Journal 19-21 mars

Sa, 19 mars

En rangeant un peu les lectures accumulées sur mon bureau ce matin, j’ai repensé aux célèbres propos de Gide, qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments.

Je me suis fait avoir à nouveau par la critique, et pourtant, je me méfie en principe. J’aurai encore perdu avec ces 2 bouquins du temps à lire deux livres encensés par certains critiques qui entrent justement dans cette catégorie, la littérature badigeonnée de bons sentiments, enveloppée d’un zeste de mièvrerie, joliment triste, parsemée de clichés larmoyants, suffisamment bien écrite pour être rangée dans le domaine littéraire. Je ne parle pas ici des écrivains connus pour donner dans ce genre d’écrits, et qui pondent régulièrement des bestsellers. Mais si la critique dite littérairement exigeante se met également à conseiller ce genre de lectures, on n’est pas sortis de l’auberge.

Ça ne restera pas dans les annales de la littérature, mais moi, ça m’énerve d’avoir perdu mon temps à lire ça, alors que j’aurais pu mieux l’employer et m’épargner quelques heures d’agacement. En même temps, pour pouvoir savoir de quoi il retourne, faut bien par passer par la lecture. Oui mais non. Si mais quand même. Qui sait à quoi ça peut être utile en fin de compte ? J’essaie de me convaincre que ce n’étaient pas du temps et de l’énervement qui auraient pu m’être épargnés. Je cherche, je cherche. Et je me remémore soudain cette phrase que m’avait dite un metteur en scène. Qu’on apprend plus d’une mauvaise mise en scène que d’une bonne. Voilà. Je l’ai ma justification. Et puis, question rangement, ils ont un avantage, ils ne vont pas encombrer ma bibliothèque déjà débordée puisque je peux tranquillement les éliminer.

Parcouru trois articles sur Anita Brookner, qui vient de décéder. Jamais lue. Un article nécrologique de Julian Barnes, un autre de Jonathan Coe qui parle carrément d’un des meilleurs Booker Price qu’il ait jamais lus, en évoquant son Hôtel du Lac de 1984. Envie de lire un de ses romans. J’ai fini par en commander un. J’ai lu de quoi il retournait. Une chose est sûre, au moins je n’ai pas à craindre la mièvrerie avec cet auteur.

A part ça, lu les 100 premières pages de l’essai co-écrit par Jean-Yves (Pranchère), Le Procès des droits de l’homme. Edifiante remise en perspective de la notion de droits de l’homme, de son émergence, de ses détracteurs. De la Révolution Française à nos jours, les auteurs et philosophes qui l’ont abordée… Passionnant jusqu’ici pour la non-spécialiste en philosophie du droit que je suis…

Di, 20 mars

Au supermarché, au moins 20 minutes à chercher une housse pour ma nouvelle acquisition téléphonique qui m’a fait directement entrer les 2 pieds dans la modernité. Je n’ai rien compris à toutes ces inscriptions et je n’ai pas réussi à savoir quel modèle de Samsung j’ai. J’ai demandé à la caissière, elle n’en avait aucune idée, elle non plus, m’a dit qu’il fallait regarder sur la boîte d’emballage. On était là, à scruter l’engin appelé smartphone, comme s’il s’agissait d’un truc venu directement de l’espace. Elle aussi m’a dit n’être entrée dans l’ère moderne que depuis peu, forcée par ses enfants. Comme moi, elle avait regardé le téléphone sonner sans pouvoir répondre la première fois. Quelle idée aussi, de devoir passer le doigt sur la surface entière de la vitre pour répondre. Ceux qui étaient derrière moi à la caisse, leurs regards entre ahurissement, compassion et condescendance. Heureusement que ça ne me gêne pas de passer pour une parfaite idiote. J’en ai donc pris une, de housse, une qui me paraissait faire l’affaire. Evidemment ce n’était pas la bonne.

Ce qu’il y a de super avec un blog, et puisque je suis novice là aussi, j’en suis encore aux découvertes, c’est qu’on ne peut pas savoir qui ils sont mais on peut voir de quel pays sont les lecteurs. Alors quand tu vois s’afficher Lituanie, Brésil, Nouvelle Zélande, ça fait quand même un peu drôle au début. Tu te demandes comment ils ont atterri là. Les hasards des moteurs de recherche je suppose.

Sinon, pour la énième fois j’entends un commentateur seriner que Daesh, la seule organisation qui offre la révolte dans le monde actuel, qu’il n’y en a pas d’autre, que c’est la raison pour laquelle elle attire des jeunes de tous les coins du monde, qu’elle se vend comme une idéologie de l’émancipation, émancipation par rapport au nihilisme/consumérisme occidental etc., et ensuite on enchaîne en mettant Daesh sur le même plan que les groupes révolutionnaires type Brigades rouges, RAF. Et c’est quand même là que j’ai du mal. Même si je vois à peu près où on veut en venir, et qu’il y a certes une part de recoupements qu’on peut faire, et sans vouloir défendre la RAF ou qui que ce soit, non, vraiment, non, Ulrike Meinhof – Al Bagdahdi … ça ne se vaut pas.

Lu un article dans l’Obs, interview croisée avec entre autres Pierre Jourde, qui donne une bonne définition de ce qu’est le style. Qu’est-ce que le style en littérature ? Son interlocuteur dit que c’est indéfinissable. Lui répond que c’est bel et bien définissable.

Pierre Jourde. Mais si mais si, on peut définir le style. On peut essayer en tout cas. Sans quoi ça permet de vous faire ce reproche courant: voilà encore quelqu’un qui nous renvoie aux joliesses du bien-écrire. Je sais que ce n’est pas exactement votre position, mais vous vous exposez à ce reproche. Donc il faudrait que le style apparaisse plus comme un enjeu décisif. Et vous prêtez d’autant plus le flanc à ce reproche, que vous citez Robbe-Grillet comme une espèce d’autorité lorsqu’il nous dit: «la littérature n’a rien à dire». Sauf que ça c’est du Robbe-Grillet.

Philippe Vilain. C’est aussi ce que disait Flaubert !

Pierre Jourde. Peut-être, mais ça n’est ni faux ni vrai. C’est juste une mauvaise manière d’aborder la question. Dans la littérature, la question n’est pas tellement d’avoir à dire ou pas. Vous semblez opposer les vieilles lunes de l’autotélisme (la littérature n’a d’autre objet qu’elle-même), à toute la littérature qui va vous répondre: nous, au moins on parle du monde, nous ne sommes pas réfugiés dans notre tour d’ivoire en train de faire des beaux sonnets.

Or ce sur quoi il faudrait insister, c’est que tout se joue dans le style, à condition qu’on n’entende pas par style la culture de la phrase. Parce que le style d’une œuvre c’est toute l’œuvre, la façon dont ses microstructures répondent aux macrostructures : dans le style j’intègre une manière de narrer, d’accorder le point de vue au propos, etc.

Pourquoi ça se joue dans l’écriture? Parce que ce qui se joue dans la littérature, c’est qui nous sommes, ce que nous vivons, ce que nous devenons. Or notre expérience, pour beaucoup de choses, reste embryonnaire. Elle n’est pas développée. On pourrait reprendre la métaphore de Proust, celle des petits papiers japonais qu’on trempe dans l’eau; la fonction de la littérature, c’est de tremper les petits papiers japonais dans l’eau et de faire qu’ils se déploient. Et ça, ça ne peut être réalisé par le sujet, qui est indifférent, mais par la manière dont les mots vont retravailler votre expérience, la fertiliser, la rendre plus réelle et plus intense.

Il faudrait donc essayer de montrer plus fortement comment une langue est ce qui fait quelque chose en nous. Robbe-Grillet peut bien dire que la littérature n’a rien à dire (d’ailleurs quand mes élèves me demandent quel est le message, je dis qu’il n’y a pas de message): la littérature a quelque chose à faire, c’est tout à fait différent.

 Lu, 21 mars

C’est quoi alors, une politique de gauche pour toi ? Me demande-t-on. Et je réponds que la seule mesure vraiment susceptible de nous sortir de ce cauchemar de croissance consumériste néolibéral esclavagiste, le revenu universel de base. Evidemment, ton interlocuteur secoue la tête. Utopiste. Et bien on en reparlera quand le chômage grimpera à des pourcentages intenables. Et quand le niveau de robotisation sera tel que la plupart des tâches pénibles, lourdes, répétitives, abrutissantes seront effectuées par des robots. Et même la plupart des autres. La robotisation avance à pas de géants.

Quant au revenu universel, deux camps s’affrontent. Il y a les tenants du libéralisme, qui comptent l’utiliser pour faire des économies, pouvoir payer moins leurs employés (puisqu’ils auront déjà un revenu à la base), ceux qui veulent s’en servir pour alléger les dépenses des états, et l’envisagent sous forme de coupes de toutes les aides et prestations allouées, surtout aux plus démunis, qui seraient remplacées par cet unique revenu. Et de l’autre côté il y a le revenu universel inconditionnel de base envisagé par les militants de gauche, différemment agencé et calculé. Inutile de préciser que c’est de ce dernier dont je veux parler.

Ça ne veut évidemment pas dire que personne ne travaillera plus, comme le pense mon interlocuteur horrifié, ça veut dire qu’on travaillera autrement, qu’on pourra inventer des tas de nouvelles activités, utiles mais qualifiées de non rentables dans le système actuel.

 

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