Journal, 12 avril

Il y a cette discussion d’hier soir avec ma fille qui ne veut pas me sortir de la tête. Elle tourne autour du pot, me dit qu’elle ne devrait pas me le raconter, mais je sens qu’elle a besoin de me le dire, qu’elle n’arrive pas à le ranger, que ça la travaille.

Il y a sûrement des tas de choses qu’elle ne me raconte pas, et que je ne veux même pas savoir, mais j’ai l’impression que lorsque ça devient vraiment trop, même pour elle (parce qu’en principe, il s’agit de garder la face à cet âge, et de ne pas montrer qu’on est choqué par quoi que ce soit) elle a besoin de savoir quelle sera ma réaction. Pas pour en tenir compte forcément, mais probablement parce qu’elle ne sait pas elle-même où ranger certaines sensations ou certaines anecdotes.

Elle me dit donc qu’il se passe des choses qui dépassent quand même son entendement, qui vont très loin, même si peu de choses la choquent vraiment, mais tout de même. Je sens que quelque chose veut être verbalisé, je pense que ce sont les habituels récits de qui fait quoi, qui sort avec qui et jusqu’à quelle heure etc.

Elle m’avait déjà raconté qu’une de ses connaissances devenait de plus en plus étrange, d’ailleurs elles ne se parlaient plus beaucoup, cette fille sortait beaucoup tout à coup, et buvait même beaucoup, une jeune fille de son âge, à peine 16 ans, qui faisait vraiment de plus en plus tout et n’importe quoi pour être cool. Et je ne savais pas si c’était de la réprobation uniquement, ou s’il n’y entrait pas un peu d’admiration aussi. La conclusion de l’affaire étant qu’elle ne comprenait pas comment cette fille pouvait se laisser aller à ce point à faire n’importe quoi et à prendre n’importe quoi sans avoir peur de ce qui pourrait lui arriver.

Puis la massue pour moi, la fille en question est dans une fête où en fait elle ne devrait pas être, puisque si j’ai bien compris il n’y avait que des gens plus âgés, elle boit au point d’être complètement ivre, et quasiment inconsciente, ou tout à fait inconsciente, elle est violée dans une chambre par trois Noirs (on dirait un scénario raciste, mais apparemment, c’étaient des Noirs, c’est un constat, dit-elle). J’ai un haut-le cœur, je demande si c’est la fille qui le lui a raconté. Elle dit que non, qu’elle n’en parle pas, qu’elle n’en sait rien, la fille, probablement, qu’elle ne sait rien de ce qui lui est arrivé (j’ai quand même du mal à croire qu’elle n’en sache rien, elle doit se douter au moins), que c’est un garçon qui y était qui le lui a rapporté. Comment un garçon qui y était ? Il l’a vu ? Oui, un garçon qui était à la fête et qui l’a vu. Et il n’a rien dit, il n’a pas essayé de les empêcher ? Ben non, que voulais-tu qu’il fasse ? Comment qu’est-ce que je voulais qu’il fasse ? Je suis sidérée, le type, même si c’est un jeune, ça ne l’excuse pas, le type donc voit que trois gars violent une fille inconsciente devant ses yeux et il laisse faire ? Il est aussi coupable qu’eux, c’est de la non assistance à personne en danger ! Et il vient te le raconter en plus ? Ben oui, que veux-tu qu’il dise, je ne le connais pas bien, peut-être que c’étaient des copains à lui, qu’est-ce que tu veux qu’il leur dise ?

Je suis complètement sous le choc. Je l’ai déjà vue, cette fille, j’ai l’image d’une fillette aux cheveux longs devant les yeux, et je n’arrive pas à me débarrasser de l’image horrible qui se forme dans mon esprit. Je m’ébroue mais rien n’y fait. On a beau savoir que ce genre de choses arrivent, c’est toujours quelque part ailleurs.

Deux heures plus tard, je lui dis que j’aurais quand même préféré qu’elle ne me raconte pas ça, elle esquisse un sourire désolé, mais je suppose qu’il fallait bien qu’elle s’en débarrasse, elle aussi. J’essaie de me raisonner et de me sortir de cette sensation de colère, de dégoût et d’impuissance en me remémorant Virginie Despentes, « le viol comme un risque à prendre est inhérent à notre condition de filles ». Ne pas se laisser enfermer, ne pas avoir peur, sortir dans l’espace public et affirmer sa totale liberté, prendre le risque d’être violée plutôt que de rester enfermée, Despentes dans King Kong Théorie, excellent essai par ailleurs. Se dire que ce n’est qu’un acte mécanique, que ce n’est pas si grave. Dans Baise-moi de Despentes, le personnage de Manu, après le viol collectif qu’elle a subi, balaie ça d’un revers de main : J’en ai pris d’autres dans le ventre… (Le vagin) c’est comme une voiture que tu gares dans une cité, tu laisses pas des trucs de valeur à l’intérieur parce que tu peux pas empêcher qu’elle soit forcée…  

Et pourtant le livre regorge de violence, les deux filles se mettent à tuer. Sexe, drogues et meurtres. Ça ne semble pas si facile à balayer que ça finalement. Despentes a beau essayer de minimiser l’impact, elle sait très bien que ce n’est pas si simple. Je l’ai entendue dernièrement à la radio, une émission où elle parlait de son écriture, mais aussi de son propre viol, et où elle admettait que le fait qu’elle s’était par la suite prostituée avait à voir avec le viol, se prostituer, c’était exorciser le viol, c’était le rejouer, mais à ses conditions à elle, avec sa maîtrise. La prostitution, un viol dont elle aurait eu la maîtrise, dont elle dictait les règles du jeu.

Puis j’ai recherché sur le net, je tombe sur plusieurs articles. Le viol, véritable problème sur les campus universitaires américains. Les filles sont incitées à boire, ensuite tout devient possible. L’article en question conclut par une mise en garde. Ce n’est pas l’alcool qui est coupable, ni la fille, c’est bien le violeur.

Et même si certains théoriciens de l’évolution théorisent sur le viol comme stratégie ancestrale mâle héritée de l’évolution pour s’assurer que ses propres gènes se propagent et se reproduisent le plus possible, une explication n’est pas une excuse. Parce que dans ce cas, une femme peut utiliser la même excuse pour émasculer le violeur, puisque  évolutionnairement parlant, elle veut pouvoir choisir le géniteur de sa progéniture le plus approprié selon ses propres critères de perfection, et non se le laisser imposer.

Un autre article parle d’une violence croissante parmi les jeunes, due aux réseaux sociaux d’une part, on publie des vidéos de ses « conquêtes », à la généralisation et à la facilité d’accès au porno le plus trash dès le plus jeune âge de l’autre.

 

 

 

 

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