Journal 4-14 novembre — Israël / Palestine (1/4)

Impressions plus ou moins décousues et sans autocensure d’un voyage d’études avec des élèves de lycée en Israël et en Palestine.

Avant l’aube, l’interrogatoire pour visa et enregistrement à l’aéroport de Frankfurt, l’employée d’El Al pose des tas de questions, quoi faire vous allez en Israël, pour combien de temps, qui avez-vous prévu de voir, avez-vous déjà voyagé dans des pays arabes, combien de temps y êtes-vous restée, connaissez-vous des musulmans en Allemagne… je réponds un brin agacée à la fin, mon passeport copié scanné vérifié, on me colle finalement un papier à l’intérieur, au prochain contrôle un visa amovible, mon passeport ne portera pas trace de mon passage en Israël, fouille conséquente avant la salle d’embarquement, j’envisage un croissant, pas de boulanger, rien, juste une machine à café et à barres chocolatées, pas d’inconnue après les contrôles, plus de contact avec l’extérieur, pas de risques, la paranoïa israélienne, fondée certainement.

Le soir, arrivée au Kibbutz Degania Bet au nord du pays, début de Shabbat, plein de monde dans la salle des repas, restaurant buffet assez rudimentaire où on débarrasse, jette les restes dans des poubelles et place la vaisselle dans des caisses à compartiments qui défilent sur un tapis roulant après le repas, vaisselle qui file vers une énorme caisson métallique qui les asperge probablement d’eau et de savon, de l’autre côté du caisson un homme retire la vaisselle ainsi nettoyée et la pose sur une table à roulettes, simple, sympathique, chambres aménagées avec goût.

Les jours suivants, marche à travers la région, le lac de Tibériade avec vue sur le plateau du Golan au soleil couchant, une splendeur minérale, Saint Jean d’Acre et ses ruelles arabes pleines d’odeurs et de couleurs criardes, le muezzin appelle à la prière, les femmes en majorité voilées, une ville à majorité arabe. Au retour défilent dans le paysage des villages dont on nous indique s’ils sont arabes ou juifs, pas de mélange, chacun préfère vivre parmi les siens et avec ses propres traditions, vous comprenez, nous explique la guide israélienne, juive d’origine allemande, sommes en Israël, villages arabes en Israël, villages juifs en Israël.

Le lendemain à Tabgha, la ville du miracle de la multiplication des pains, messe à ciel ouvert près du lac, des Franciscains allemands tiennent la boutique, je m’éclipse discrètement et flâne dans le domaine, finissant dans un jardinet paisible avec de gros troncs d’arbres plus ou moins aplatis à l’endroit de l’assise. Des éclats de soleil scintillant comme des diamants à travers les feuilles des arbres s’ajoutent au tableau. Après avoir épié le bruit des éléments, j’enfile mes écouteurs, Proust lu par Lambert Wilson, toute la Recherche téléchargée sur mon petit appareil, lue par différents acteurs, un bonheur constamment à portée d’oreille. Après la messe, visite de l’église reconstruite, byzantine avec de belles mosaïques de pains et poissons, me dis que la messe aurait été plus belle à l’intérieur, ne croyant pas aux fables évangéliques je ne vois d’intérêt que dans l’art religieux et le cérémoniel, l’atmosphère plus solennelle à l’intérieur des murs d’une belle bâtisse, des chants ou une musique qui retentissent, un rituel dans une langue incompréhensible peuvent arracher quelques émois même aux mécréants. Peu d’émois sur les lieux saints du christianisme parcourus ici, voilà le constat que je fais en fin de voyage, plutôt atmosphère de fête foraine, foire aux idoles, queues pour aller voir une pierre, un morceau de granit une plaque de marbre soi-disant d’époque, idolâtrie pure, Jesus Christ Superstar, une femme se jette les 4 membres écartés sur la pierre d’onction, une plaque de marbre à l’entrée de la basilique du Saint-Sépulcre, une seconde femme frotte une écharpe sur la même pierre, autre image retenue, des nonnes italiennes se prenant en selfie devant l’entrée du tombeau, ce qu’ils appellent les restes du tombeau du Christ, culte de la personnalité, des hordes d’hommes et de femmes marchant sur les traces d’ « our lord Jesus », comme l’ont dit à ma collègue un groupe de pèlerins philippins rencontrés, remplis de lumière et émus presque aux larmes par ce voyage initiatique, illusion is everything, il suffit d’y croire. À N. qui leur a gentiment répondu qu’elle n’était pas croyante ils ont répliqué que Jésus l’aimait quand même et qu’il fallait seulement qu’elle l’accepte en elle, qu’elle le permette, qu’elle ne se ferme pas à lui.

À Nazareth, l’église orthodoxe construite au XVIIIe siècle sur l’emplacement d’une vieille église médiévale, magnifique iconostase, puis on descend vers une source d’eau, c’est là selon l’église orthodoxe que l’ange Gabriel serait apparu à Marie pour lui annoncer qu’elle porterait le fils de Dieu, mais ce n’est pas ainsi que le voient les catholiques qui ont fait bâtir quelque 300 mètres plus loin une grande basilique, la basilique de l’Annonciation, située sur les vestiges d’une grotte, restes de l’habitation où Marie aurait vécu et où l’archange lui serait apparu avec la nouvelle de la venue du Christ.

La basilique est récente, construite à partir de 1959, très grande, et ses murs sont ornés de fresques ou mosaïques de la Vierge et de l’enfant, beaucoup de pays ayant fait donation d’une œuvre, on trouve une donation canadienne de Vierge abstraite, en provenance des Etats-Unis, une peinture/sculpture avec volumineuse robe cubiste de la Vierge en relief, la donation japonaise aux yeux plus bridés, le Mexique et sa Vierge floutée en rose sur fond bleu clair etc., je m’attarde sur toutes ces Vierges en provenance des 4 coins du monde, Italie bien sûr, Croatie, Pologne, France, le Portugal et sa fresque formée de petits tableaux aux carrés d’émail bleu. La basilique est immense, sur 2 étages, la grotte de la Vierge à l’étage inférieur, devant passent les dévots prières aux lèvres.

La petite église orthodoxe me plaît cependant davantage, et le prêtre orthodoxe tout en noir qui en sort me fascine, probable effet du dépaysement, mais aussi du costume, échalas à longue soutane noire avec son couvre-chef cylindrique et longue barbe hirsute. Le genre d’énergumène qui attirera mon attention également à Jérusalem dans l’église du Saint-Sépulcre, puisque c’est l’église orthodoxe qui est gardienne de la partie où se trouve le tombeau présumé. Trois religieux et l’un d’eux présentant une ressemblance frappante avec la photo de Raspoutine, ils étaient trois à vociférer des ordres, à rabrouer les touristes ou pèlerins devant l’entrée, à hurler à l’oreille de ceux qui portaient en bandoulière un appareil photo qu’il était strictement interdit de faire des photos à l’intérieur du tombeau.

J’apprends que non moins de six clans se disputent cette église, l’église catholique-romaine, l’église orthodoxe grecque, l’église apostolique arménienne, les Syriaques orthodoxes, les Coptes, les Éthiopiens orthodoxes, résultat des courses, chacun a son morceau, sa partie, ses chapelles et est prié de ne pas empiéter sur le domaine de l’autre, il paraît que certains en sont même venus aux mains, et ça donne aussi l’épisode hilarant de l’échelle inamovible, une petite échelle appuyée contre la façade depuis plusieurs siècles, et que personne n’a le droit d’enlever parce que personne ne sait plus trop à qui appartient la corniche ni l’échelle, et en vertu du statu quo, aucun des 6 ordres n’a le droit de changer ou de déplacer quoi que ce soit sans le consentement de tous les autres.

Retour de Nazareth vers le Kibbutz, où le soir, une discussion avec un habitant du lieu sur le fonctionnement de la structure du Kibbutz. Les Kibbutz, dit-il, sont devenus des entreprises florissantes et contribuent à l’économie israélienne de manière significative, donnent du travail à nombre de gens. Longue discussion ensuite sur toute sorte de sujets, sur les problèmes des Kibbutz, d’inspiration socialiste, ce qui ne signifie pas que les gens ne se détestent pas entre eux, ajoute-t-il en rigolant, et ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de différends, mais l’homme ne voudrait pas vivre ailleurs. Sympathique cinquantenaire qui se dit non-croyant mais se définit comme juif, le genre d’affirmation qui m’arrache toujours un sourire d’incompréhension relative, mais voilà, la souffrance et les déboires millénaires du peuple juif ont suscité ce sentiment d’appartenance qui fait dire à des athées qu’ils sont juifs, alors qu’il ne viendrait pas à l’idée de la non-croyante que je suis de me définir comme catholique, à la limite de tradition catholique, si on insiste, mais passons, nous passons d’ailleurs en revue bien des sujets, et en grattant un peu la surface progressiste, je m’aperçois qu’il garde des réflexes de caste assez prononcés.

Je ne juge pas, ne devant pas vivre la situation de ce pays je suis mal placée pour donner des leçons, je me contente de constater qu’il explique la construction des clôtures autour du Kibboutz par le fait qu’ils doivent se protéger. Parmi les Arabes qui vivent autour d’eux, il y a des voleurs, c’est comme ça, ce n’est pas de sa faute, les Arabes sont voleurs, ce sont des faits, les Juifs non, d’ailleurs les Juifs sont un peuple pacifique, il m’explique qu’il n’y a même pas de mot pour « weapon » en yiddish, je trouve sa théorie un peu hasardeuse, il m’explique qu’il travaille avec des Arabes avec qui il s’entend très bien d’ailleurs, je me rends compte que culturellement, je me sens plus proche de lui que des Arabes musulmans que j’ai rencontrés (toujours ce problème exaspérant du statut de la femme), ce qui fait qu’on arrive à converser longuement de société, de littérature, de textes sacrés. Des trois grands livres des 3 monothéismes, il constate que l’Ancien Testament est mine de rien quand même le moins mauvais, littérairement parlant, je ne peux que lui donner raison.

Plus tard, quand je raconterai l’épisode des Arabes voleurs à une enseignante arabe, elle secouera la tête en rétorquant : non bien sûr, les Juifs ne se mettent pas à voler des broutilles, ils volent en grand eux, ils volent des terres entières. Avec l’homme du Kibbutz, nous en venons à parler des Palestiniens et je lui demande s’il ne pense pas tout de même que la situation n’est pas tenable, ne faudrait-il pas donner aux Palestiniens un Etat pour qu’ils puissent se développer, il répond que bien sûr il est pour, mais que les Palestiniens ne sont tout simplement pas capables de mettre sur pieds quelque chose de viable. Lorsque je rapporte cette phrase à un universitaire palestinien, ce dernier réplique qu’ils ne sont bien sûr pas capables de le faire puisqu’Israël ne le permet pas et leur enlève toute possibilité de mettre sur pieds quoi que ce soit de viable, parce que, ajoute-t-il, vous devez comprendre qu’ils gagnent à nous soumettre, nous sommes obligés d’acheter leurs produits, ils pompent l’eau sur nos territoires pour nous la revendre etc.. Je me rends de plus en plus compte que c’est un nœud de vipères inextricable, ce pays.    ( 1/4 →)

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