Journal 1-4 avril

Séjour à Prague. Bribes. Dans l’avion, le voisin à qui tu demandes une information, que tu crois Tchèque (parce que tu l’as entendu converser avec l’hôtesse en anglais) qui te répond donc en anglais, avec qui tu continues à converser en anglais, jusqu’au : et vous venez d’où alors si vous n’êtes pas Tchèque? De Rome. J’éclate de rire. Envisage d’aller vivre ailleurs, informaticien si j’ai bien compris, a vécu à travers l’Europe, Irlande, super les gens, un peu comme les Italiens, accueillants, maintenant en France, en Lorraine, pas du tout accueillants, les Français, trouve-t-il, peut-être l’Australie avec femme et enfants prochainement, l’Europe, c’est fini, dit-il, l’Europe est finie. Je fais la moue, je dis que je ne veux pas que l’Europe soit finie, que je n’ai aucune envie d’aller ailleurs. Il ajoute qu’il ne voit pas de futur pour ses enfants ici.

Prague. L’aéroport Vaclav Havel. Tour de ville en bus, une grande manifestation bloque le passage. Je demande pour ou contre quoi ils manifestent. Contre les étrangers, répond le guide. Contre les réfugiés ? Non, nous n’avons presque pas de musulmans, c’est contre les Ukrainiens qu’ils manifestent. Un employé de l’hôtel, un sympathique jeune homme m’explique en anglais ce à quoi il faut faire attention et donne quelques conseils, veut savoir d’où nous venons. Puis il parle des Russes, qu’il n’aime pas, les Russes, soûlards arrogants qui se croient tout permis. Non, il n’aime pas les Russes qui viennent en visite ici. Nous traversons le pont Charles IV, long d’un demi-kilomètre, large d’une dizaine de mètres, au milieu d’une foule immense. Mon bouquin me rappelle que Charles IV, né en 1316, était le fils de Jean l’Aveugle, notre Jang de Blannen, roi de Bohème, comte de Luxembourg. L’hôtel est situé dans la même rue que la compagnie d’assurances pour laquelle a travaillé pendant des années Franz Kafka. Il faisait tous les jours le même parcours que celui que nous avons fait pendant ces quelques jours pour atteindre la vieille ville. Sainte-Agnès, musée médiéval, madonnes, madonnes, saints, madonnes à l’enfant, madonnes plus tardives, Christs, Saint-Georges terrassant le dragon, martyrs. Peu à peu, traitement plus élaboré de l’espace et des proportions. Statues en bois. De saints, de madonnes. Eglises. Baroque, baroque, baroque. Gothique, gothique, baroque.

Musée juif. Synagogues : 3. Vieux cimetière juif. Je suis d’une génération, contrairement à la précédente de l’après-guerre immédiat qui n’a pas voulu entendre les survivants des camps, qu’on a littéralement gavée d’Auschwitz. Les camps ressassés à longueur de lectures scolaires. Si bien que j’ai parfois du mal à m’intéresser à la énième évocation de cet atroce épisode de l’histoire. Et que j’ai parfois du mal à comprendre qu’on le déterre indéfiniment pour accuser, revendiquer, culpabiliser, rappeler, ressasser. Ou pour faire oublier des types abjects comme Ariel Sharon ou Netanyahou. L’histoire est jonchée d’épisodes atroces en tout genre, les Juifs n’ont pas le monopole de la souffrance. Et pourtant, en entrant dans la synagogue Pinkas, vieille synagogue reconvertie en mémorial pour les victimes juives du nazisme, et en voyant des murs et des murs recouverts de noms, mètre après mètre, interminable évocation d’existences dont il ne reste que cette sépulture de lettres, 77 297 noms côte à côte sur plusieurs étages, les Juifs de Bohème et de Moravie morts dans les camps, je suis saisie à la gorge, une espèce de vertige irrationnel qui me répète qu’on n’en a jamais fini avec ça. Au dernier étage, une partie des dessins des enfants enfermés à Terezin, Theresienstadt, morts par la suite. Ces dessins ont été retrouvés dans deux valises qui avaient été dissimulées dans un dortoir par l’artiste juive Friedl Dicker-Brandeis avant sa déportation à Auschwitz en octobre 1944. Ces dessins, les dernières traces de la brève existence de ces enfants et adolescents. Hitler envisageait à Prague un musée, c’est pourquoi le ghetto juif n’a pas été rasé et qu’il reste tant de vestiges. Il voulait y installer le musée des races éteintes.

Bach, Schubert, Dvorak dans une église. Le château de Prague, la cathédrale de Prague, la défénestration de Prague, la guerre de trente ans. Le mur de John Lennon, 1980, Nous voulons Lennon, pas Lénine. Les pavés de la vieille ville, des pavés, des pavés, des pavés.

L’endroit où a eu lieu l’attentat contre Heydrich en 1942.

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