Journal 26-28 mars

Sa, 26 mars

Ça se bouscule dans les pensées, ça ne sait pas où se poser, il fait beau dehors, il y a cette mésange qui picore près de la vigne rouge encore nue.

Sur le bouleau sans feuilles du voisin, j’observe un verdier, sautant d’une branche à l’autre, j’ai sorti les jumelles très performantes de mon défunt beau-père pour suivre le spectacle volatile. Avec le livre que m’a ramené C., Vögel Luxemburgs, Les oiseaux du Luxembourg, j’essaie de mettre un nom sur les autres oiseaux qui squattent les arbres et arbustes des alentours. Je mets un temps à retrouver le nom d’un volatile parfois, il y en a pour lesquels j’hésite, je compare avec la photo du livre, il me semble qu’il s’agit d’un Hipolaïs polyglotte, Sproochmates en luxembourgeois, et un peu plus loin d’une sitelle torchepot. En une demi-heure, j’observe tellement de plumes et de morphologies différentes à travers mes jumelles que j’ai l’impression que tous les oiseaux du Luxembourg passent par ici.

Ça se bouscule dans les pensées, en lisant un article sur les mères de djihadistes assassins, désespérées d’avoir perdu un fils, désespérées de n’avoir pu ou su les tirer des griffes des rapaces islamistes, affligées par une situation qu’elles n’avaient pas prévue, envisagée, impuissantes à répondre à la rage de leurs enfants, rage sociale surtout, disent-elles, qui trouve parfois cet exutoire mortifère, rage dont profitent des recruteurs habiles. Et je me dis que ça doit être terrible, la douleur de ces femmes, de vivre avec la conscience d’avoir mis au monde des assassins ignobles. L’une d’entre elles dit qu’elle continue d’aimer son enfant, car ce n’est pas lui, c’est cette bête immonde que lui ont greffée les salafistes qui a tué. Elles sont autant à plaindre que les victimes, certainement, sinon davantage, puisque en plus stigmatisées, jugées coupables.

Ça me fait penser à un autre témoignage, qui pourtant n’a rien à voir. Lu il y a quelque temps, celui d’un jeune pédophile de 21 ans, qui, se sachant attiré et excité par les tout jeunes enfants depuis l’adolescence, se dégoûte lui-même et essaie de ne pas passer à l’acte. Il a été voir un psychiatre qui l’a quasiment mis à la porte lui disant qu’il n’était pas spécialiste dans ce domaine et qu’il ne pouvait pas l’aider. D’autres n’ont pas ce genre de scrupules et vont dans des pays moins regardants sur les droits de l’enfant pour assouvir leurs pulsions, quand ils ne violent pas simplement les jeunes qu’ils ont sous la main. Mais ce garçon ne veut pas, il ne veut pas devenir un monstre. Or la société lui tourne le dos. Que faire pour se débarrasser du monstre en soi ?

Di, 27 mars

Déjeuner de Pâques en famille élargie. Engranger quelques sourires, sauvegarder quelques instants de chaleur. La certitude que l’année prochaine, une des personnes assises autour de la table aura disparu.

Mort de Jim Harrison, Big Jim a définitivement succombé à l’appel de la forêt.

Nouvel attentat suicide, Lahore, Pakistan. Revendiqué par les Talibans. Dans un parc où des chrétiens fêtaient Pâques.

On secoue la tête, sur les réseaux sociaux, certains essaient de relayer l’information, de peur de se faire taxer d’européanocentrisme. Mais l’émotion commence à s’essouffler, d’un côté la distance, de l’autre la répétition qui malheureusement entraîne un certain fatalisme de l’habitude. On commence à s’habituer. L’habitude du désespoir est pire que le désespoir, écrivait Camus. Certes, pour ceux qui perdent des proches, des connaissances, c’est autre chose, ils sont touchés bien plus profondément. Mais les autres. Les optimistes diront que tout ça nous ramène à une forme d’équité, d’égalité. La démocratisation mondiale de la peur. Quand les attentats se passent dans des pays que le quidam considère barbares ou sous-développés, il a tendance à le prendre comme une fatalité à laquelle on ne peut rien changer. Mais lorsque ça frappe au cœur de l’Europe, on a du mal à comprendre, on ne veut pas l’accepter, chez nous, on part du principe du risque zéro, pour devoir se rendre à l’évidence que ce risque zéro n’existe nulle part.

Quelqu’un a suggéré que les médias devraient arrêter de jouer le jeu et ne pas, ou alors brièvement relayer ce genre d’information, et se contenter du strict minimum nécessaire. Quelqu’un a suggéré que les médias devraient refuser de divulguer les noms des assassins, assassin anonyme, parce que les martyrs de la cause tirent un titre de gloire de se voir ainsi distingués. A l’ère de la course au scoop, où des médias n’hésitent pas à mettre en danger le travail des policiers pour relayer une information, on peut toujours rêver.

Lu 28 mars

Je ne me souviens pas souvent de mes rêves. Mais ce matin, je me suis réveillée en sursaut, et bien trop tôt. Parce que dans mon rêve, j’étais outrée, tellement en colère que la colère m’a réveillée. J’étais avec une amie dans un grand hall de gare où il y avait un comptoir de pharmacie. Elle a pris de l’étagère derrière le comptoir un tube, de vitamines je crois, pour me le montrer. Je regarde par terre et vois un gros bidon en plastique orange de crème solaire, un peu de crème sortant du bec. Le pharmacien en blouse blanche derrière la caisse, directement à côté de mon amie me dit que je dois le payer puisque je l’ai fait tomber. Je me mets en colère puisque je n’ai pas l’impression de l’avoir fait tomber, je lui ai juste fait remarquer qu’il était par terre. Il y a encore un tas de détails incongrus et de péripéties, mais déjà je n’ai eu aucune envie de les rêver, je n’ai pas plus envie de les raconter. Je me fâche de plus en plus, le pharmacien disparaît dans une salle à l’arrière, et quand il revient, il me tend une facture. Je me mets à hurler que c’est un comble, que je ne vais rien payer, qu’il n’a aucune preuve ! Et de rage, je me réveille. L’interprétation des rêves est une religion comme une autre qui ne sert que celui qui y croit. Mais il y a de ces rêves qui ont la capacité de se mélanger dans la mémoire avec la réalité, et alors on ne sait pas si on a rêvé une chose ou si elle s’est réellement passée. Ce n’est pas le cas de celui-ci.

 

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