Textes en prose, La Féline, Nouvelle en cours d’écriture (début + suite… )

Thomas Demand

Un jour, elle fut là. Marie ne sut ni d’où elle venait, ni par où elle était entrée. Ni ce qu’elle voulait, allongée sur le tapis au pied de son lit, les yeux clos.

Comme tous les matins, Marie avait fait taire d’un geste brusque la sonnerie du réveil, comme tous les matins elle avait grommelé que c’était bien trop tôt, comme tous les matins elle s’était avancée dans le noir pour atteindre la porte et bifurquer vers la salle de bains. Elle s’était regardée longuement dans le miroir. Elle allait avoir trente ans dans un mois et voyait déjà le temps s’installer au creux de son regard. Elle avait inspiré profondément, s’était saisie de la mousse lavante intensive pour peaux délicates, l’avait appliquée sur son visage humide, avait entamé avec ses deux mains le mouvement circulaire à partir de ses joues afin de la faire pénétrer dans chaque pore du visage. Comme le lui avait conseillé la vendeuse. Son esprit savait que sa peau n’en avait pas besoin, mais l’industrie cosmétique avait à nouveau réussi à s’adresser à la pensée magique et à mettre en veille sa raison.

Elle avait frotté chaque centimètre carré du visage avec sa mousse violette au parfum d’eau de pluie, parsemée de petits grains, les « vrais » composants actifs du produit. « Moi, je n’ai jamais utilisé que de l’eau claire pour me laver le visage. Oui grand-mère, mais toi, c’était une autre époque, il n’y avait pas la pollution. » Elle se mettait à parler comme ces vendeuses trop maquillées qui arrivaient toujours à lui faire avoir honte de son teint et à la faire sortir du magasin avec des sacs de produits plus ou moins inutiles, qu’elle oubliait d’appliquer après une semaine d’utilisation.

Ça n’avait pas même suffi à retenir Bernard, le rouge à lèvres Mystères d’Orient, le mascara cils volume express. Il s’en était allé, après deux ans, avec une fille disgracieuse, qui avait l’air de ne jamais avoir mis les pieds dans un rayon de produits cosmétiques. Marie le lui avait fait remarquer quand il était parti, il avait répondu que ça n’avait aucune importance, que c’était une fille « saine et vivante ». Elle n’avait pas vraiment aimé Bernard, elle avait plus ou moins eu la sensation d’être restée avec lui en attendant mieux, elle s’était rendu compte que c’était surtout par orgueil qu’elle avait mal pris ce départ. Il s’en était allé avec une fille laide qui en plus ne faisait rien pour y remédier. D’abord ça l’avait rassurée, mais ensuite ça l’avait profondément perturbée, d’être évincée par ce boudin sans couleurs, boudant les cils festifs.

Les premiers temps, elle avait béni Bernard pour ce geste qu’elle n’avait pas eu le courage de faire elle-même. Sorties, randonnées, vadrouilles, ramener de parfaits inconnus à deux heures du matin. Puis, peu à peu s’était installée une autre solitude. Pesante. En rentrant du travail, aucun bruit dans l’appartement. Le dîner en tête à tête avec la télévision. Quelques amours sans lendemain.

Après sa longue toilette et ce ballet de réminiscences, elle retourna dans sa chambre pour ouvrir les volets. Alluma la lumière et la vit.

Comme un agrandissement du félin de sa voisine, enroulé sur le tapis d’entrée chaque fois qu’elle allait sonner pour quelque service à demander ou à rendre. Une panthère noire. Une grosse panthère noire somnolant au pied de son lit.

Le petit cri qui lui échappa fit bouger l’animal. Elle crut à une hallucination. Mais n’eut pas le courage d’avancer jusqu’au tapis pour s’en assurer.

Soudain, l’animal s’étira et se leva d’un bond, lui faisant face et la regardant longuement avec ses yeux hypnotiques d’un vert jaune translucide. Sans agressivité. Il émit ensuite un feulement las assez prolongé, se tourna de l’autre côté et se rallongea, esquissant à nouveau ce demi-cercle typique des félins au repos. Referma les yeux et ne bougea plus. Une masse noire brillante, éclat de la fourrure, élégance épurée.

Marie, toujours figée, se dit que les choses allaient reprendre leur cours normal, réagissant comme ces gens confrontés à un choc terrible, pensant se mouvoir dans un espace qui n’était pas l’espace réel, attendant une réalité qui allait bientôt à nouveau se superposer à ce décor de cauchemar. Robotique, elle avança vers la fenêtre, ouvrit les volets, contourna la bête et alla s’habiller. Fermant la porte de sa chambre. Constatant que l’animal était toujours là, un quart d’heure plus tard, quand elle revint chercher sa montre restée sur la table de chevet. Il y était, toujours endormi, dans la même position. Elle referma la porte de la chambre à clef, et partit au bureau.

Elle avait rendez-vous ce matin-là avec un psychiatre et un médecin généraliste pour un article sur les addictions. Elle avait fait des recherches, les questions étaient préparées. Elle empocha le dictaphone, essaya de coller à la réalité de ses gestes. Le rédacteur en chef hurlant dans son dos, elle sursauta, « ça fait trois fois que je t’appelle, tu ne m’as pas répondu ! »

Elle s’excusa vaguement, mal dormi, il lui communiqua quelques délais pour les articles. Elle répondit par des grommellements d’acquiescement. Dans l’ascenseur, elle tomba sur le photographe, elle savait qu’elle avait quelque chose à lui demander, mais elle ne savait plus quoi. Elle préféra ne rien dire. Elle s’efforça de retrouver sa question avant que l’ascenseur n’atteigne le rez-de-chaussée, elle essayait de mettre un peu d’ordre dans sa tête, elle fronça les sourcils pour se concentrer, l’homme lui sourit, « ça va ? »

Elle répondit : « J’ai besoin de toi, mais je ne sais plus pourquoi. »

(suite 1)

Les deux médecins étaient assis côte à côte, le psychiatre était une femme, Dominique, Marie n’avait pas pensé à l’emploi unisexe de ce prénom. Elle posa ses questions et enclencha le dictaphone. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur les développements de ses interlocuteurs, heureusement qu’il y avait l’enregistrement. L’un se lança dans un exposé sur la crystal meth, une métamphétamine hautement dangereuse, pire que la cocaïne, dont la consommation était en constant accroissement et le prix en baisse, étudiants, politiciens, chefs d’entreprise, voire chefs de gouvernement en prenaient, elle donnait au consommateur le sentiment d’être formidable, invincible, et permettait de travailler sans relâche puisqu’elle empêchait la fatigue et réduisait le besoin de sommeil. Quantités énormes de dopamine qui inondaient le cerveau d’un coup. Effets dévastateurs à la longue. L’écoute se brouillait, elle se dit qu’elle allait réécouter l’énumération des séquelles au bureau l’après-midi. Les deux médecins passèrent à l’alcool, ils semblaient l’avoir oubliée, ils se parlaient entre eux maintenant, elle enregistrait, l’alcool bien plus dangereux qu’on ne le croyait, arrêter de boire il fallait si on sentait qu’on ne buvait pas par plaisir mais par nécessité, le poids énorme de l’industrie des boissons alcoolisées qui avait gagné la bataille de la communication. « Les lobbies du tabac et de l’alcool ont réussi à façonner les comportements sociaux ! » La psychiatre répéta cette phrase en haussant le ton et en se tournant brusquement vers Marie. Ils semblaient tout à coup se ressouvenir de sa présence. « Pas un film où le héros ne rentre après une dure journée et n’aille au bar se servir un verre. Pas une œuvre où l’alcool ne soit sublimé, la déchéance de l’alcoolique perçue comme culte. Le verre de vin rouge que même certains médecins conseillent, absolument inutile, voire néfaste, augmentation des risques de cancer du sein chez la femme, mais on préfère ne pas en parler. »

À elle, il lui prit l’envie d’une bière bien fraîche, les effets pervers d’aborder le sujet. Revoir les quantités drastiquement à la baisse, conclut la psychiatre. Le généraliste lui donna raison. Salutations, remerciements, date de publication prévue de l’article. Elle se retrouva dans la rue. L’envie de bière avait disparu.

Quand elle sortit du bureau ce soir-là, elle se sentit soudain investie par une force ralentissante, un vent contraire qui l’empêchait de se précipiter chez elle pour enlever ses chaussures, s’affaler sur le canapé et grignoter quelques noix. Elle décida de passer par le supermarché et d’acheter du saumon fumé. Ça faisait longtemps qu’elle ne s’était plus fait des toasts au saumon. Elle se persuada qu’il fallait qu’elle en mange ce soir-là. Elle s’arrêta devant les boutiques qui étaient sur son chemin. Elle s’attarda même devant un magasin de chaussures pour enfants, constata les prix exorbitants de certains souliers. Comprit pourquoi son frère et sa belle-sœur se plaignaient constamment de la cherté de la vie avec trois bambins.

En même temps, qu’est-ce qui leur avait pris de faire trois enfants ? Elle se l’était toujours demandé. Sa belle-sœur s’était déjà plainte après le premier. Un boucher. Elle hésita. Est-ce qu’elle ne ferait pas mieux d’acheter un kilo de viande ? Si l’animal était encore là, il manifesterait sûrement sa faim à un certain moment. Avant que la bête ne l’attaque, elle pourrait lui jeter la viande, lui montrer qu’elle lui serait plus utile vivante que déchiquetée, qu’elle pourrait lui acheter de la nourriture. Mais comment faire comprendre ça à un animal, qu’elle lui était plus utile vivante ? En même temps, rassasiée, la bête n’avait plus de raison de l’attaquer.

Elle entra, fit la queue, suivit quelques conversations, l’une entre deux dames qui parlaient de leurs petits-enfants, les aires de jeux où elles les amenaient, elles s’attardèrent sur une aire mal fréquentée, des enfants impolis, agressifs, jamais réprimandés par les mères ou autres tuteurs, elles échangèrent des tuyaux, telle, bien plus conviviale, telle autre, pratique quand il pleuvait puisque couverte. La vendeuse conseillait des morceaux de viande à un homme indécis et apparemment peu au courant des habitudes carnées et des modes de cuisson et de préparation. Perdu dans les explications, conscient que derrière, on s’impatientait, il lâcha en guise d’excuse : « ma femme vient de me quitter, c’est elle qui s’occupait de faire la cuisine ». La tension dans la queue se relâcha, l’empathie l’emporta, la vendeuse entama un sourire désolé et essaya d’être plus pédagogue, les explications de cuisson furent davantage détaillées. La femme derrière lui proposa même de l’aider à choisir parmi les différentes viandes. Marie trouvait qu’elle exagérait en prenant l’air maternel, posant sa main sur l’avant-bras de l’homme et lui chuchotant à l’oreille. Ça ne semblait pas le déranger, lui, il se laissait faire, paraissait plutôt savourer ce moment d’harmonie retrouvée. Marie sortit vingt minutes plus tard avec un kilo de ragoût de bœuf.

Dans l’autobus, elle eut soudain honte de son achat. De croire encore à cette histoire de panthère. Elle l’avait rêvée, elle rentrerait dans l’appartement, et tout serait comme d’habitude. Et elle aurait l’air fin avec son kilo de viande. Elle allait la congeler.

(suite 2)

L’ascenseur était au rez-de-chaussée, mais elle ne le prit pas, elle monta les escaliers. Sur le palier du deuxième étage, l’homme qu’elle avait vu emménager le mois précédent était sur le point de s’engager dans l’escalier. Il lui sourit. Elle salua en retour. Hésita à détourner le regard. La seconde de trop, celle qui permit à l’homme de déceler un certain intérêt. « Vous n’auriez pas un bon restaurant à m’indiquer dans le quartier ? » Il se présenta de manière exhaustive. Trente-cinq ans, rentrant de Suisse où il avait travaillé les cinq dernières années. Secteur bancaire. Elle bafouilla quelques informations sur sa situation à elle, journaliste, travaillant pour un hebdomadaire, trente ans bientôt. Il se plaignit de ce que la lumière ne marchait pas dans la partie du garage qu’il occupait, et de ce qu’on lui avait donné le numéro de téléphone inopérant d’un responsable. Elle haussa les épaules. « Je veux bien vous donner le numéro privé de celui qui est censé s’occuper de l’intendance, je devrais l’avoir enregistré dans mon portable. » Il sourit. Il avait un sourire chaleureux, de grandes et belles dents blanches, presque trop grandes pour son visage. Plutôt séduisant malgré ce bémol. Elle sentit qu’il effectuait la même évaluation, ne devina cependant pas ce qu’il déduisait de sa personne. Il lui donna sa carte de visite, l’invita à prendre un verre pour faire connaissance, entre voisins, si elle était disponible, les jours suivants. Avec plaisir. Elle lui donna sa carte, elle aussi. Il ajouta qu’il habitait seul, qu’elle pouvait donc l’appeler à toute heure. Comme elle ne répondit pas, il demanda si elle était mariée, si elle avait des enfants. Elle trouva un peu cavalier cet interrogatoire précipité. Le temps pour lui étant vraisemblablement de l’argent, il ne voulait apparemment pas en perdre. Elle s’entendit répondre que le mariage était une institution qu’elle considérait comme surannée. Et les enfants l’importunaient. Il sembla pris au dépourvu par cette réponse, autant qu’elle, qui se demandait ce qui lui avait pris de répondre ça. En voulut à l’homme de l’avoir déconcertée par sa question aussi directe et tendancieuse. Elle conclut par un rire nerveux et un mouvement en direction de l’escalier, signifiant qu’elle devait y aller. « Quel étage au fait, Marie ? Vous permettez que je vous appelle Marie ? » Quatrième. Bien sûr qu’elle permettait. « Heureux d’avoir fait votre connaissance, on se sent un peu perdu quand on rentre après tant d’années. J’espère vraiment que nous aurons l’occasion de nous revoir. »

Elle se retrouva quelques minutes plus tard à tourner la clef dans la serrure, le « moi, c’est Jean-Pascal » du deuxième étage relégué à l’arrière-plan. Les battements de cœur s’accélérant, elle donna un coup sec à la porte et entra très vite, surtout ne pas réfléchir, passer le seuil, se retrouver au milieu du salon. Rien. Rien d’anormal. Elle se précipita dans la cuisine et rangea ses achats. « Tout va bien. » Elle accéléra le pas vers la chambre, ne pas flancher. Tourna la clef, ouvrit lentement la porte, une fente, un peu plus, finalement l’ouverture complète. La porte grinça sur les derniers centimètres. L’animal n’était plus là. Immense soulagement. Chimère. Hallucination visuelle. Elle inspecta tous les coins, le dessous du lit, l’arrière du canapé. Rien que de la poussière. Elle émit un petit cri nerveux de décompression, s’assit sur le canapé, et resta ainsi un bon moment pour retrouver ses esprits. Elle se parla à haute voix : « Ma vieille, il faut que tu fasses attention à toi, tu dérailles. Il faut absolument que tu fasses quelque chose, ça ne va pas fort. » S’inscrire au yoga, au Tai chi ? Elle s’informerait. Pour l’instant, dîner. Se faire plaisir. Un bon dessert par exemple. Il y avait encore de la glace pistache et praliné au congélateur. Avec du chocolat liquide réchauffé. En espérant qu’il n’était pas périmé. Un bon verre de vin. Ou deux. Un film, un épisode de série télévisée ensuite ? Ou la lecture d’un magazine ? Elle s’activa, mais une petite voix au fond de son cerveau susurrait, bruit de fond continu : « va voir, peut-être qu’elle est revenue. » Et elle allait voir. Environ toutes les vingt minutes, elle retournait dans la chambre, allumait la lumière et fixait le tapis. Parce que plus elle y pensait, plus elle se disait que ça n’avait pas été une hallucination. L’animal avait semblé tellement réel. Elle l’avait vu, longuement s’étirer, la fixer. Elle l’avait senti, contourné, avait appréhendé son volume. Où était-il parti ? Comment était-il sorti ? Un fantôme qui se serait matérialisé et désormais serait retourné dans le monde des spectres ? Éventuellement. Mais elle ne croyait pas aux fantômes. Pour le moins, jusqu’à présent n’y avait-elle jamais cru. Elle se calma, feuilleta un magazine. L’interview d’un scientifique : « Nous sommes une société qui croit à la technologie comme à une divinité. S’il fait froid, nous faisons en sorte qu’il fasse chaud, s’il fait noir, nous éclairons. Tout est possible. L’acceptation que quelque chose ne fonctionne pas ou ne soit pas possible est en net recul. »

(suite 3)

Elle partit se coucher assez tôt, fatiguée par la tension nerveuse accumulée durant la journée. Elle éteignit la lumière et pensa au voisin dont elle venait de faire la connaissance. Un banquier. Pourquoi pas. Ça la changerait. Il fallait qu’elle arrête d’ailleurs de le réduire à sa profession. Ils avaient mauvaise réputation à ses yeux, elle était muesli bio et gauche intellectuelle, mais il fallait aussi qu’elle ne campe pas sur ce genre de cliché somme toute très facile. Un Jean-Pascal, donc, pas un banquier. Elle n’avait jamais connu de Jean-Pascal. Elle était sur le point de reparcourir mentalement la rencontre, de recomposer l’image de l’homme derrière ses paupières quand elle perçut… une respiration sonore, suivie d’un long feulement. Elle se redressa instantanément dans le lit et alluma. Rien. Plus de bruit, pas de bête. Elle resta ainsi, appuyée contre le dos du lit, tétanisée, jusqu’à ce qu’elle soit si fatiguée qu’elle finisse par glisser sous la couverture, s’endormant la lumière allumée.

Le lendemain, quand elle rouvrit les yeux, elle les braqua directement sur le tapis au pied du lit. Il était redevenu tapis au pied du lit dans toute sa banalité. Gris clair au poil ras. Elle l’inspecta pour voir s’il y avait quelque trace, quelque poil noir perdu. Rien. Elle en fut presque déçue pendant un instant, puisque cela voulait dire qu’elle avait déliré. Mais elle se reprit assez vite et le soulagement eut le dessus. Elle dansa vers la salle de bains, se força à siffloter dans la cuisine au-dessus de son muesli bio, et partit au travail non sans avoir une dernière fois inspecté tout l’appartement. Quand elle rentra vers six heures et demie du soir, elle eut un appel du voisin qui l’invitait à dîner pour le lendemain. Il allait vite en besogne celui-là. Boire un verre s’était transformé en invitation à dîner. Elle n’avait rien de mieux à faire, il n’était pas déplaisant, elle accepta. Ce soir-là, elle décida de manger léger et se fit un plat de légumes crus, carottes, radis, tomates, cornichons, avec de la rémoulade, se plaça sur le canapé devant la télévision et, avant de l’allumer, essaya d’imaginer à quoi Jean-Pascal pouvait bien ressembler nu. L’attirance ou le rejet ne tenaient qu’à d’infimes détails. Elle en avait plusieurs fois fait l’expérience, d’hommes impeccables en habits pour lesquels elle n’avait plus eu aucun désir une fois déshabillés. Un grain de beauté mal placé, la courbure d’un torse, un geste. Des broutilles. Ce n’étaient pas forcément des défauts dans l’absolu, mais il s’agissait d’incompatibilités inexplicables, épidermiques, instantanées. Elle en avait été ébranlée, quand cela lui était arrivé, s’énervant contre elle-même, maudissant la fragilité congénitale de son désir. L’homme n’étant pas en cause et n’ayant rien fait de mal, elle avait fermé les yeux et fait de son mieux pour faire renaître un peu d’ardeur. Mais il avait été au-dessus de ses forces de revoir ces hommes une deuxième fois. Il n’y avait aucune raison que le banquier tombe dans cette catégorie. Il n’y avait aucune raison qu’il n’y tombe pas. Elle en avait parlé avec ses amies. Aucune n’avait fait ce genre d’expérience. Quand les hommes leur plaisaient habillés, ils leur plaisaient aussi déshabillés. Était-elle donc la seule à qui arrivait ce genre de défaillance ? Il y avait aussi eu quelques hommes qui ne l’avaient jamais rappelée, elle. Pour les mêmes raisons ? Et qu’est-ce qu’elle allait mettre ? Est-ce qu’il s’attendait à ce qu’elle se présente en tailleur ? Est-ce qu’il allait se présenter en costume cravate ? Il devait avoir noté qu’elle n’était pas le genre à tailleur, elle n’en avait qu’un dans l’armoire pour les cas de force majeure. Il avait bien vu qu’elle était en jeans et pull déstructuré, et il l’avait quand même invitée. Il ne pouvait donc pas s’attendre à ce qu’elle se perche sur des talons aiguilles en jupe fendue. Et puis, cette autre pensée jetée en pâture par son cerveau. Et s’il était homosexuel ? S’il ne cherchait qu’à se constituer un cercle d’amis ? La manière dont il l’avait regardée pourtant. Elle s’ébroua, et alluma la télévision.

Tomba sur une émission de vulgarisation scientifique où une dame parlait de ce qu’elle appelait la philamatologie, la science du baiser. Tout en grignotant sa carotte, Marie apprit donc que lors d’un baiser, un couple échangeait 9 mg d’eau, 0,7 mg de protéines, 0,71 de lipides, 0,45 mg de chlorure de sodium, entre 10 millions et un milliard de bactéries, qu’un baiser était utile pour faire passer des informations de compatibilité biologique via des signaux chimiques, captés inconsciemment par les femmes pour s’assurer de la compatibilité immunologique du partenaire en vue de la procréation. Au moment où elle tendait sa main vers le radis et le plongeait dans la sauce, la dame expliquait que le baiser stimulait aussi certaines hormones, et que cela faisait baisser le taux de cortisol, l’hormone du stress. « Pour les gens seuls et sans partenaire, reste une autre solution : le chocolat. Une étude réalisée par des chercheurs britanniques a montré que les effets physiologiques d’une tablette de chocolat équivalent, en terme de baisse du stress, à un baiser fougueux et passionné. » Marie se souvint avec satisfaction avoir acheté deux tablettes de chocolat la veille, en même temps que saumon et toasts. Cela lui rappela cependant également son kilo de viande dans le congélateur et cette pensée rembrunit ses traits et son humeur. « Selon les chercheurs, la qualité du premier baiser préjuge de la suite à donner. Le baiser, une bonne façon d’appréhender la qualité et la compatibilité du partenaire », elle laissa la femme finir sa phrase et éteignit la télévision. Elle ferait du pot-au-feu en fin de semaine, elle inviterait quelqu’un à manger, et on n’en parlerait plus, de ce kilo de ragoût de bœuf.

C’est alors qu’une ombre traversa le tableau, venant de la cuisine l’ombre se précisa et braqua ses yeux jaune vert brillants sur Marie, lorsqu’elle s’arrêta à l’entrée du salon, émettant un grognement assez agressif, attendant la réaction de la proie lui faisant face. La panthère sur ses quatre pattes, regard insistant, direct. Marie, figée en position assise, tête allumée, souffle saccadé. Puis l’animal reprit sa marche, se dirigea vers le sac de Marie, le prit dans la gueule, avança jusqu’à la porte d’entrée, se retourna et attendit. Pendant cinq minutes, le tableau ne bougea pas. Probablement las, l’animal laissa tomber le sac à main et se mit à marcher vers Marie, lentement, droit sur elle, et Marie comprit qu’il faudrait qu’elle se lève et suive la bête. Elle devant, empoignant sac et clés de l’appartement, le félin derrière, elles quittèrent l’appartement, prirent l’ascenseur et sortirent dans la rue, et là ce fut l’animal qui prit les devants, se retournant de temps à autre pour s’assurer que Marie suivait. Personne ne se retournait sur cet étrange cortège, Marie se dit qu’elle était ou bien entrée dans un monde parallèle où il était normal de suivre des panthères, ou bien qu’elle était la seule à voir l’animal. Étonnamment, la peur s’estompa progressivement devant la curiosité naissante. Où allaient-elles ?

Elles prirent un autobus, un train, reprirent un bus, firent deux kilomètres à pied. Marie suivait, robotique, la pensée en berne, les yeux seuls en éveil. Le paysage devenait de plus en plus désert, elles avançaient vers la périphérie d’une petite ville dont Marie n’avait jamais entendu le nom. Les maisons se raréfiaient, les terrains vagues et les champs prenant le relais. Elles bifurquèrent vers une route de campagne, la longeant sur près d’un kilomètre. Quelques arbres épars, clôtures, prés, puis une décharge avec une trentaine de cadavres de voitures. Plus aucun réverbère, mais la pleine lune éclairait le chemin. Ainsi que l’animal, duquel émanait une luminosité blanchâtre depuis que la nuit était tombée. Au loin soudain, au sortir d’un virage, l’ombre d’un pont et des feux allumés. Disséminés sur la lande, des feux de camp aux flammes plus ou moins vives. En s’approchant, Marie aperçut un grouillement humain autour des différents foyers, ainsi que des amoncellements de tôle qui se révélèrent être des hangars. Jusqu’à ce moment, elle n’avait pas vraiment ressenti d’angoisse durant le trajet, elle avait avancé, concentrée sur la route, appliquée à suivre, presque contente d’être guidée sans avoir besoin de prendre de décision d’aucune sorte. Elle commençait à avoir mal aux pieds, mais la docilité l’emportait, l’humilité de l’individu assujetti, la confiance aveugle de l’égaré qui a décidé de mettre son sort entre les mains de qui fait semblant de savoir, de qui fait mine de connaître la route à prendre et le destin à embrasser. L’animal s’arrêta à une centaine de mètres du premier foyer, Marie fit de même et frissonna. La pensée engourdie se réveillait, l’abstraction refluait, elle réintégrait son humanité et un éclair d’épouvante lui traversa le corps.

(à suivre)

 

 

 

 

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