Textes en prose, Cris et chuchotements II, nouvelle en cours d’écriture (début)

Un jour, elle fut là. Marie ne sut ni d’où elle venait, ni par où elle était entrée. Ni ce qu’elle voulait, allongée sur le tapis au pied de son lit, les yeux clos.

Comme tous les matins, Marie avait fait taire d’un geste brusque la sonnerie du réveil, comme tous les matins elle avait grommelé que c’était bien trop tôt, comme tous les matins elle s’était avancée dans le noir pour atteindre la porte et bifurquer vers la salle de bains. Elle s’était regardée longuement dans le miroir. Elle allait avoir trente ans dans un mois et voyait déjà le temps s’installer au creux de son regard. Elle avait inspiré profondément, s’était saisie de la mousse lavante intensive pour peaux délicates, l’avait appliquée sur son visage humide, avait entamé avec ses deux mains le mouvement circulaire à partir de ses joues afin de la faire pénétrer dans chaque pore du visage. Comme le lui avait conseillé la vendeuse. Son esprit savait que sa peau n’en avait pas besoin, mais l’industrie cosmétique avait à nouveau réussi à s’adresser à la pensée magique et à mettre en veille sa raison.

Elle avait frotté chaque centimètre carré du visage avec sa mousse violette au parfum d’eau de pluie, parsemée de petits grains, les « vrais » composants actifs du produit. « Moi, je n’ai jamais utilisé que de l’eau claire pour me laver le visage. Oui grand-mère, mais toi, c’était une autre époque, il n’y avait pas la pollution. » Elle se mettait à parler comme ces affreuses vendeuses trop maquillées qui arrivaient toujours à lui faire avoir honte de son teint et à la faire sortir du magasin avec des sacs de produits plus ou moins inutiles, qu’elle oubliait d’appliquer après une semaine d’utilisation.

Ça n’avait pas même suffi à retenir Bernard, le rouge à lèvres Mystères d’Orient, le mascara cils volume express. Il s’en était allé, après deux ans, avec une fille disgracieuse, qui avait l’air de ne jamais avoir mis les pieds dans un rayon de produits cosmétiques. Marie le lui avait fait remarquer quand il était parti, il avait répondu que ça n’avait aucune importance, que c’était une fille « saine et vivante ». Elle n’avait pas vraiment aimé Bernard, elle avait plus ou moins la sensation d’être restée avec lui en attendant mieux, elle s’était rendu compte que c’était surtout par orgueil qu’elle avait mal pris ce départ. Il s’en était allé avec une fille laide qui en plus ne faisait rien pour y remédier. D’abord ça l’avait rassurée, mais ensuite ça l’avait profondément perturbée, d’être évincée par ce boudin sans couleurs, boudant les cils festifs.

Les premiers temps, elle avait béni Bernard pour ce geste qu’elle n’avait pas eu le courage de faire elle-même. Sorties, randonnées, vadrouilles, ramener de parfaits inconnus à deux heures du matin. Puis, peu à peu s’était installée une autre solitude. Pesante, celle-là. En rentrant du travail, aucun bruit dans l’appartement. Le dîner en tête à tête avec la télévision. Quelques amours sans lendemain.

Après sa longue toilette et ce ballet de réminiscences, elle retourna dans sa chambre pour ouvrir les volets. Alluma la lumière et la vit.

Comme un agrandissement du félin de sa voisine, enroulé sur le tapis d’entrée chaque fois qu’elle allait sonner pour quelque service à demander ou à rendre. Une panthère noire. Une grosse panthère noire somnolant au pied de son lit.

Le petit cri qui lui échappa fit bouger l’animal. Elle crut à une hallucination. Mais n’eut pas le courage d’avancer jusqu’au tapis pour s’en assurer.

Soudain, l’animal s’étira et se leva d’un bond, lui faisant face et la regardant longuement avec ses yeux hypnotiques d’un vert jaune translucide. Sans agressivité. Elle émit ensuite un feulement las assez prolongé, se tourna de l’autre côté et se rallongea, esquissant à nouveau ce demi-cercle typique des félins au repos. Referma les yeux et ne bougea plus. Une masse noire brillante, éclat de la fourrure, élégance épurée.

Marie, toujours figée, se dit que les choses allaient reprendre leur cours normal, réagissant comme ces gens confrontés à un choc terrible, pensant se mouvoir dans un espace qui n’était pas l’espace réel, attendant une réalité qui allait bientôt à nouveau se superposer à ce décor de cauchemar. Robotique, elle avança vers la fenêtre, ouvrit les volets, contourna la bête et alla s’habiller. Fermant la porte de sa chambre. Constatant que l’animal était toujours là, un quart d’heure plus tard, quand elle revint chercher sa montre restée sur la table de chevet. Il y était, toujours endormi, dans la même position. Elle referma la porte de la chambre à clef, et partit au bureau.

Elle avait rendez-vous ce matin-là avec un psychiatre et un médecin généraliste pour un article sur les addictions qu’elle devait rédiger. Elle avait fait des recherches, les questions étaient préparées. Elle empocha le dictaphone, essaya de coller à la réalité de ses gestes. Le rédacteur en chef hurlant dans son dos, elle sursauta, « ça fait trois fois que je t’appelle, tu ne m’as pas répondu ! »

Elle s’excusa vaguement, mal dormi, il lui communiqua quelques délais pour les articles. Elle répondit par des grommellements d’acquiescement. Dans l’ascenseur, elle tomba sur le photographe, elle savait qu’elle avait quelque chose à lui demander, mais elle ne savait plus quoi. Elle préféra ne rien dire. Elle s’efforça de retrouver sa question avant que l’ascenseur n’atteigne le rez-de-chaussée, elle essayait de mettre un peu d’ordre dans sa tête, elle fronça les sourcils pour se concentrer, l’homme lui sourit, « ça va ? »

Elle répondit : « J’ai besoin de toi, mais je ne sais plus pourquoi. »

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