Textes en prose, Nocturne

bulle-gonflable-lumineuse3
Loris Gréaud

Je marche sous une lune aveugle j’aime bien déchirer la pellicule du soir dans les sous-bois ça grouille et grésille des insectes s’affairent à ranger leur bout de terre les cicatrices du jour se noient avec le soleil derrière la montagne je décide de pousser jusqu’à l’intérieur de la forêt le concert que donnent les arbustes qui crépitent quand l’air de la nuit les caresse résonne comme des portes secrètes qui grincent pour s’ouvrir sur quelque chambre dissimulée soudain un changement d’atmosphère l’obscurité plus dense l’air plus habité j’avance avec le grésillement qui s’amplifie jusqu’à devenir si aigu que je me bouche les oreilles une sonorité claire et douloureuse une note de dissuasion mais je fais encore quelques pas et les bruits désagréables cessent je débouche sur ce qui va se révéler le territoire des fantômes qui ne flottent pas mais sont accrochés aux arbres comme des chauves-souris tête en bas de très longs cheveux fils de soie argentés ondulant le long des troncs ils émettent des sons particuliers des murmures comme une sonatine en mineur ils semblent s’entretenir d’arbre en arbre tournant sur eux-mêmes vers la droite vers la gauche ils n’ont pas de visages mais des têtes oblongues sans relief comme des forteresses sans fenêtres ils ne me voient pas je ne les intéresse pas ils en ont fini avec cette vie-ci ou alors ils sont d’une autre espèce je les écoute encore un peu au loin un instrument nouveau un bruissement de feuilles répété sûrement des animaux des chevreuils ou même des sangliers il y en a par ici puis un froissement prolongé le galop de quelque bête à travers la forêt quelques cris de hibou et les murmures des fantômes qui continuent d’échanger dans leur langage sibyllin peu à peu la peur s’estompe j’essaie d’avancer entre les arbres sans déranger ce monde qui semble tenir en équilibre jusqu’à ce que je tombe nez à nez avec un renard qui en principe devrait fuir mais qui reste là comme s’il était tellement étonné de voir quelqu’un ici à cette heure que ses instincts de fuite en seraient paralysés il m’effraie à me fixer ainsi presque plus que les fantômes qui m’ont ignorée je me dis que je dois faire comme si de rien n’était et continuer au loin à travers les arbres je vois déjà le minuscule halo tremblant de quelque lumière à quatre ou cinq cents mètres soudain la lune se couvre et je ne vois plus que les yeux brillants de l’animal et je me souviens que le renard peut avoir la rage peut-être pour ça qu’il ne bouge pas il veut m’attaquer je me fige ma respiration s’accélère je me concentre sur l’odeur boisée et humide qui monte de la terre jonchée de feuilles et d’herbes folles de fougères aplaties par les pas la lune ne revient pas je n’arrive plus à avancer je ne vois plus le sentier je ne vois que deux billes brillantes et soudain une voix puis une autre soudain mille grésillements et des chuchotements en écho soudain j’entends avance n’aie pas peur il ne t’arrivera rien avance n’aie pas peur je regarde vers le haut d’où semblent venir les voix mais je ne discerne rien la lune refait son apparition après de longs instants de terreur je regarde vers le haut vers les branches vers la cime des arbres mais rien n’a bougé il n’y a rien d’autre que ce qu’il y avait avant sauf les voix qui continuent alors je me rends compte que quelque chose a changé pourtant que je n’entends plus les murmures des fantômes mais seulement ces voix qui articulent toujours la même phrase et je comprends que ce sont les fantômes qui essaient de me guider vers la sortie que ce sont ces espèces de quilles renversées aux longs fils d’argent qui reflètent maintenant la lumière de la lune qui m’enveloppent de leurs sonorités le renard ne bouge toujours pas mais je continue j’accélère le pas les voix s’estompent peu à peu jusqu’à ne plus être qu’un chuintement indistinct et redevenir le bruit habituel des fantômes celui que j’avais entendu tout à l’heure et auquel je m’étais habituée à la sortie de la forêt un long pré en pente et la lumière orangée grossissant à mesure que j’avance que je m’approche du village j’arrive au bord de la route qui y mène avec ce seul réverbère allumé en rase campagne et je continue comme une mouche attirée par la lumière à marcher vers les premières maisons quand au milieu de la chaussée un renard allongé sur le flanc je m’approche je vois la fourrure de ses côtes se soulever et s’abaisser faiblement du sang sur le bitume témoigne d’une blessure il ne bouge pas sauf cet infime gonflement du ventre le museau est figé la gueule entrouverte les yeux mi-clos il est en train de mourir pensé-je je ne sais pas s’il souffre il a probablement été renversé par un véhicule il est en train de mourir il ressemble au renard de la forêt mais après tout les renards ne se ressemblent-ils pas tous me dis-je je n’en sais rien je sais juste la douleur de voir le fil ténu de la vie encore accroché à cette carcasse pourvu qu’il ne souffre pas je voudrais le soulager je voudrais le tuer ou le soigner je voudrais qu’il se passe quelque chose pour faire cesser cet état d’impuissance l’empathie inutile le regard impotent sur la souffrance spectatrice d’un trépas cruellement prolongé d’une agonie absurde j’ai envie de pleurer je me dis que les fantômes pourraient l’aider lui aussi et alors je me demande si la bête que j’ai vue dans la forêt n’était pas un fantôme le fantôme de ce renard allongé et mourant et j’ai couru vers la première maison j’ai sonné essoufflée j’ai sonné plusieurs fois une voix m’a répondu qu’est-ce qu’il y a il est minuit ça ne va pas de sonner comme ça à minuit chez les gens j’ai dit le renard à travers la porte j’ai dit il est mourant il a probablement été renversé je n’ai pas de fusil et alors moi non plus m’a répondu la voix j’ai dit laissez-moi appeler un vétérinaire laissez-moi regarder dans l’annuaire il a lentement ouvert la porte il m’a toisée il avait la soixantaine il a crié à sa femme que ce n’était rien ce n’est rien Jeanne un renard écrasé il a pris son manteau il est venu avec moi de mauvaise grâce mais devant mon air affolé il n’a pas osé me dire qu’il n’en avait rien à faire d’un animal écrasé il portait des pantoufles marron en velours côtelé et un pyjama à carreaux verts et bleus sous son manteau nous nous sommes avancés en silence vers l’endroit de la chaussée où devait se trouver la bête mais le renard avait disparu j’ai regardé autour de moi il y avait juste le silence habité de la nuit et du sang sur l’asphalte heureusement le sang il m’aurait prise pour une folle sinon il était là j’ai dit il y a dix minutes il était là un animal l’aura emporté a dit l’homme un prédateur en aura fait son repas a-t-il ajouté pour me faire comprendre que la chose avait une explication tout à fait logique et naturelle mais quel prédateur ai-je rétorqué il n’y a pas de prédateurs du renard dans la région il n’y a pas de loups ni d’ours ni d’aigle royal oui mais il y a des chiens m’a interrompu l’homme qui commençait à s’impatienter des chiens de chasse en tout cas il n’est plus là donc je vais me coucher et vous feriez mieux d’en faire autant a-t-il grommelé le dos déjà tourné s’avançant en direction de sa maison oui ai-je soupiré oui je ne vais pas tarder j’ai encore jeté un regard circulaire aux alentours mais il n’y avait que les bruits habituels de la nuit ceux que l’on entend quand il n’y a pas de fantômes

 

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