deux ans, avec une fille disgracieuse, qui avait l’air de ne jamais avoir mis les pieds dans un rayon de produits cosmétiques. Marie le lui avait fait remarquer quand il était parti, il avait répondu que ça n’avait aucune importance, que c’était une fille « saine et vivante ». Elle n’avait pas vraiment aimé Bernard, elle avait plus ou moins eu la sensation d’être restée avec lui en attendant mieux, elle s’était rendu compte que c’était surtout par orgueil qu’elle avait mal pris ce départ. Il s’en était allé avec une fille laide qui en plus ne faisait rien pour y remédier. D’abord ça l’avait rassurée, mais ensuite ça l’avait profondément perturbée, d’être évincée par ce boudin sans couleurs, boudant les cils festifs.

Les premiers temps, elle avait béni Bernard pour ce geste qu’elle n’avait pas eu le courage de faire elle-même. Sorties, randonnées, vadrouilles, ramener de parfaits inconnus à deux heures du matin. Puis, peu à peu s’était installée une autre solitude. Pesante. En rentrant du travail, aucun bruit dans l’appartement. Le dîner en tête à tête avec la télévision. Quelques amours sans lendemain.

Après sa longue toilette et ce ballet de réminiscences, elle retourna dans sa chambre pour ouvrir les volets. Alluma la lumière et la vit.

Comme un agrandissement du félin de sa voisine, enroulé sur le tapis d’entrée chaque fois qu’elle allait sonner pour quelque service à demander ou à rendre. Une panthère noire. Une grosse panthère noire somnolant au pied de son lit.

Le petit cri qui lui échappa fit bouger l’animal. Elle crut à une hallucination. Mais n’eut pas le courage d’avancer jusqu’au tapis pour s’en assurer.

Soudain, l’animal s’étira et se leva d’un bond, lui faisant face et la regardant longuement avec ses yeux hypnotiques d’un vert jaune translucide. Sans agressivité. Il émit ensuite un feulement las assez prolongé, se tourna de l’autre côté et se rallongea, esquissant à nouveau ce demi-cercle typique des félins au repos. Referma les yeux et ne bougea plus. Une masse noire brillante, éclat de la fourrure, élégance épurée.

Marie, toujours figée, se dit que les choses allaient reprendre leur cours normal, réagissant comme ces gens confrontés à un choc terrible, pensant se mouvoir dans un espace qui n’était pas l’espace réel, attendant une réalité qui allait bientôt à nouveau se superposer à ce décor de cauchemar. Robotique, elle avança vers la fenêtre, ouvrit les volets, contourna la bête et alla s’habiller. Fermant la porte de sa chambre. Constatant que l’animal était toujours là, un quart d’heure plus tard, quand elle revint chercher sa montre restée sur la table de chevet. Il y était, toujours endormi, dans la même position. Elle referma la porte de la chambre à clef, et partit au bureau.

Elle avait rendez-vous ce matin-là avec un psychiatre et un médecin généraliste pour un article sur les addictions. Elle avait fait des recherches, les questions étaient préparées. Elle empocha le dictaphone, essaya de coller à la réalité de ses gestes. Le rédacteur en chef hurlant dans son dos, elle sursauta, « ça fait trois fois que je t’appelle, tu ne m’as pas répondu ! »

Elle s’excusa vaguement, mal dormi, il lui communiqua quelques délais pour les articles. Elle répondit par des grommellements d’acquiescement. Dans l’ascenseur, elle tomba sur le photographe, elle savait qu’elle avait quelque chose à lui demander, mais elle ne savait plus quoi. Elle préféra ne rien dire. Elle s’efforça de retrouver sa question avant que l’ascenseur n’atteigne le rez-de-chaussée, elle essayait de mettre un peu d’ordre dans sa tête, elle fronça les sourcils pour se concentrer, l’homme lui sourit, « ça va ? »

Elle répondit : « J’ai besoin de toi, mais je ne sais plus pourquoi. »

(suite 1)

Les deux médecins étaient assis côte à côte, le psychiatre était une femme, Dominique, Marie n’avait pas pensé à l’emploi unisexe de ce prénom. Elle posa ses questions et enclencha le dictaphone. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur les développements de ses interlocuteurs, heureusement qu’il y avait l’enregistrement. L’un se lança dans un exposé sur la crystal meth, une métamphétamine hautement dangereuse, pire que la cocaïne, dont la consommation était en constant accroissement et le prix en baisse, étudiants, politiciens, chefs d’entreprise, voire chefs de gouvernement en prenaient, elle donnait au consommateur le sentiment d’être formidable, invincible, et permettait de travailler sans relâche puisqu’elle empêchait la fatigue et réduisait le besoin de sommeil. Quantités énormes de dopamine qui inondaient le cerveau d’un coup. Effets dévastateurs à la longue. L’écoute se brouillait, elle se dit qu’elle allait réécouter l’énumération des séquelles au bureau l’après-midi. Les deux médecins passèrent à l’alcool, ils semblaient l’avoir oubliée, ils se parlaient entre eux maintenant, elle enregistrait, l’alcool bien plus dangereux qu’on ne le croyait, arrêter de boire il fallait si on sentait qu’on ne buvait pas par plaisir mais par nécessité, le poids énorme de l’industrie des boissons alcoolisées qui avait gagné la bataille de la communication. « Les lobbies du tabac et de l’alcool ont réussi à façonner les comportements sociaux ! » La psychiatre répéta cette phrase en haussant le ton et en se tournant brusquement vers Marie. Ils semblaient tout à coup se ressouvenir de sa présence. « Pas un film où le héros ne rentre après une dure journée et n’aille au bar se servir un verre. Pas une œuvre où l’alcool ne soit sublimé, la déchéance de l’alcoolique perçue comme culte. Le verre de vin rouge que même certains médecins conseillent, absolument inutile, voire néfaste, augmentation des risques de cancer du sein chez la femme, mais on préfère ne pas en parler. »

À elle, il lui prit l’envie d’une bière bien fraîche, les effets pervers d’aborder le sujet. Revoir les quantités drastiquement à la baisse, conclut la psychiatre. Le généraliste lui donna raison. Salutations, remerciements, date de publication prévue de l’article. Elle se retrouva dans la rue. L’envie de bière avait disparu.

Quand elle sortit du bureau ce soir-là, elle se sentit soudain investie par une force ralentissante, un vent contraire qui l’empêchait de se précipiter chez elle pour enlever ses chaussures, s’affaler sur le canapé et grignoter quelques noix. Elle décida de passer par le supermarché et d’acheter du saumon fumé. Ça faisait longtemps qu’elle ne s’était plus fait des toasts au saumon. Elle se persuada qu’il fallait qu’elle en mange ce soir-là. Elle s’arrêta devant les boutiques qui étaient sur son chemin. Elle s’attarda même devant un magasin de chaussures pour enfants, constata les prix exorbitants de certains souliers. Comprit pourquoi son frère et sa belle-sœur se plaignaient constamment de la cherté de la vie avec trois bambins.

En même temps, qu’est-ce qui leur avait pris de faire trois enfants ? Elle se l’était toujours demandé. Sa belle-sœur s’était déjà plainte après le premier. Un boucher. Elle hésita. Est-ce qu’elle ne ferait pas mieux d’acheter un kilo de viande ? Si l’animal était encore là, il manifesterait sûrement sa faim à un certain moment. Avant que la bête ne l’attaque, elle pourrait lui jeter la viande, lui montrer qu’elle lui serait plus utile vivante que déchiquetée, qu’elle pourrait lui acheter de la nourriture. Mais comment faire comprendre ça à un animal, qu’elle lui était plus utile vivante ? En même temps, rassasiée, la bête n’avait plus de raison de l’attaquer.

(à suivre)

 

 

 

 

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