Enfance, instantanés (2e partie)

(Texte paru dans la revue Galerie, suite)

C’est tout ce qui me reste de mon passage à la maternelle. Avec une photo prise par la maîtresse, sur laquelle je ne reconnais que quelques enfants et qui ne suscite en moi aucune émotion. Cette photo de la réalité m’est étrangère, ce n’est pas moi, ce n’est pas nous, notre souffle n’y est pas, elle jure avec ma mémoire.Je la scrute parfois pour y déceler quelque chose, pour en extirper quelque connaissance, mais elle ne prend pas vie comme ces images immatérielles qui surgissent sans support. Elle est morte. Comme David Jones, alias David Bowie, qui vient de mourir à soixante-neuf ans au moment où j’écris ces lignes. Ce qui arrache un autre pan de mémoire à l’oubli.

La première fois, j’ai treize ans. Sur l’instigation de je ne sais plus qui, nous descendons, mon âme sœur de l’époque et moi, une jeune fille blonde qui a fini par travailler comme secrétaire dans une banque. Nous venons d’entrer au lycée à Esch il n’y a pas longtemps. Je nous vois descendre de la rue Victor Hugo vers la place du Brill, vers le cinéma Ariston. Nous sommes en 1981 et nous allons voir un film qui vient de sortir, Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, l’histoire d’une jeune droguée berlinoise de notre âge. Le film est un choc pour les adolescentes que nous sommes. Comme la musique. Bowie y chante Heroes. Je suis sidérée. C’est une déflagration corporelle. Ailleurs, il y a un monde avec des gens comme David Bowie. L’enfance exhale ses derniers relents.

J’ai lu que l’Ariston fermerait définitivement ses portes cette année.

Mais il me faut procéder chronologiquement. Déterrer année après année les images qui ont survécu. Celles qui me permettent de les habiter quand elles se présentent.

Après un an seulement de maternelle, c’était ainsi à l’époque, pas de dépenses inutiles pour le budget communal je suppose, j’entre en première année d’école primaire. Une cour de récréation plus loin. Là où nous n’avions pas toujours le droit d’aller avant. La cour des grands. La première image qui me reste, c’est celle d’un rassemblement à trois devant la maison des grands-parents de C., située en face de la nôtre quelque cinquante mètres plus bas dans la rue. Elle venait souvent chez ses grands-parents, et nous pouvions alors jouer ensemble. La troisième était une fille un an plus âgée que nous, habitant plus haut dans la rue.

Nous semblons nous disputer les faveurs de cette fille, et C. annonce triomphalement qu’elle et D. sont dans la même classe. Je suis déçue et triste qu’elles soient ensemble et moi ailleurs. En fait, chose étrange dont je me demande aujourd’hui comment ça pouvait fonctionner, les classes étaient composées d’élèves de la première année et d’élèves de la deuxième année de l’enseignement primaire. Mais après tout, n’y avait-il pas de classes composées d’encore plus d’années d’études mélangées dans les villages d’antan ? Ainsi C. et D. étaient dans la même classe chez une maîtresse apparemment gentille, l’une en première année, l’autre en seconde. Et moi reléguée chez une religieuse, institutrice de primaire appartenant aux Sœurs de la Doctrine Chrétienne, habillée en civil, mais de manière austère. Sérieuse et peu affable, pas le genre d’enseignante à laquelle on s’attache. Je nous vois devant la clôture de fer peinte en vert de la grande maison des aïeuls de C., sur le trottoir, les deux autres se réjouissant, moi avec un gros pincement au cœur, essayant de cacher mon immense déception.

En classe, l’image d’un garçon que je trouvais très beau, qui me considérait à peine. Il était assis dans l’autre rangée chez les grands de deuxième année. Il avait un visage d’ange. Je le trouvais magnifique mais je n’en parlais à personne.

Cette année-là, la deuxième déception liée à Saint Nicolas. Décidément, je n’ai pas de chance avec ce saint. Le cortège de Saint Nicolas, un grand chariot avec le bonhomme barbu au milieu et autour de lui ses petits anges. Mes amies en robes blanches avec des ailes dans le dos, et de belles couronnes blanches dans les cheveux. Chacune avait reçu une lettre. Elles avaient été choisies pour incarner les séraphins, elles se tenaient à l’intérieur de l’école à côté du saint et du Père Fouettard qui distribuait des cacahuètes, mais aussi des coups de verge aux enfants pas sages. Je les trouve sublimes, ces anges dans leurs parures blanches. Je les regarde, en retenant mes larmes. Je n’ai pas reçu de lettre. Je n’ai jamais compris pourquoi. Peut-être y avait-il d’autres fillettes de mon âge qui n’avaient pas été choisies, elles non plus, je ne m’en souviens pas. Je me souviens juste de m’être sentie terriblement seule dans mon chagrin.

En deuxième année de primaire, finie l’austérité, une jolie maîtresse avec une somptueuse chevelure frisée. Une brune, les cheveux un peu plus longs qu’aux épaules, habillée en couleurs, que j’ai tout de suite aimée. Joffer R., Mademoiselle R. .

Je suis pliée dans un de ces bancs tout d’une pièce, l’assise faisant partie de l’ensemble et ne pouvant en être détachée. Les pieds sont posés sur des lattes en bois séparées par un espace, vissées des deux côtés du banc et formant une grille légèrement suspendue au-dessus du sol. Mon voisin de banc a les mêmes initiales que moi, C.L.. Je ne sais plus s’il était déjà avec moi en première année, mais je ne crois pas. C’est un boute-en-train à lunettes. Un clown espiègle peu enclin à suivre tranquillement une leçon. Nous commençons à organiser des batailles épiques de matériel scolaire. J’ai le morceau de film d’un de ces combats dans mon album sensoriel, nous deux chevauchant le banc avec nos vaillants gommes-chevaliers au bout des bras. Joie animale de la communion enfantine.

Puis la maison, devant la table de cuisine, mes parents penchés au-dessus de mon carnet, celui où je devais noter les devoirs à domicile et que ma mère avait à signer chaque jour, la maîtresse contrôlant le lendemain. Terrifiée, parce que mes parents semblent furieux. La maîtresse y a inscrit au stylo rouge une demande d’entrevue avec ma mère, et moi, ayant peur de ce que pouvait bien signifier cette requête, j’avais biffé l’inscription avec la seule chose que nous avions à disposition pour écrire à cet âge, mon crayon. Or il n’avait pas réussi à recouvrir tout le rouge et on voyait briller sous une bonne couche de carbone des lettres écarlates. Mes parents, gomme en main, en train d’effacer mes gribouillis, voilà l’image qui me reste. Et vaguement le souvenir d’une bonne raclée. Je me rappelle aussi ma déception. J’aimais la maîtresse, comment avait-elle pu me faire une chose pareille ?

En rentrant de l’entrevue, ma mère révéla qu’elle ne m’avait pas trop accablée, ce qui m’avait beaucoup soulagée, mais qu’elle avait voulu faire savoir que dorénavant, elle devrait distribuer des punitions si je continuais de concert avec mon voisin à ne pas faire ce qu’elle disait, puisque nous sortions apparemment nos affaires d’allemand quand elle voulait que nous sortions nos livres de calcul et vice versa. Ma mère avait bien entendu répondu qu’elle me punisse autant que nécessaire. Ensuite, je pense qu’il n’y a plus eu de problèmes. M’avait-elle changée de place ? Je n’en ai aucun souvenir. C’était aussi l’année où au deuxième trimestre, nous avons commencé à apprendre le français.

 

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