Cris et chuchotements, texte paru dans la revue Galerie

Anne – Il y a des phrases qui s’invitent dans les têtes. Comme ça, un matin, elles surgissent, et on n’arrive plus à s’en défaire.

Au loin, le bruit d’un tracteur, ou de quelque chose ressemblant au bruit d’un engin à grosses roues, rondeur de l’avancement, les dessous remués par le mouvement récurrent. Les entrailles travaillées par la machine voulant arracher à la terre la sève qu’elle ne donne pas facilement.

Je sors dans la cour. Le brouillard balaie les pavés humides et dessine des fantômes ondoyants dans le paysage encore endormi. Les hommes se mettent en marche dans leurs fourmilières, la reine des abeilles attend ses travailleuses, le miel de la journée sera déversé sur des comptes en banque.

La phrase. Insistante, collier de lettres disposées à intervalles plus ou moins réguliers, mise en musique par l’oreille interne, surgissant comme un mantra le long de la journée. Depuis une semaine.

C’était un meurtre, et tu ne peux pas faire comme si de rien n’était. C’était un meurtre et tu ne peux pas…

Une affaire classée. Un malencontreux hasard, un accident, officiellement un accident, cette fille est morte et enterrée, et rien ne la fera revenir ! Je la connaissais à peine, rencontrée deux fois chez Daniel. À quoi bon cette phrase ?

Paul – Quand je la vois ainsi, au milieu de la cour, le regard perdu, fixant je ne sais quoi à l’horizon, je me surprends à frissonner. Qu’est-ce qui se trame dans cet esprit devenu insaisissable? Elle a toujours eu ses moments, retirée du monde, taciturne, des journées entières à dessiner des croquis au fusain, à se promener dans les alentours, puis à revenir vers nous, un beau jour, parmi les vivants. Mais le regard a changé. J’essaie de l’amadouer, je m’approche lentement, je tente de lui parler, des choses anodines, passe-moi le sel, il commence à faire frais, elle me répond à peine, par un grognement, ou pas du tout. Tous les soirs, j’ai envie de crever l’abcès, j’ai envie de me mettre à hurler et qu’on se parle franchement, et puis je n’y arrive pas, et le mur devient plus épais, et les phrases encore plus anodines. Je n’arrive plus à l’atteindre, et plus on avance, plus j’ai peur de savoir ce qui se cache derrière ses silences. Peut-être vaut-il mieux continuer comme ça en fin de compte, à la surface des choses, dans le mouvement quotidien.

Quand je la vois comme ça, à l’improviste, à une cinquantaine de mètres de moi, je mets d’abord un temps à l’identifier. Elle est ma femme depuis plus de vingt ans, mais qu’est-ce qui nous fait nous reconnaître chaque matin? Maintenant elle tourne la tête dans ma direction. Ses cheveux blonds coupés depuis peu en carré beaucoup plus court qu’avant entament un mouvement ondulatoire, qu’elle arrête en calant une mèche derrière son oreille. Ce matin elle est belle, elle s’est déjà apprêtée. Je ne me souvenais plus qu’elle savait être aussi belle. Elle a mis du rouge à lèvres.

Anne – Je sais que Paul est derrière le rideau, à m’épier. Je sais que je lui fais peur. Je sens qu’il voudrait dire quelque chose, qu’il y a des sujets qu’il voudrait aborder, mais il n’ose pas. Et plus il s’enfonce dans cette figure de chien battu, plus je le méprise. Sa lâcheté. Il n’a jamais su faire face, toujours évité les sujets qui pourraient le sortir de sa zone de confort. Il va venir vers moi tout à l’heure, sourire, me poser un baiser sur la joue, ou sur le front, sourire à nouveau, et dire, comme chaque matin : « Passe une bonne journée ». Puis il va disparaître dans la grange, se mettre derrière son volant, et sortir lentement, la vitre descendue, en faisant un signe de la main pour saluer, avant de s’engager dans l’allée et de s’éloigner.

Paul – Elle n’a jamais eu le courage de ses élans. C’est peut-être ce qui la rend triste. De n’avoir pas su trouver en elle l’étincelle qui lui aurait permis d’aller vers quelque chose d’inattendu. Elle me le reproche. Pas ouvertement. Je n’ai jamais rien fait pour la retenir. Je ne lui ai jamais rien imposé. Mais elle a décidé que c’était moi, le coupable. Que c’était moi qui l’empêchais de voir clair en elle. Que je brouillais ses pistes. Je suis un bouc émissaire idéal, je défends les autres mais je ne me défends pas, je ne vocifère pas, je ne me justifie pas. Je suis devenu la surface de projection de toute sa haine. Et pourtant, on n’arrive pas à se quitter.

Anne – Je suis fatiguée. Je dors mal ces derniers temps. Quelque chose qui essaie de s’éveiller dans mes boyaux, quelque chose de déroutant que la routine n’arrive pas à faire taire. Je me sens visitée par des entités indéfinissables, tantôt sonores, tantôt visuelles, tantôt simplement des souffles, que je sens animés, qui me sanglent et m’assiègent parfois des heures durant. Une de ces voix m’a parlé plus clairement, une de ces voix sans visage m’a asséné cette phrase, qui me met dans l’embarras, qui me fait envisager l’existence différemment, qui veut m’arracher au long fleuve plus ou moins tranquille de mon existence. Refuser l’humanité à certains, c’est la tuer chez tous. Accepter qu’un meurtre passe pour un accident, c’est accepter le crime sans châtiment. Tuer la justice en soi. Encore des phrases surgies de nulle part.

Nombreux avaient été nos voyages, onctueux et sauvages. Une autre de ces propositions en embuscade.

Je pourrais m’en aller. Les États-Unis peut-être, l’Ouest, les grands espaces, un petit village, une maisonnette en bois coloré. Des journées dans la végétation, une nature qui coupe le souffle, des paysages de grand spectacle, une rivière le long de laquelle déambuler et se remémorer, excaver des souvenirs ensoleillés.

Reprendre, non à zéro, mais ailleurs. Je connais trop les gens d’ici, leur gentillesse feinte, leur petitesse d’esprit, leurs règles, jusqu’à la plupart des veules secrets avec lesquels ils s’arrangent pour faire tenir la façade. Je croyais que nous étions différents, moi, Paul, et le petit, qu’on jouait le jeu pour ne pas faire de vagues, mais qu’on était d’une autre trempe, libres à l’intérieur. Au-dessus des conventions et de la mesquinerie. Peut-être est-ce justement pour ça, peut-être est-ce la raison pour laquelle cet accident a eu lieu. Cet accident, ce meurtre, ce meurtre déguisé en accident. Parce qu’on se sent au-dessus de la mêlée. Parce qu’il y a des humains impossibles à côtoyer. Qui doivent payer. Mais payer quoi ? Il aura sûrement eu ses raisons. Qu’est-ce qu’elle devait payer, cette fille ? Qu’est-ce qu’elle lui avait fait ?

Daniel – Maman est étrange depuis quelque temps. Est-ce qu’elle se doute ? Pourtant, papa a juré qu’il n’avait rien dit, qu’il ne dirait rien, jamais. Qu’il ne fallait plus parler de ça, ni entre nous, ni ailleurs, comme un mauvais rêve qu’on oublie, dont on sait qu’il n’a rien à voir avec la réalité. Papa a dit que je devais faire attention à moi, que je ne devais jamais revenir sur cet événement, que le cerveau pourrait me jouer des tours et que je devais justement considérer certaines parties de mon cerveau comme mon pire ennemi si elles se mettaient à me harceler. Je ne pense donc pas qu’il ait parlé.

Anne – Les enfants grandissent et on ne les reconnaît plus. Daniel, presque un étranger dans ma maison. Il est une personne à part entière désormais, qui n’a plus rien à voir ni avec moi, ni avec son père. Vingt et un ans. Est-ce qu’il est heureux ? On ne se parle plus beaucoup depuis deux ans.

Paul – Arrivé avant moi ce matin, le petit Christophe. C’est la première fois que je le vois à l’étude avant huit heures. Il commence à prendre son travail à cœur, il fera un excellent avocat dans quelques années. Quant à Jérôme, quand il aura fini de draguer la nouvelle secrétaire, on pourra se mettre à cette affaire d’abus de confiance. Brillant, il aurait pu gagner des pelletées d’argent en tant qu’avocat d’affaires. Il n’a pas voulu continuer, incompatible avec son code de déontologie, défendre un assassin, mais pas une crapule d’homme d’affaires : « C’est une engeance à éradiquer ». Il l’a fait pourtant. Heureusement pour moi, il a atterri ici. Qu’est-ce qu’il peut bien raconter à cette fille pour la faire rire autant ?

Anne – Je vais aller acheter des fleurs. J’ai envie d’un gros bouquet de fleurs sur la table du salon. Je passerai à la boutique en coup de vent, voir si Laure s’en sort. Elle a l’air très bien, cette fille. Ce serait formidable si je pouvais compter sur elle dorénavant, je ne m’y rendrais plus que l’après-midi. Je pourrais même prendre une semaine ou deux sans devoir fermer le magasin. Et puis elle attire une clientèle plus jeune.

Daniel – Tant de choses qui se bousculent. Je m’accroche, probablement à une branche pourrie. Il ne faut pas que je perde le nord. L’examen. Il faut que je me concentre. Chasser cette image. Il faut que j’assume. Pas d’arbitrage. Il n’y a plus rien à arbitrer. Mais qu’est-ce que j’y ai gagné ? Le sang-froid. Peut-être. Savoir jusqu’où je suis capable d’aller. Savoir que je sais continuer à vivre après ça. Normalement. Ou presque. Les jours d’abattement, puis les jours euphoriques. L’acte qui me distingue. Voilà. Par lequel je diffère de ces pâles spécimens que je fréquente. L’examen de droit privé. Il faut que je me concentre. L’examen. L’examen d’abord, maintenant, tout de suite. Arrêter de ruminer ailleurs. Garder des pans de vie intacts. Ne pas se perdre.

Anne – Je hais les indifférents. Je hais les incolores, ceux qui ne prennent pas parti, inodores, mesquins derrière leur opacité, cloîtrés dans leur manque d’empathie qu’ils tentent de faire passer pour de la tolérance. Ils tolèrent le fait qu’ils se contrefichent de la marche du monde, se contentent de leurs croyances individualistes et étriquées. Pourtant je suis devenue indifférente, moi aussi, de plus en plus. À tout ce qui n’est pas mon petit bonheur. Pas ouvertement, je réussis à donner l’impression de ne pas l’être. Mais quand je me scrute, je me rends compte que j’ai oublié d’être attentive. Et pourtant je ne peux pas dire que je sois devenue indifférente dans l’absolu. Des choses me touchent. Des êtres me touchent. Des corps me touchent, me frôlent, éveillent à l’improviste des frissons le long de ma nuque. Banalité du quotidien, puis survient une secousse, infime, surgit une étincelle qui suscite des sécrétions, des particules de désir, là où je ne l’attendais pas. J’ai toujours été très attentive aux réactions de mon corps, aux changements de température de mon épiderme, aux écailles qui s’ouvrent et se referment.

Paul – J’écoute Jérôme, je m’efforce de l’écouter, mais ses phrases s’éloignent, il me faut encore un café ou alors tout simplement me ressaisir, me concentrer, ce n’est tout de même pas difficile, je sais le faire, pourquoi j’ai tant de mal ce matin, donc une phrase, voilà, je l’ai saisie en entier, celle-là, Jérôme a planché sur l’affaire, il a une stratégie, sauf que je n’arrive qu’à suivre par bribes, je lui demande de répéter, je m’excuse et je lui demande de répéter, tu peux reprendre s’il te plaît ? Je suis désolé, je dors mal ces derniers temps, oui, jusque-là j’ai suivi, c’est après, bien, maintenant je vais m’accrocher, à sa bouche, au mouvement de ses lèvres, fixer mon attention sur le trajet de chaque syllabe vers mon cerveau, je ne vais plus perdre de mots en route, je vais être tout à lui, à son exposé, je vais saisir où il veut en venir, je vais morceler toutes ces phrases, et les sons vont aller de sa bouche à mes oreilles, et je vais visualiser le processus, dessiner des lignes, imaginer l’arrivée des segments linguistiques dans mon cerveau, imaginer comment, après ce trajet, tous ces sons se recomposent pour fabriquer un sens, une stratégie intelligible à déployer lors de ce foutu procès.

Daniel – J’ai écouté la radio. Je n’arrivais plus à me concentrer sur les bouquins de toute façon. Un philosophe allemand y déblatérait sur des séries télévisées américaines, sur leur capacité à montrer des vérités profondes et nous en faire prendre conscience. Une hyper-réalité, plus réelle que le réel parce que condensée, voilà ce que construisent les bonnes fictions télévisées, capables de dévoiler des choses essentielles sur notre univers symbolique, sur notre manière de penser la réalité sociale et historique. Les bonnes séries américaines, aujourd’hui la forme la plus avancée de l’art. Ce qu’il disait. Et soudain j’ai pensé que, ce qui nous a valu ces soixante-dix ans de paix en Europe, ce n’est pas la création de l’Union européenne, mais l’avènement de la télévision. La fiction jugulant passions et agression, tous les soirs au rendez-vous dans le fauteuil du quidam. Et tous ces combats de gladiateurs audiovisuels entre politiciens, intellectuels, débats souvent peu élaborés du point de vue de la discipline en question, mais hautement efficaces du point de vue des émotions.

Et puis il y a Julie. Elle s’appelle Julie, longs cheveux noirs, très longs, jusqu’à la taille, lisses et brillants, une ondulation parfaite quand on la suit, une démarche extraordinairement souple, avec ces pans de soie ondoyant le long du dos comme des vagues célestes.

La vérité ne se dévoile que dans l’artifice et la mise en scène. Faire de la vie un scénario, je ne vois pas d’autre façon valable de vivre. Me hisser à la hauteur de mes ambitions.

Anne – Une voiture qui précipite d’une falaise escarpée et s’écrase une soixantaine de mètres plus bas, c’est soit un suicide, soit un accident. La famille préfère parler d’accident, la famille ne voit pas pourquoi une jeune fille de vingt-deux ans, jolie et studieuse, aurait l’idée de se suicider. La famille ne comprend pas pourquoi on a trouvé une dose conséquente de somnifères dans son sang. La famille se demande si elle a été empoisonnée. La police a classé l’affaire puisqu’elle a trouvé des somnifères dans son sac. Accident, pour faire plaisir à la famille, le soupçon du suicide planant au-dessus du commissariat.

Je suis restée un bon moment dans la voiture avant d’aller sonner. C’est une grande maison au fond d’un petit parc, entourée d’un grillage aux barreaux qui se terminent en piques pointues. Aucune corrosion, l’ensemble bien entretenu. J’ai pensé que ça ne les avait pas sauvés, ces précautions. Le portail d’entrée téléguidé. Une sonnette juxtaposée à un écran sur le côté droit du portail. Le mari entrepreneur, selon les informations que j’ai pu recueillir, une entreprise qui semble marcher, à en juger par l’aspect de l’habitation.

J’ai sonné, et une voix adolescente de garçon a retenti dans l’interphone. « Maman est sortie, je suis désolé, mais je peux lui laisser un message. » Non, rien d’important, merci, je reviendrai. Elle a donc un autre enfant. Peut-être en a-t-elle davantage. Sa fille morte, une parmi sa nombreuse progéniture ? Je suis rentrée, j’ai roulé les cinquante trois kilomètres qui me séparent de cette femme dont la fille a été enterrée il y a trois mois, précipitée d’une falaise avec la voiture de sport offerte par son père pour son vingt et unième anniversaire, selon les informations diffusées par la presse régionale.

Paul – Je me demande vraiment ce qu’Anne s’est mise en tête de faire. Hier soir, elle m’a demandé si en tant qu’avocat, je pouvais défendre mon propre fils. Je l’ai regardée, longuement, j’étais abasourdi, je n’ai pas réussi à faire sortir un mot de ma gorge. Mon esprit faisait du surplace. Rien. L’immobilité totale, le silence. Continuant toutefois à la fixer. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que je ne la voyais pas, j’étais rivé à son visage, mais je regardais à travers. Par ricochet, en envoyant mon regard dans sa direction, j’essayais de déceler un mouvement dans mon cerveau. Et tout à coup comme une évidence. Trois mots. Elle est folle. Elle est devenue folle.

Anne – Quelle est ma vérité ? Ma vérité, elle est là, elle n’est plus que tristesse. Je la chasse comme une mouche fastidieuse, mais elle s’accroche, un vampire, comme si sa vie en dépendait.

Daniel – On est tellement à l’étroit dans cette vie. Se sortir du carcan. Vivre en accéléré comme dans un film, sans temps morts. S’en donner les moyens.

Anne – Elle semble s’en sortir à la boutique, ma jeune et jolie nouvelle vendeuse. Elle a encore cet âge où on peut jouir de soi dans un miroir. Elle se regarde, se scrute, la satisfaction de ce qu’elle voit la comble. Bien sûr qu’elle apprécie les regards, qu’elle sait que ses courbes et l’harmonie de son visage lui ouvrent des cœurs, mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’elle s’apporte à elle-même.

Je la vois se regarder, je me vois me regarder dans une autre vie. Je sais ce qu’elle ressent. J’aimerais lui dire d’en profiter. Comme d’un tableau, d’une œuvre d’art. Tu es une œuvre d’art, Laure. Malheureusement éphémère. Moi, je n’aime plus me regarder dans les miroirs. Je ne m’y reconnais plus. Alors je la regarde, elle, porter ses charmes à travers la journée.

Paul – Dans le journal de ce matin : « Du Rwanda au Brésil en passant par l’Australie et la Thaïlande, de nombreux pays dans le monde ont construit des établissements de haute sécurité inspirés du modèle américain. Lieux d’isolement inhumains, ce sont parmi les pires produits que les Etats-Unis aient exportés. Ces établissements de haute sécurité ne semblent pourtant guère avoir d’impact sur la réduction de la criminalité, la violence en milieu carcéral ou le taux de récidive, sans parler de l’addition salée pour les contribuables.… En 2013, près de 10,2 millions de personnes dans le monde vivaient derrière des barreaux. La plupart pas encore inculpées, attendant des années avant leur procès, n’ayant pas accès à un avocat.»

Quand j’ai commencé à faire ce métier, je voulais me battre pour que tout le monde ait accès à un avocat valable et bien préparé. Je voulais que la loi soit la même pour tous. Je ne voulais pas que le système judiciaire protège les riches et les puissants. Je voulais des procès équitables.

Je voulais tant de choses. Je n’aurais jamais imaginé me retrouver moi-même sur le banc des accusés. À protéger mon fils. À le soustraire à la justice des hommes.

Daniel – J’ai revu Lionel. J’ai été le voir après son travail. Il est serveur dans un restaurant maintenant. Il a dit qu’il allait finalement laisser tomber les études cette année. Qu’avec l’histoire de son père (il n’arrive toujours pas à dire : le suicide de son père), il avait pris trop de retard. Et qu’il continuait à avoir le moral dans les chaussettes. Il doit aussi s’occuper de sa mère, qui ne va pas bien du tout. J’ai répété ce que je lui avais déjà répété plusieurs fois avant, que si je pouvais faire quoi que ce soit, il n’avait qu’à le dire. Il m’a remercié, de son sourire fatigué. Il était brillant, ce garçon, le meilleur d’entre nous. Réduit à un pauvre tas de soucis. Je m’étais juré, et j’avais juré à papa de ne jamais plus parler de cette affaire. Mais je n’ai pu m’empêcher de lui dire que le patron de son père avait heureusement morflé, lui aussi. Lionel a juste haussé les épaules, soupirant que ça ne changeait rien à sa situation, et que ça lui faisait de la peine pour Delphine, qui n’y était pour rien. Puis il m’a regardé d’un drôle d’air. J’ai fini par être mal à l’aise, par me ressaisir et répondre que oui, c’était en fait dommage pour Delphine. Il m’a demandé soudain, presque suspicieux : « au fait, pourquoi tu l’avais quittée, déjà ?… c’est bien toi qui l’avais laissé tomber, non ? ». J’ai répondu que c’était de l’histoire ancienne, qu’elle ne m’avait pas plu tant que ça, et que pour tout dire, et avec tout le respect que je devais à une morte, j’avais fini par la trouver un peu sotte. Ça a paru lui convenir comme réponse.

Heureusement il a changé de sujet.

Anne – Je fais infuser longuement. Sur le paquet, il y a écrit cinq à dix minutes, mais moi je fais infuser au moins vingt minutes. La tisane du plaisir. Pomme, églantier, fruits de sureau, hibiscus. J’aime observer le changement de couleur de l’eau chaude qui se teinte peu à peu pour atteindre un rouge sang saturé et épais. J’ajoute mes deux cuillères de miel et je touille, longtemps, pour que le miel se disperse et sucre chaque recoin du breuvage.

J’utilise toujours un bol oblong, une espèce d’obus, fusée coupée à anse en forme d’oreille. La porcelaine en est épaisse et j’aime appuyer cette épaisseur émaillée contre ma lèvre inférieure pour aspirer à petites gorgées.

Je suis restée une petite fille. Je pense que je n’ai jamais réussi à convenablement organiser ma vie d’adulte.

Paul – C’est durant la période de Noël qu’il y a le plus de suicides paraît-il. C’est bizarre, moi j’ai toujours aimé les fêtes de Noël. Il semble que la solitude se fasse davantage sentir durant cette période. Probablement parce qu’on imagine que tout le monde est dans son cocon, avec sa famille, et qu’on n’a soi-même pas de cocon. J’ai lu quelque part que c’était ça. Daniel lui aussi a toujours beaucoup aimé Noël, le vingt-cinq avec ses deux grand-mères et son grand-père. Anne n’a jamais eu d’affection pour ces fêtes. Pour elle, c’était un devoir de rassembler tout le monde, pas un plaisir. Maintenant il n’y a plus qu’une grand-mère, et puis ma sœur, et le frère d’Anne avec leurs enfants. Mais ça reste quand même ma fête préférée. Il faut absolument que je parle à Daniel. Et il faut que je parle à Anne aussi. Il faut qu’on se parle.

Daniel – Cette fille, Julie, j’ai fini par avoir son numéro. Après les examens, je vais l’appeler et lui proposer de prendre un verre. Blind date pour elle. On verra si elle est partante. En principe ça devrait marcher. Toutes les filles sont curieuses et flattées d’avoir un soupirant anonyme. Ensuite, le grand jeu. Bien doser.

Paul – Ce soir. Je vais lui parler ce soir. Je vais lui dire que ça suffit, cette comédie. Qu’elle n’ira nulle part. Qu’elle ne dénoncera personne. Qu’elle n’a aucune preuve contre Daniel, mon fils, notre fils ! Que Daniel regrette de toute façon, que c’était un geste de solidarité envers un ami, un geste de révolte contre l’injustice sociale, maladroit certes, le geste. Mais Daniel n’est pas un psychopathe. Il a appris sa leçon. Il a tremblé pendant une semaine, une semaine entière à avoir peur qu’on remonte jusqu’à lui. Il a appris sa leçon. Et qui sait, peut-être même que ça fera de lui un meilleur avocat plus tard. Qui sait. Je ne la laisserai pas ruiner sa vie, notre vie. Je lui dirai clairement que je n’hésiterai pas à la faire passer pour folle si elle entreprend quoi que ce soit contre son propre fils. Combien de décès stupides, inutiles tous les jours ? C’était un accident. Personne n’a mis en doute cette thèse, ou bien officieusement celle du suicide. On a eu de la chance, énormément de chance. Ça servirait à quoi de ruiner une vie supplémentaire ? Ça ne fera revenir personne. Personne. C’était un accident. La vie continue. Elle peut s’en aller si elle ne veut plus nous voir. Elle peut aller creuser des trous en Afrique si elle veut œuvrer pour la justice dans le monde. Ça suffit, cette comédie. Il faut qu’elle arrête de me narguer de cette façon. Qu’on redevienne une famille. Normale.

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