Journal 4-14 novembre — Israël / Palestine (4/4)

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Il nous parle aussi du chômage qui a encore augmenté ici après la construction du mur, 760 km de mur se transformant en fil barbelé dans les zones désertes, la construction n’étant pas encore terminée, il nous parle des Palestiniens qui partent étudier à l’étranger et qui ne reviennent pas, des médecins qui s’en vont travailler ailleurs, la fuite des cerveaux, il nous parle du fait que la plupart des Palestiniens n’ont pas d’assurance maladie, il nous parle des difficultés des Autorités palestiniennes à s’en sortir avec le budget alloué, du gaz trouvé, du pétrole trouvé sous terre en territoire palestinien, de l’impossibilité pour les Palestiniens d’exploiter ces ressources, puisque tout ce qui se trouve sous terre est classifié zone C, c’est-à-dire zone sous contrôle israélien, il nous parle de l’impossibilité d’échapper à l’emprise israélienne, de l’aéroport construit sur le territoire palestinien, « avec votre argent, avec l’argent de l’Union européenne , » précise-t-il, détruit tout simplement par les Israélien par mesure de sécurité, il nous parle du ghetto dans lequel sont enfermés les Palestiniens, sans statut véritable, sans possibilité de voyager, devant se rendre à Tel Aviv pour prendre l’avion mais n’obtenant que très difficilement un visa pour se rendre en Israël. Il veut une solution pacifique, il dit que les Israéliens ont tué son père, mais qu’il est quand même pour la paix, mais il ne voit pas comment s’en sortir de cette façon. Plus tard dans la soirée, le jeune et sympathique Ahmed, âge estimé, 25 ans, dans sa boutique de souvenirs, se plaint lui aussi de ne pouvoir bouger, il nous raconte qu’on ne donne plus de visa pour entrer en Israël qu’aux hommes de plus de 50 ans, que les Palestiniens qui travaillent en Israël doivent se lever pour certains à 3 h du matin pour se rendre au travail à cause des longues queues aux checkpoints, il se plaint du mur, qui fait que les touristes circulent moins et achètent leurs souvenirs à Jérusalem et ne viennent plus jusqu’ici, il dit que les Israéliens occupent son pays, tout son pays, je réponds qu’il faudrait certes une solution, mais qu’il me paraît impensable qu’Israël disparaisse, donc partage, il ne veut aucun partage, il dit que son pays c’est tout le territoire, un point c’est tout, la « Nakba », la catastrophe de 1948, 750000 Palestiniens expulsés de leurs terres par les troupes sionistes, et Israël n’a rien à faire sur le territoire de la Palestine, et moi je me dis que ce n’est pas comme ça qu’ils s’en sortiront, les uns et les autres. Et le vendeur de rue palestinien qui fait part de son pessimisme à N., disant qu’il ne fait pas plus confiance aux uns qu’aux autres, qu’il se méfie aussi de l’Autorité palestinienne qu’il croit corrompue, qu’il sait très bien que beaucoup d’argent afflue de l’étranger pour aider les Palestiniens, mais que lui n’en voit jamais la couleur, il ne fait pas confiance aux politiciens palestiniens, pas plus qu’aux Israéliens.

Le jour suivant, nous visitons Bethlehem et ses alentours avec un guide arabe, qui nous explique sans broncher que l’Etat Islamique est une création des Etats-Unis et que le Hamas est une création directe du Mossad, dit comme ça, sans nuance, sans développement, ça me semble hasardeux comme théorie, un élève murmure d’ailleurs, c’est quoi ce « bullshit » ?

Nous le laissons à sa théorie. Flânerie à travers le soukh de Bethlehem, les quartiers de viande accrochés à la devanture des boucheries, les montagnes de fruits et légumes, les vendeurs hurlant pour appâter le chaland, les femmes sont quasi toutes voilées, et je pense au témoignage d’une femme, lu dernièrement, qui a fui Gaza parce que l’intégrisme religieux y gagne de plus en plus de terrain, et qu’elle était insultée dans la rue si elle ne portait pas le voile.

Puis l’église de la Nativité et les vestiges de l’église construite par l’empereur Constantin converti au christianisme, sur instigation de sa mère, Hélène, au IVe siècle. Lieu présumé de la naissance de Jésus. Elle est considérée l’une des plus vieilles églises du monde, enfin pour les quelques vestiges recouverts de bâches et en instance de restauration que j’ai pu entrevoir, je suppose. Et à nouveau 3 ordres se disputent l’administration des lieux. Malgré le statu quo, la cohabitation des Églises orthodoxe, catholique et arménienne qui administrent la basilique, reste difficile. La rivalité sur le contrôle spatial et temporel du sanctuaire se traduit par des conflits ahurissants, et je lis qu’en 2011, à la suite d’un différend sur le nettoyage de la basilique, des prêtres arméniens et grecs orthodoxes ont échangé des coups de balai, nécessitant l’intervention des policiers palestiniens. Le Parisien rapporte l’incident dans son édition du 29 décembre 2011 : « Suite aux célébrations de Noël, des dizaines de prêtres arméniens et grecs orthodoxes nettoyaient les lieux armés de balais et de produits de nettoyage. Chacune des communautés oeuvrant dans des espaces spécifiques. C’est alors qu’un prêtre arménien supervisant les opérations a eu l’impression qu’un ecclésiastique orthodoxe grec empiétait avec son balai sur l’espace dévolu à ses pairs. Le ton est tellement monté que le différend s’est transformé en bagarre.

Des policiers palestiniens ont dû intervenir à coups de bâtons pour séparer les prêtres, qui ont ensuite repris leur ménage. Un peu plus tard, une deuxième querelle a nécessité une nouvelle intervention. Aucun prêtre n’a été blessé, ni arrêté par la police. Le 27 décembre 2007, déjà, une bagarre entre prêtres arméniens et grecs orthodoxes avait éclaté pour des raisons similaires, faisant cette fois sept blessés, cinq prêtres et deux policiers. »

Et ça me fait immanquablement penser à la théorie d’un historien de ma connaissance, qui explique la naissance des trois monothéismes dans des régions arides ou désertiques par l’absence d’arbres pour se protéger du soleil. « Du coup, tu comprends, le soleil leur tapait sur la tête toute la journée, ce qui a causé des dommages irréversibles au cerveau, et le résultat, c’est le judaïsme, le christianisme, l’islam. » À méditer en effet.

Quoi dire encore ? Un mot sur Ahmed, notre chauffeur de bus musulman originaire de Nazareth, grand et baraqué et d’une extrême gentillesse, un autre sur Naomi, notre guide juive, exquise dame de 63 ans née en Israël, d’origine allemande, dont la grand-mère a réussi à temps à fuir l’Allemagne nazie, le grand-père n’ayant pas eu la même chance, commençant toutes ses phrases par « Freunde » ou plutôt par «Freuiiiiindeuuuuu», avec cette modulation délectable que nous avons tous fini par imiter.

Quoi dire encore ? La visite de Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem. Je me suis dit : visite obligatoire, importante pour les élèves, je ne m’attends pas pour ma part à apprendre quoi que ce soit que je ne sache déjà. Et pourtant, ça me prend tout de même à la gorge dès les premières images, c’est plus fort que la raison. Il est difficile d’en finir avec cette histoire. L’aberration de ce qui s’est passé reste inconcevable. Ce qui reste de cette visite, la lettre du pharmacien allemand travaillant dans un camp, à sa femme et à ses enfants, expliquant la difficulté de son travail, les cadavres, expliquant que c’est un travail difficile d’éliminer tous ces gens, mais qu’il faut le faire, qu’il faut qu’il reste fort, qu’il ne flanche pas, ne se dérobe pas, pour l’Allemagne, le premier mort est difficile, mais pour s’y faire, il faut simplement augmenter la dose, je vous embrasse, votre papa.

Ce qui reste, les images du ghetto de Varsovie, enfants et adolescents regardant la caméra, et les informations sur le rationnement à environ 200 kilocalories par jour avec interdiction de sortir du ghetto, images prises par les nazis pour montrer la saleté de ces enfants, engeance à comparer aux rats, et à exterminer comme les bêtes.

Ce qui reste aussi, ce que raconte la guide sur le procès Eichmann. Je savais que les rescapés des camps n’avaient guère été écoutés immédiatement après la guerre, qu’on n’avait pas voulu entendre leurs histoires horribles, qu’on trouvait qu’il y avait eu assez de souffrance et que le temps était maintenant à la reconstruction. Je savais que certains n’avaient même pas été capables de parler de leur expérience pendant longtemps. Je savais qu’Elie Wiesel avait attendu 10 ans avant d’écrire sur son expérience à Auschwitz, et malgré l’appui de Mauriac, avait eu du mal à trouver un éditeur pour son livre, La Nuit. Réaction de la plupart des éditeurs : n’intéressera pas les lecteurs, trop déprimant. Mais ce qu’a souligné la guide de Yad Vashem, ce dont je n’avais qu’une notion très imprécise, c’est que même en Israël, les survivants des camps nazis avaient été plus ou moins mal vus au début. On leur reprochait tacitement de s’être fait mener à l’abattoir comme des moutons, sans s’être défendus. On méprisait silencieusement leur faiblesse, leur soumission aux bourreaux nazis, on opposait à ça la vaillance des sionistes qui avaient pris les armes pour conquérir un pays, pour créer l’Etat d’Israël. Ce fut le procès Eichmann, dit-elle, qui marqua un tournant dans les consciences. Ce furent les révélations que les Israéliens y entendirent qui leur firent regarder d’un œil différent ces rescapés. Comment auraient-ils pu se battre contre cette machine d’extermination hitlérienne redoutablement bien huilée ?

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