Journal 13-16 avril

Mercredi, théâtre, la pièce, du divertissement de niveau convenable, dirais-je, le couple, la rencontre amoureuse, les multivers, une scène rejouée plusieurs fois, avec quelques variations, rien de renversant, du grand public, ce qui explique la salle bien remplie, mais ce genre de dispositif permet aux acteurs de briller puisqu’il faut changer d’attitude, d’émotion à une vitesse déconcertante, et ce fut un pur délice de regarder Judith Rosmair et Johann von Bülow évoluer de scène en scène. La pièce, Constellations, de Nick Payne, très dispensable, les acteurs, un pur plaisir.

Constat. Moyenne d’âge de la plupart des spectateurs : au-dessus de 68 ans.

Jeudi, après le travail, formation continue. Souvent il s’agit simplement d’une perte de temps et d’argent public, et la nouvelle directive nous oblige à assister à davantage encore de tels séminaires inutiles, mais il arrive que parfois, rarement, on apprenne l’une ou l’autre chose, quand le formateur ne vous prend pas pour un demeuré en vous faisant dessiner des parts de cercles en plusieurs couleurs ou jouer à des jeux de rôles débiles pour meubler ses heures de cours, ou à faire tourner une bouteille pour déterminer qui va tirer du sac l’objet suivant (hélas, je ne plaisante pas). Là, je m’étais donc inscrite à une formation sur l’accueil des enfants immigrés en provenance des pays à religion musulmane, Syrie, Irak etc.. Comparé aux autres formations offertes, celle-ci pouvait au moins avoir quelque utilité, me suis-je dit. Le formateur était un réfugié kurde vivant en Allemagne depuis de nombreuses années, y ayant obtenu l’asile politique. L’homme était docteur, professeur, mais je ne me souviens plus de la dénomination exacte de son domaine d’étude, et puis peu importe. Quelques informations connues, mais aussi quelques informations pratiques. Ne pas parler tout de suite de politique avec les réfugiés, ne pas aborder tout de suite la question du voile, ne pas demander à un homme des nouvelles de sa femme ou de sa fille, quand on offre qch à manger ou à boire, répéter plusieurs fois, car il est vu comme impoli d’accepter tout de suite (tiens, en Italie aussi on te harcèle en tant qu’invité, serait-ce la même coutume ?). Or ici ou en Allemagne, ce n’est pas l’habitude, et certains se trouvent donc désemparés. Tu veux boire quelque chose ? Non merci. Bon, on passe à autre chose. Et l’invité qui avait soif n’y comprend rien, et attend en vain qu’on réitère la question culinaire. Ne pas oublier, dit-il, que la religion joue un grand rôle dans la vie de tous les jours de la plupart des réfugiés. Sauf ceux qui viennent des grandes villes comme Damas ou autres, les gens sont plutôt conservateurs et n’ont pas forcément eu beaucoup de contact avec d’autres croyances. Ne pas oublier qu’un certain pourcentage des réfugiés ne voient pas l’IS forcément d’un mauvais œil, ou Assad, bref, ne pas parler de politique. Etc. Bien sûr savoir tout ça ne dispense pas les réfugiés de s’informer en retour sur le pays où ils ont atterri. De la matière à réflexion, en somme. Très édifiant aussi, la constellation que nous formions, une vingtaine d’autochtones essayant de comprendre les situations exposées en tentant d’éviter tout jugement trop hâtif. Un microcosme reflétant le macrocosme des diverses attitudes disséminées à travers la population, excepté positions extrémistes fascisantes bien entendu. Celui qui connaît l’islam mieux que le formateur, celui qui s’en prend aux Américains, quel que soit le sujet, celle qui discute, et qui trouve qu’il faut toujours discuter, ceux qui ont de la compréhension pour tous les cas de figure exposés et pour tous les personnages en situation, et qui trouvent qu’il faut ménager tout le monde (même ce père qui bat constamment sa fille parce qu’elle se maquille et veut s’habiller comme elle l’entend ? finit par réagir le formateur kurde exaspéré par toute cette tolérance à un certain moment), celles et ceux qui trouvent qu’il faut quand même établir des limites et faire respecter des règles, ceux qui se taisent.

Finalement une anecdote racontée par une très sympathique dame, ma voisine de cours pendant quatre heures et à qui j’ai oublié de demander son nom, comme je viens de m’en rendre compte. Enseignante en classe d’accueil qui nous raconte un épisode entre une fille syrienne assez hautaine et un garçon afghan, un timide garçon qui baragouine en anglais et finit par demander à la fille si elle est shiite ou sunnite, la fille scandalisée s’enfuyant en hurlant comment il se permettait de lui poser une telle question.

Vendredi, gros ras-le-bol, déboires éditoriaux. Double résolution, arrêter d’écrire (sinon pour soi), lire le dernier Guillaume Musso (bon, les liens de cause à effet ne sont pas évidents, j’admets… pour Musso, une impulsion via une lectrice de ce blog). J’en lis une cinquantaine de pages, c’est finalement moins mauvais qu’on ne le dit et que je ne pensais. Il y a du suspense et c’est même drôle jusque-là, je me suis juré de le finir, quoi qu’il arrive.

Samedi, je lis un compte-rendu dans un journal suisse sur l’essai de Jean-Yves, Le Procès des Droits de l’Homme, je ne l’ai pas encore tout à fait terminé, mais une chose est certaine, la lecture de ce livre me semble essentielle pour comprendre les enjeux politiques de notre temps.

http://www.letemps.ch/culture/2016/04/15/justine-lacrois-jean-yves-pranchere-montrent-droits-homme-un-projet-humain

Je lis aussi un très bon article dans The Guardian, intitulé « Neoliberalism – the ideology at the root of all our problems » qui résume bien la situation politico-économique actuelle engendrée par le triomphe du néo-libéralisme.

http://www.theguardian.com/books/2016/apr/15/neoliberalism-ideology-problem-george-monbiot?CMP=share_btn_fb

« So pervasive has neoliberalism become that we seldom even recognise it as an ideology. We appear to accept the proposition that this utopian, millenarian faith describes a neutral force; a kind of biological law, like Darwin’s theory of evolution. But the philosophy arose as a conscious attempt to reshape human life and shift the locus of power.

Neoliberalism sees competition as the defining characteristic of human relations. It redefines citizens as consumers, whose democratic choices are best exercised by buying and selling, a process that rewards merit and punishes inefficiency. It maintains that “the market” delivers benefits that could never be achieved by planning.

 Attempts to limit competition are treated as inimical to liberty. Tax and regulation should be minimised, public services should be privatised. The organisation of labour and collective bargaining by trade unions are portrayed as market distortions that impede the formation of a natural hierarchy of winners and losers. Inequality is recast as virtuous: a reward for utility and a generator of wealth, which trickles down to enrich everyone. Efforts to create a more equal society are both counterproductive and morally corrosive. The market ensures that everyone gets what they deserve.

 We internalise and reproduce its creeds. The rich persuade themselves that they acquired their wealth through merit, ignoring the advantages – such as education, inheritance and class – that may have helped to secure it. The poor begin to blame themselves for their failures, even when they can do little to change their circumstances. (…) »

 Fin d’après-midi, quelques pages d’Anita Brookner, je m’avance vers la fin d’Hôtel du Lac, quelques pages du dernier Jim Harrison, The Ancient Minstrel, composé de 3 « novellas ». Dans la première, que j’ai entamée, le narrateur, un poète (appelé « the award-winning poet ») jamais nommé mais dont on apprend qu’il a écrit « Legends of the fall », entraîne le lecteur dans son quotidien, fait de problèmes d’érection, l’âge, que voulez-vous, lui dit le médecin, « but the idea of taking a pill to get a hard-on left a bad taste », il se remémore des conquêtes féminines, une jeune femme en l’occurrence, qui lui avait coûté une lettre de recommandation « to the Hunter College writing program » dans le temps, il la revoit à un congrès annuel, l’invite à boire dans sa chambre après le dîner, a décidé d’essayer pour une fois la fameuse pilule, la dame est pressée « because she had to see an old boyfriend », et ça donne lieu à une scène des plus cocasses. Ensuite le narrateur se remémore le jour où deux jolies donzelles étaient assises au comptoir d’un bar, où le désir aurait donc dû le submerger, et… rien. Après Martin Walser, Philip Roth, et l’injustice suprême qui s’abat sur le pauvre écrivain âgé, ne plus arriver à séduire de jeunes donzelles, on a donc les déboires sexuels d’un narrateur ressemblant beaucoup à l’auteur. Big Jim s’amuse ici à mélanger fiction et autofiction… Le « award winning poet » revisite son passé, ses déboires conjugaux, ses problèmes d’alcool, son surpoids. Sa femme lui dit qu’elle ne veut plus qu’ils habitent ensemble. « He was no longer the man she had married who was calm, intelligent, mannerly, slender. » Donc, il se met au régime, mais, mais… « … and one year by dint of pure will he knocked of forty (pounds) but wrote poorly. His very best work had come during a period when he was utterly indulgent at the table. How could he write well if he was thinking about food all the time ? It didn’t work to try to write about sex, doom, death, time, and the cosmos when you were thinking about a massive plate of spaghetti and meatballs. »

 

 

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