Lectures, Jean Rhys

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Jean Rhys, Quai des Grands-Augustins (After leaving Mr Mackenzie) (1930)

« Après avoir quitté M. Mackenzie, Julia Martin s’installa quai des Grands-Augustins, dans un petit hôtel pas cher », ainsi débute le roman de Jean Rhys, paru dans sa version originale anglaise en 1930.

Je suis tombée dessus par hasard il y a quelques semaines, je n’avais jamais entendu parler de cette auteure, dont la vie a semble-t-il largement inspiré l’œuvre.

Julia Martin, héroïne, ou plutôt anti-héroïne de ce récit, une femme qui n’est plus très jeune (dans la trentaine) vient d’être quittée par son amant, le Mr Mackenzie du titre anglais. Celui-ci lui fait parvenir, par l’entremise d’un Monsieur Legros, 300 francs par semaine pour se dédouaner. Or la dernière missive parle de 1500 francs, ultime chèque après lequel Julia n’aura plus rien. Sur cette Anglaise échouée à Paris, on apprend vaguement qu’elle a quitté un mari et n’aura bientôt plus de quoi subsister. Elle dort beaucoup, déambule dans Paris, fait une scène à Mackenzie qu’elle aperçoit par hasard entrer dans un restaurant, fait la rencontre d’un autre « mécène » possible, un certain M. Horsfield, Anglais en déplacement. Elle va rentrer en Angleterre, demander de l’argent à droite et à gauche, dériver au gré des rencontres, l’alcool l’aidant à se réchauffer.

Etude de la vie en marge.

Racontée à la troisième personne, l’histoire se focalise tantôt sur Julia, tantôt sur les personnages autour desquels elle gravite. Quand le récit adopte le point de vue de Mackenzie, on voit Julia à travers ses yeux : « Elle n’était pourtant pas du genre avide. Du genre tendre, plutôt. N’importe qui pouvait s’en apercevoir. Effrayée par la vie. Sans cesse obligée de prendre sur elle. Il aimait, au début. Par la suite, c’était devenu un peu ennuyeux. »

Sur Mackenzie, la narration révèle que « sans être riche à millions, Mr. Mackenzie vivait très confortablement. (…) Il affectait toujours un air distant, qui était le meilleur des masques. Il avait publié, dans sa jeunesse, un recueil de poèmes. Mais dès que son esprit se trouvait confronté aux problèmes quotidiens, il retrouvait sa précision et son agilité. Il avait découvert que les gens qui s’abandonnent de leur plein gré aux forces de l’instinct et de l’émotion ne sont jamais des gens heureux. Il avait donc adopté, pour se défendre contre lui-même, une certaine disposition d’esprit, un certain code de valeurs morales et de comportements, dont il s’écartait rarement. (…) Ce code correspondait parfaitement à la société dans laquelle il vivait. (…) Ce code, cette philosophie, cette disposition d’esprit auraient donc été pour Mr. Mackenzie la plus efficace des armures, s’il ne dissimulait une faille en lui – peut-être due à l’influence toujours sensible du recueil de poèmes – une attirance presque morbide pour l’inattendu, le dangereux – pour le malheur. Combien de fois s’était-il laissé entraîner dans des aventures qu’il avait ensuite amèrement regrettées? – bien qu’au moment de rompre, son instinct des affaires reprenant le dessus, il s’en sortît toujours indemne

Un des thèmes du récit est celui de la domination et de la dépendance, avec cette femme qui essaie de survivre grâce aux hommes qu’elle fréquente, victime et responsable à la fois. Julia semble incapable de fonctionner selon les normes de la société, bout de bois flottant à la surface, corps essayant de ne pas couler. Les hommes qu’elle rencontre ne sont pas vraiment des salauds, ce sont des hommes tout simplement, qui finissent par se lasser.

Julia reste en partie une énigme pour le lecteur. Son comportement est imprévisible. Jamais en tant que lecteur, on ne la sent à l’abri, ni des autres, ni d’elle-même. Jamais on ne la sent en terrain protégé, jamais elle ne fait ce qu’il faudrait pour qu’on puisse la croire sortie d’affaire. Une partie de la tension du récit vient de là. Et des non-dits. Et aussi de ce que le « mécène » de Jean Rhys, celui qui l’a soutenue dans ses débuts littéraires et sera son amant, l’écrivain Ford Madox Ford, appelle : « her singular instinct for form », son instinct singulier pour la forme. C’est exactement ça. Un style, une manière extraordinaire de tisser le récit, de faire naître une atmosphère.

Je pourrais encore parler des retrouvailles de Julia avec sa famille en Angleterre, de sa mère mourante, des frictions avec sa sœur, des reproches qu’on lui fait d’avoir choisi un mode de vie peu honorable.

Mais ce qu’il y a à dire simplement, c’est qu’on a à faire ici à un chef-d’œuvre, une véritable claque littéraire, de celles qui retentissent encore longtemps après l’impact. A placer dans le panthéon littéraire (le mien en tout cas) à côté des œuvres des années 1970-1980 de Joan Didion.

Une écriture incroyablement en avance sur son temps par ailleurs, un style d’écriture résolument plus fin du XXe que début du XXe siècle.

Il ne me reste qu’à relire le roman en version originale pour ne pas en perdre une miette.

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