Textes en prose, Les Inachevés

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Jean Michel Alberola

Elle contenait bien deux ou trois montagnes. A l’intérieur d’elle, ça escaladait sans repos. Les cimes étaient roses, c’était l’effet de lunettes peu avares de bon goût. Elle était grande avec toutes ces montagnes à l’intérieur qui prenaient tellement de place, alors elle mettait des chaussures plates, pour ne pas effrayer les prétendants. Ses cheveux étaient d’un blond éteint comme les blés un jour de grisaille. Longs et fins, ils dansaient dans le vent. On devait en écarter un pan pour visiter le visage. Il valait le détour parce qu’il était vivace, tel un poisson frétillant il émettait des ondes impatientes. C’était un visage explorateur, tourné vers les forêts, attiré par les nuages et les monts escarpés. C’était celui d’un animal curieux.

Il n’arrivait pas à contenir ses contours. Ses bourrelets de fromage pendaient au-dessus de la ceinture de son pantalon, comme pour s’évader en douce, et il espérait qu’ils y réussiraient, mais chaque matin ils se prélassaient de plus belle. Acheter un nouveau pantalon n’était pas dans ses habitudes. Il venait d’un monde où l’étoffe devait s’user jusqu’à la corde avant de lui accorder une retraite.

Chacune de leurs journées était jonchée de pas salés. Il marchait dans la campagne au milieu de ses vaches et s’en remettait aux saints des pâturages pour qu’elles abondent en lait. Elle partait tous les matins en bus vers la réception d’un petit hôtel, où elle voyait passer des voyageurs de commercé égarés dans une époque qui n’était plus la leur. Elle aimait s’emplir de leurs déboires, les cajoler de sa voix douce et rocailleuse. Elle leur servait du café quand ils rentraient, les ailes brisées et la cravate en berne. Ils se balançaient ensemble jusqu’à l’heure du dîner, qu’elle aidait à servir par manque de personnel, avant de rentrer chez elle. Elle essayait de se couler dans les histoires de petits chefs hargneux, de clients grincheux, de profits mirobolants que lui servaient certains habitués de l’hôtel.

Lui rentrait chez sa vieille mère, à qui les rides fabriquées par une vie en plein air avaient sculpté un visage de strates successives de roches sédimentaires. Elle préparait le dîner pour lui et son frère, qui au travail à la ferme avait préféré un emploi de secrétaire de mairie. Ils formaient un triangle équidistant et la communication entre eux se réduisait au minimum. Ce n’était pas le langage qui les reliait, mais ils composaient une figure géométrique qu’ils ne souhaitaient en aucun cas déserter.

Jusqu’au jour…

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