Enfance, instantanés (1ère partie)

Numériser

(Texte paru dans la revue culturelle Galerie)

Il y a quelque temps, j’ai eu à appeler à la rescousse les temps révolus, à m’accrocher à une de ces images d’antan, fleurant bon l’enfance et la confiance, manteau pour temps de grisaille qui m’a tendrement accueillie en son sein.

Et soudain, l’angoisse. Peut-être deux ou trois épisodes de mémoire défaillante, ou la conscience de l’éloignement progressif de cette époque, j’ai eu peur que ces images ne s’effacent irrévocablement.Les repères biographiques, les épisodes maintes fois répétés et entendus sont plus tenaces. Mais les images sont fragiles. Je ne parle pas des photos ou des films sur lesquels on aperçoit une fillette qu’on sait être soi. Je parle des images internes de l’enfance, celles que la mémoire fait surgir avec les sensations y afférentes. Celles à l’intérieur desquelles on arrive à retourner en remontant dans le temps. Qu’on habite l’éclat d’un instant. Qui surgissent de cette mémoire involontaire immortalisée par Proust.

Fixer les images qui restent, en partant des premières, pour les avoir sous forme de mots, si un jour elles se dérobaient. Faire l’effort de consigner toutes celles qui n’ont pas disparu en partant des premiers souvenirs, avec l’idée que si elles venaient à s’évaporer, je pourrais essayer de les ressusciter à partir de leur description.

Les premières images écolières sont en jaune et bleu, jaune la petite table, bleues les silhouettes des mères appuyées contre le mur. Les yeux dehors et regarder ce nouveau monde peuplé d’enfants. En face de moi une fillette blonde, nous nous sourions, je ne parle pas encore le luxembourgeois mais je n’ai pas peur.

Il y a ensuite une succession de mouvements dans un espace brun rouillé de moquette et de mobilier convergeant vers un groupe de bambins assis en cercle par terre, pouvons-nous sortir les jouets ?

Nous piquons de nos instruments à grosses aiguilles le carton posé sur un morceau de gros feutre et j’aime infiniment ces gestes qui aboutissent à un clown coloré, un papillon aux contours picorés.

La maîtresse est jolie, je le sais. Je ne me souviens plus de son nom ni de son visage mais du contour de sa chevelure brune et volumineuse tombant sur ses épaules. Je sais que je l’ai aimée comme j’ai aimé ce garçon (était-il adolescent ou jeune adulte ?) que nous appelions notre fiancé et qui venait en vélo nous saluer aux abords de la cour de récréation. Trois fois, trente fois je ne saurais le dire, je me suis toujours demandé par la suite qui il pouvait être, nous l’appelions D., nous le trouvions magnifique et voulions chacune être appuyée contre le muret à ses côtés. J’ai cru le reconnaître plus tard dans un homme bizarre, un peu trouble mais affable devenu mon collègue, éternel adolescent à qui je n’ai jamais osé demander ce qu’il en avait été, si c’avait été lui notre fiancé de la maternelle. Maintenant il est mort.

Avant ces images écolières, un bébé posé sur un grand lit, allongé sur une petite couverture recouverte de carrés de laine, un patchwork de carrés bleus, blancs et roses, constitués de motifs de fleurs élaborés au crochet. Une jolie couverture qui doit avoir servi en d’autres occasions puisqu’elle est encore si présente à mon esprit. J’ai forcément quatre ans et un pincement au cœur parce qu’on me dit sur le ton de la réprimande de ne pas toucher au bébé. On me suspecte et je n’ai rien fait. Cette poupée semble être d’une importance majeure, je suis reléguée hors du cercle des adultes qui se penchent sur le lit. Ma sœur vient d’entrer dans la maison.

Maman nettoie la cave et je la regarde faire parce que je n’ai pas le droit de traverser la rue, trop périlleux, cette rue qui me sépare d’autres enfants et qui fait que je dois souvent m’occuper seule. Maman me dit d’aller voir dans la chambre si ma sœur dort. Le lit est dans la chambre matrimoniale, les barreaux en forme de quilles en bois brunâtre enferment la fillette dans son paradis. Je la regarde dormir.

Dans cette même chambre devant ce lit, l’image est imprécise mais j’entends les cris de ma mère. Un chat est entré et dort dans le petit lit aux pieds du bébé qui a lui aussi les yeux clos. Je ne comprends pas, ma mère m’explique que le chat aurait pu griffer les yeux de l’enfant, que c’est dangereux et qu’il faut désormais faire très attention à ne pas faire entrer les chats du voisinage. Je réalise le danger et je suis soulagée que ça se soit terminé aussi bien.

J’entre dans la maison et je cours à travers le couloir vers le téléphone qui sonne, un gros appareil gris avec un cadran rond où il faut mettre le doigt dans des trous et tourner le dispositif en plastique pour faire le numéro. Je prends le combiné relié au téléphone par un fil en spirale, et place la partie supérieure contre mon oreille et la partie inférieure près de ma bouche. Le gros manche auquel sont accrochées les deux coques en plastique percées de trous me sert à l’agripper. Il est énorme pour ma petite main. Le téléphone est installé sur un meuble constitué de deux planches en bois rougeâtre luisantes de polissure, accrochées des deux côtés à un treillis métallique noir. Je suis vêtue d’un sous-pull blanc et d’une tunique sans manches bleu foncé en coton extensible recouvrant jusqu’aux cuisses un pantalon également foncé. La porte d’entrée est grande ouverte et le soleil brille.

Il y a de nombreuses pantoufles sur le rebord de la fenêtre de l’école afin que Saint Nicolas y dépose un petit chocolat pendant la nuit si on a été sage. Les mêmes pantoufles avec une figurine en chocolat à l’intérieur le lendemain matin. Et l’absence de cadeau dans notre salon le 6 décembre au matin alors que les autres enfants avaient reçu des jouets. Saint Nicolas ne passe pas en Italie. Ma mère n’avait apparemment pas cru utile de le faire passer. Peut-être ne savait-elle rien de cette coutume luxembourgeoise à l’époque.

Ce soir, en me promenant près du ruisseau du village, une sensation de retour dans le corps de cet enfant. Un poids différent accordé aux choses. L’obscurité trouée par la lumière de quelques réverbères éloignés, le clapotis de l’eau en fond sonore, les gros troncs d’arbres penchés au-dessus du lit d’environ deux mètres à cet endroit mettent en branle la mémoire. Dans l’air, l’humidité d’après la pluie et l’odeur des feuilles mouillées. Instant court et intense, comme un retour de voyage après une longue absence.

Le souvenir suit le ruisseau qui s’avance jusqu’au village voisin, jusqu’à la sortie de l’école primaire de laquelle nous jaillissions en courant et en poussant des cris de hordes sauvages. Les après-midi libres, penchés sur le parapet devant l’école, regardant l’eau s’écouler, nous demandant à quoi jouer. Finissant dans les bois derrière l’église, sentiers arpentés avec un sérieux d’explorateurs. Le poids des choses. Chaque geste, chaque événement, beaucoup plus lourd de sens alors. L’importance des commencements. Nous étions les prospecteurs de cet univers.

Les bois, c’était l’école primaire, quelques années plus tard. Quand depuis la colline recouverte de forêt que nous sillonnions, nous finissions par nous retrouver à surplomber le village voisin, que nous balayions alors du regard, aigles téméraires essayant de repousser les frontières de notre territoire.

En rentrant, j’ai vu au loin l’église illuminée du village de mon enfance. Elle trône toujours, imposante, vestige de ma première vie, la façade restaurée depuis lors.

Un dernier souvenir de la maternelle. Il est sans images, mais son impact sensoriel est durablement inscrit. Les quelques jours que A. a passés chez nous, a dormi chez nous, est venue avec moi en classe. A., petite fille italienne comme moi, que j’aimais beaucoup, la fille d’amis de mes parents, chez qui nous allions parfois en visite le dimanche. Une sœur de cœur tout à coup présente tous les jours. Ma mère m’a rappelé que c’était parce que son père venait de mourir qu’elle avait passé ces quelques jours sous notre toit. Ma réminiscence lumineuse n’a gardé aucune trace de cette tragédie. Quelque temps après, était-ce un an, un an et demi, on m’a enlevé cette fillette. J’en ai souffert. Sa mère a soudain coupé tout contact avec nous et s’est remariée. Nous ne nous sommes revues que bien des années plus tard. Deux étrangères désormais. (suite article suivant)

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