Journal 2-5 Juin

La pluie incessante, et puis ce qui passe devant la rétine et prend soudain une importance démesurée, disproportionnée, dans les circuits neuronaux, un petit Japonais de 7 ans laissé dans la forêt par ses parents pour le punir, disparu peu après quand ils voulaient le récupérer, des phrases à la radio, des scandales de harcèlement sexuel devenus dans la bouche de l’accusé écologiste des situations de libertinage incompris,le divorce de Johnny Depp, l’accusation de violences domestiques sur laquelle se jettent comme on pouvait s’y attendre toutes les féministes du courant larmoyant et victimaire, comme si on pouvait jeter toutes les situations de violence dans un même sac, le petit Japonais retrouvé sain et sauf après 6 jours juste un peu déshydraté, on se demande comment il a survécu,

à la radio Eribon parle de Genet, de la domination masculine et d’autres discriminations et conclut que ce n’est pas parce qu’on a vu, analysé, décortiqué un phénomène ou qu’on a lu Bourdieu, qu’on a pointé des dérives, que la structure de la société change fondamentalement, ce n’est pas si simple de changer des siècles de comportements, voilà pourquoi la domination masculine a beau être stigmatisée, elle n’en perdure pas moins,

partout des photos de la femme de Depp visage tuméfié, elle les a rendues publiques pour démontrer la véracité de ses propos, je me dis qu’il faut avoir gardé la tête bien froide pour se prendre en photo après et ne porter plainte que des années plus tard, qu’elle n’avait qu’à s’en aller, ce n’est pas une pauvre fille qui n’avait pas le choix, mais elle aura préféré la célébrité et être en position de demander des dédommagements mirobolants en cas de divorce, d’autant plus qu’il l’aurait battue sans en avoir conscience, sans s’en souvenir, sous l’emprise de l’alcool, puisqu’il est apparemment connu pour boire énormément, ceci dit je me fous en principe de Depp et de son état psychique, j’en ai assez du mien, ce qui m’énerve par dessus tout, c’est que je lise quand même ces articles qui passent et les nouvelles révélations, et ça m’énerve que je lise tout ça alors qu’il y a des hommes et des femmes pris dans de vrais pièges à violence qui sont vraiment en danger et que personne ne sort de là, en revanche on se met à s’intéresser aux déboires d’une actrice et d’un acteur, il avait qu’à ne pas être assez idiot pour l’épouser, il doit s’être rendu compte que même la blonde jeunette ne pouvait lui rendre sa beauté et sa jeunesse alors il se met en colère et s’oublie dans l’alcool et les substances diverses, et puis en fin de compte je n’en sais rien, j’interprète comme tout le monde, les bruits du monde se mélangent, des acteurs, des guerres, des viols, des réfugiés

pour compenser ce voyeurisme malsain que je m’en veux de ne pas étouffer dans l’œuf, je lis quelques pages de Gracq, En lisant en écrivant, retrouvé dans la bibliothèque sans savoir ce qu’il fait là puisque je suis sûre de ne jamais l’avoir acheté, puis je me mets au travail, concentration absolue nécessaire, examens, puis Roberto Saviano vient me squatter, des parlementaires de la droite italienne veulent qu’on lui enlève son escorte le qualifiant d’anti-mafieux de pacotille, ils n’ont qu’à le livrer directement à la mafia je me dis, c’est probablement d’ailleurs le but de la manœuvre, puis je lis un texte sur le nouveau réalisme dans la littérature française contemporaine et je regarde une pie se pavaner sur le pré devant mon bureau,

et Johnny Depp se présente encore dans son costume du dimanche, bouffi et fatigué, la vieillesse est un naufrage comme disait Chateaubriand cité par De Gaulle qui le disait à propos de Pétain, ça commence à s’annoncer, ce ne sera pas facile, comment faire face à la dégradation du corps comment entamer joyeusement la pente descendante, j’espère qu’il a une bonne excuse le créateur comme disait Allen for all this mess, mais dieu a de fortes chances de ne pas exister et donc il faudra se débrouiller tout seuls pour trouver comment vieillir dignement, ou pas

je tombe sur un article qui m’apprend qu’une année à Harvard coûte 60 000 dollars, plus tout ce qu’il faut faire et dépenser avant, afin d’avoir une chance d’y entrer, les cours particuliers etc., et je continue à croire que c’est un scandale absolu, je continue à croire que la sélection ne peut se faire sur l’argent, que ceux qui sont intellectuellement capables de faire de telles études devraient pouvoir le faire sans argent,

je dis à ma fille d’arrêter de regarder sa série pour midinettes en boucle, plusieurs épisodes de vampires l’un après l’autre, ce n’est pas sain, et je passe moi-même le samedi après-midi devant les 5 derniers épisodes de Homeland 5, le truc dont tu sors en rêvant de travailler pour la CIA alors que tu n’as en temps normal aucune envie de travailler pour la CIA, ficelles plus grosses et coïncidences encore plus improbables pour cette dernière saison mais ça fonctionne quand même, toujours très efficace question suspense et les Russes retrouvent leur rôle de méchants qu’ils avaient un peu perdu, écroulement de l’Union soviétique oblige, tout le monde a la gueule de l’emploi, c’est ce que le spectateur demande, moi y compris, un monde où les règles sont claires, où les temps morts n’existent pas, où les bons essaient de sauver un monde de plus en plus complexe, se demandant parfois pour la forme s’ils sont vraiment les bons, le scénario tout de même assez intelligent pour faire passer quelques idées moins manichéennes et des points de vue divergents,

au lit, je lis quelques extraits de Crow de Ted Hughes, puis de Birthday Letters, et je me souviens que dans ma bibliothèque, quelque part, je dois avoir la traduction de Valérie (Rouzeau) de Ariel de Sylvia Plath, je me mets à la recherche et place le bouquin sur la table de nuit pour le relire en parallèle,

je commence la lecture du roman de Zia Haider Rahman, A la lumière de ce que nous savons (In the light of what we know),

au détour d’une discussion sur le « mignon » en littérature, deux personnes s’extasiant sur une œuvre de cet acabit, bien sûr ces pépiements d’admiration pour ce qui frôle le kitsch me dérangent mais je soutiens face à mon interlocuteur que c’est mon problème que je n’ai qu’à ne pas écouter, après tout si elles aiment les envolées lyriques et les bons sentiments, ça m’énerve ça aussi, le fait que ça m’énerve, il y a assez de matière pour tout le monde et si la littérature (comme le cinéma et la télévision d’ailleurs) a pour mission d’offrir une version plus acceptable de l’existence pourquoi ne peut-elle pas être niaise ou mièvre si ça en apaise certains, relativiser, à force de relativiser tu vas finir par trouver des excuses aux pires salauds me dit-il, je réponds que j’ai entendu démolir de très bons livres par des gens se disant et se croyant tellement au-dessus du lot, et que je croyais moi-même au départ tellement au-dessus du lot, les mêmes encenser des livres soporifiques, mon interlocuteur me répond qu’il faut rester ferme et dénoncer la mauvaise littérature, et ne pas se contenter d’en être indisposée, je n’en suis plus si sûre, je ne suis plus sûre de rien, mais je sais que ça m’énerve tous ces romans aux histoires d’amour bondissant, ou à la moraline en infusion, et ces groupies extatiques du kitsch contemporain (et je pense à ce copain, ce collègue qui a fait des études littéraires, qui lisait beaucoup plus que moi dans le temps, et qui m’a dit dernièrement ne plus lire de romans, ne plus lire que des essais) mais j’objecte que je dois simplement me protéger et non attaquer ceux qui se vautrent dans cette terre-là, tu n’oses pas dire dans cette fange-là, maugrée-t-il, on n’est pas d’accord, je termine la discussion en étant d’accord pour ne pas être d’accord, let’s agree to not agree, fatigant finalement, ce sont des discussions qui ne mènent nulle part, mais on les mène parfois quand même, surtout que je viens de dire le contraire de ce que je fais parfois moi-même puisqu’il m’arrive à moi aussi de m’indigner plus que de raison du succès d’un mauvais livre, se contredire constamment, je soupire, je me dis que ce n’est pas de la contradiction, que je ne pense tout simplement pas tous les jours la même chose,

je lis des horreurs dans certaines copies et ça me déçoit, et puis quelques bonnes copies quand même, Mohamed Ali vient de mourir, je n’ai de ma vie regardé un match de boxe, il pleut toujours et je mange quelques noix avant de me remettre au travail, et je me dis qu’il serait temps que le soleil et le beau temps se décident, parce que ça commence à bien faire ce temps pour grenouilles

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