Journal 11 juillet-18 juillet

Lundi 11 juillet

Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne, engagé chez Goldman Sachs. En toute légalité, puisque la loi ne prévoit qu’un délai à respecter de 18 mois entre le départ d’une telle institution publique et le recyclage dans le privé. Tout ceci se passe à ciel ouvert et sans que l’opinion publique puisse y faire quoi que ce soit. Bien sûr que c’est un scandale. Et une preuve supplémentaire de l’existence d’une oligarchie politique, qui associée au monde de la finance et au grand capital dicte les règles du jeu. Tout le monde l’accepte du moment qu’ils arrivent à assurer une certaine paix sociale. Tout le monde est obligé de l’accepter puisque la propagande médiatique fait croire aux gens qu’il n’y a pas d’alternative. Les rapports de force après la mondialisation sont de plus en plus inégalitaires.

Les médias livrent des informations comme celle-ci sans états d’âme, tout le monde est obligé d’avaler ce genre de couleuvre. Je ne me fais pas d’illusions non plus sur ce qu’on appelle le peuple. On fait tout pour l’abrutir, et l’instinct de base du citoyen lambda lorsqu’il refuse de parfaire son éducation politique par lui-même est à chercher dans les réflexes darwinistes et reptiliens primaires de préservation immédiate de sa personne sans réfléchir au long terme, il ne risque donc pas de changer la donne en votant. De toute façon il n’a pas le choix, puisqu’il n’a la possibilité de voter que pour des gens qui n’envisagent pas de bousculer le système.

Mon optimisme consiste à penser qu’à force de raboter sur des acquis sociaux obtenus après de longues luttes depuis le XIXe siècle, les gens vont peut-être finir par se rebeller quand même n’étant plus habitués comme aux siècles précédents à souffrir en silence. Sinon, de mauvaises langues prétendent que la loi Travail imposée en France de manière dictatoriale par le gouvernement procéderait de la même logique. Quel intérêt sinon pour un gouvernement de gauche de mécontenter tout son électorat, si ce n’est que ses membres souhaitent contenter des lobbies entrepreneuriaux par lesquels ils souhaitent être engagés après leur carrière politique ?

Un article du Monde diplomatique à ce sujet

« Cette aptitude à jouer avec le pouvoir — ou à se jouer de lui — ne saurait étonner. Depuis le début des années 1990, une carrière politique de premier plan vient logiquement couronner le parcours de tout patron de Goldman Sachs (lire « Amitiés haut placées »). La consanguinité avec le monde politique explique l’implication de la banque dans les grandes manœuvres financières : celle-ci a joué un rôle aussi central qu’ambigu dans l’affaire des subprime et du sauvetage des banques ; elle a aidé la Grèce à maquiller ses comptes, précipitant la crise de l’euro ; elle aurait aussi, en spéculant sur les matières premières, provoqué une hausse artificielle des prix du pétrole. D’autre part, elle a su dégager, bon an mal an, des profits considérables, y compris après l’éclatement des bulles qu’elle a largement contribué à gonfler. Les recettes plantureuses des années grasses n’étonnaient pas. Mais, après l’effondrement du château de cartes et la purge qui a suivi, celles des années maigres ont fini par choquer l’opinion publique, qui s’est interrogée : le malheur des (très nombreuses) victimes de l’éclatement des bulles ferait-il le bonheur de Goldman Sachs ? »

https://www.monde-diplomatique.fr/2010/08/WARDE/19568

Mardi, 12 juillet

Fête des stagiaires qui ont eu leur nomination. En attendant mon hamburger végétarien, je fais la connaissance d’un vieux monsieur, ancien professeur toujours invité aux fêtes du lycée, dit-il, si ces jeunes m’invitent, je viens, dit-il en riant, assez en forme. Il a 94 ans. Je n’en reviens pas. Adorable monsieur dont tout le monde s’étonne que je ne le connaisse pas. Jean T. De Jängi ! Et bien non, je n’étais pas élève ici. Mais il a aussi été critique de théâtre à la télévision ! Ben, désolée, je devais avoir 13 ans à l’époque… Il me raconte des tas de choses, entre autres qu’il a été, comme nombre de Luxembourgeois de sa catégorie d’âge dit-il, enrôlé de force dans la Wehrmacht pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Trois ans d’enfer. Le Front russe. Plusieurs fois blessé, toujours renvoyé sur le champ de bataille. Survécu par hasard, dit-il. Quand il a entendu que les Américains n’étaient plus très loin, il a déserté. Ensuite prisonnier de guerre des Américains, retour au Luxembourg. « Nous étions des incultes par rapport aux filles, nous ne savions rien, nous n’avions rien appris pendant trois ans, et elles parlaient de toutes sortes de choses, de toutes sortes d’auteurs, Verlaine, Rimbaud. » Ils se sont rattrapés, les garçons. Il est devenu professeur d’allemand, de latin et de français. « Nous devions enseigner trois branches à l’époque ! Après c’est devenu deux, et aujourd’hui, vous n’en avez plus qu’une ! » Il raconte un examen, un oral avec un jury, je ne sais plus exactement à quelle occasion. L’examinateur se met à lui poser des questions. Par quelle porte Napoléon est-il entré dans cette ville ? Où a-t-il fait halte au Luxembourg ? Des questions de cet acabit. Il est resté muet, il n’en savait rien, et puis à un certain moment, il n’en pouvait plus, « quand tu as fait la guerre pendant 3 ans, tu ne supportes plus ce genre de conneries, tu ne supportes plus qu’on te prenne pour un imbécile. » Il a explosé. Il s’est levé et il a dit qu’il en avait marre, qu’il ne savait pas répondre à ce genre de questions débiles, et que s’ils lui posaient des questions sensées, il ferait de son mieux pour y répondre. Il s’est dit que c’était foutu, qu’il était probablement allé trop loin. Mais il a vu le sourire en coin d’un des examinateurs et il a su que tout n’était pas perdu. On lui a posé des questions sensées, et il y a répondu. Je lui ai dit qu’il faudrait absolument qu’il note tout ça. Il a répondu que ses petits-enfants lui disaient la même chose.

Le 14 juillet. Premier jour de vacances. Mon petit déjeuner en mains, je jette un coup d’œil dans le jardin. Je vois un des chats qui quotidiennement font la ronde par ici sautiller à droite et à gauche, ses taches blanches, oranges et noires bondissant de-ci de-là et sa patte grattant quelque chose par terre. Puis il prend cette chose dans la bouche et avance. Une souris. Il la lâche et la regarde courir un peu, puis il la reprend avec sa patte. Il se couche, la pétrit encore, perd son intérêt. Il reste couché sur la pelouse en position de sphinx, et scrute les alentours. Un bon moment. La souris en profite pour s’échapper. Soudain il se remémore son jouet, se rend compte qu’elle a disparu et se relève pour aller la récupérer. Elle n’a pas été bien loin puisque je le vois plonger son museau dans une touffe d’herbe à la lisière du talus. Et le petit jeu recommence, jusqu’à ce que ça ne l’amuse plus de nouveau et il se recouche pour jouir de sa vue. La troisième fois que ce manège reprend, je sors dans le jardin et le chasse. J’ai décidé de sauver la souris des griffes du félin sadique. Le chat file vers la prairie, et je vois la souris avancer seulement jusqu’au brin d’herbe un peu touffu d’où il l’avait sortie tout à l’heure. Je me dis que si elle n’est pas plus futée que ça, je ne peux rien pour elle. Moi rentrée, le chat revient évidemment chercher sa souris, et la retrouve assez vite. Je préfère m’éloigner de la fenêtre et ne plus voir ça.

Presse. Lu dans le Spiegel. Une nonagénaire en visite avec son Seniorklub au musée de Nürnberg suit l’injonction « insert words » côtoyant une œuvre d’art d’Arthur Köpke (Fluxus) prenant la forme d’une grille de mots croisés avec des cases vierges. La dame a donc inséré des words et le musée a porté plainte pour endommagement d’œuvre d’art. Les copines de la dame de 91 ans, solidaires avec elle, se sont indignées : que le musée mette donc une pancarte avertissant le public qu’il ne faut rien écrire sur les œuvres, même si l’œuvre elle-même y invite !

Attentat à Nice… le pire est qu’on commence à s’habituer. Un déséquilibré, radicalisé en peu de temps paraît-il tue 84 personnes sur la Promenade des Anglais. Chaque suicidaire frustré a désormais droit à son quart d’heure de célébrité s’il se fait récupérer par les islamistes. Il faudrait que les médias taisent les noms et évitent les photos. Mais il faudrait alors que les médias oeuvrent pour le bien de l’humanité, et non pour des groupes de presse dépendants du scandale et de la catastrophe pour vendre leur produit.

Putsch en Turquie. Une farce. Triste, la farce. Erdogan en marche vers la dictature, en roue libre vers l’Etat policier. Opposition muselée, armée démembrée, justice, qui déjà ne jouissait plus de la séparation des pouvoirs, encore plus soumise à l’exécutif. Pauvres Turcs progressistes. Pauvres Kurdes. Une pensée pour eux.

18 juillet

Le soleil arrive. On pourra vivre.

Lu, sur recommandation de S., Eigentlich müssten wir tanzen, de Heinz Helle. Le début, une catastrophe, guerre, apocalypse ou similaire, et 5 amis qui sont dans une hutte pour un weekend entre hommes, vieux amis, la trentaine. Le matin ils se lèvent et il y a des cendres et de la fumée partout. Oh non, me suis-je dit, encore un truc insupportable à la The Road de McCarthy. Décidément la gent masculine semble en raffoler. Et bien si, mais non, puisque c’est à mon goût cette fois. In einer unterkühlten, verknappten Sprache, dans une langue froide et sans émotions, mais avec des images fortes, la narration avance. Le narrateur décrit leur périple à la recherche d’un quelconque sauvetage, marche forcée pour trouver à boire, à manger, observations de la nature, descriptions minutieuses de mouvements. Flashbacks, retour sur la vie de chacun de ces amis, qui sont-ils ? Le pari est réussi, les mots et les situations sont choisis avec minutie, le style est quasi beckettien par moments, de par sa réduction à l’essentiel, y compris l’humour, et en 170 pages, c’est une très bonne proposition littéraire. Allégorie de la vie, profond mine de rien, en n’ayant pas l’air d’y toucher, synthèse du quotidien de l’Allemand trentenaire du 21e siècle, traitement linguistique remarquable.

«  Und dann. Das wiederholte Wieder-einmal, das uralte Auf-ein-Neues, das Öffnen der Augen, das Einsaugen der Luft, das partielle Feuern der allernötigsten und vorerst einzigen verfügbaren Hirnareale, das Zugehörigkeitsgefühl zu einer Spezies, die dazu verdammt ist, zu glauben, dass die Zugehörigkeit zu dieser Spezies etwas Besonderes aus ihr macht, die Pflicht, aufzustehen, das Weiterleben-Müssen, Weiterleben-Wollen-Müssen, die Angst vor dem eines Tages nicht mehr Weiterleben-Können, der erste Schritt, die Macht der Schwerkraft, das Ausstoßen der verbrauchten Luft, das nutzlose Wissen vom eigenen Vorhandensein wie Watte über der Welt. »

« Unsere Vorfahren waren Jäger, Züchter, Schlachter. Wir sind nur noch zu groß geratene Bakterien. »

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