Journal 27-29 févr.

Samedi. Journée splendide. Le soleil brille, le ciel est d’un bleu hypnotique. Promenade dans les environs. Les longs arbres sans feuillage comme une armée de géants émaciés. Au bord des chemins, des branches coupées par les ouvriers forestiers forment des tas oblongs. Il fait beau et froid.

A la radio, on parle des problèmes économiques de la Russie, dus en partie à l’embargo européen, à l’immense coût des jeux de Sotchi aussi. Beaucoup de Russes ont à peine de quoi survivre, des pensions de misère font que certains retraités sont obligés de se trouver du travail pour subsister.

Mais dépenser des millions pour bombarder la Syrie afin de sauver un dictateur qui n’hésite pas à exterminer son peuple ne pose apparemment aucun problème à Poutine. Il restera au pauvre la fierté d’être russe, et à l’opposant politique la fierté d’être mort pour ses idées. 27, février, cela fait tout juste un an que Boris Nemtsov a été abattu de 4 balles dans le dos au pied du Kremlin. Des milliers de Russes ont défilé dans les rues de Moscou pour commémorer le premier anniversaire de sa mort.

Mon vieux Nokia a fini par rendre l’âme. La dame du magasin de la Poste se met à me proposer des tas de formules d’abonnement pour portables. Quand je lui dis que je veux un abonnement à 0 euros, sans internet, parce que j’utilise très peu mon portable, elle met quelques secondes à se ressaisir.

Je la laisse discuter avec ma fille pour le choix du téléphone. Basique, et facile à utiliser, c’est tout ce que je leur demande.

Ensuite nous flânons à travers les rues et entrons dans le supermarché de cette ville pour acheter des yaourts et des bananes. Plus petit que celui où nous allons d’habitude, joliment agencé, avec des produits différents, nous ne sommes pas loin de nous extasier devant certains rayons. Ça nous fait rire, et ça me fait penser à cette scène de Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, où la protagoniste, fraîchement débarquée en Amérique de son Nigéria natal, ne comprend pas les critiques de certains à l’encontre des supermarchés américains, elle qui est éblouie par cette profusion de marchandises à laquelle elle n’est pas habituée.

A la caisse, en face de nous, une pâtisserie bistrot assez vintage, au flair suffisamment rétro pour nous faire rêver. Nous projetons d’y boire un café la prochaine fois que nous viendrons par ici. Au milieu du salon, un escalier en acier menant vers une mezzanine avec quelques tables. A l’entrée de la salle ouverte sur le corridor de passage, un gros fauteuil club en cuir délavé. La vieille dame qui y est installée semble disparaître dans les profondeurs de l’assise. Elle a à ses pieds deux gros sacs d’achats et arbore une mine des plus grincheuses. Les commissures de ses lèvres penchent tellement vers le bas que sa bouche forme un croissant de lune comme dans les dessins d’enfants ou les émoticônes. C’est assez spectaculaire.

Dimanche.Je viens de lire une recension de la mise en scène de Stefan Pucher de Warten auf Godot de Beckett. Première hier soir à Hambourg. J’ai vu deux mises en scène assez géniales de Pucher, dont Der Sturm, une tempête shakespearienne complètement pop et déjantée. La critique lue parle d’une réussite totale de ce Godot, dont Pucher propose un nouvel agencement, nouveau sampling des mêmes thèmes, version actualisée à sa sauce. Et je me dis que si un directeur de théâtre pouvait nous amener cette mise en scène par ici, ce serait vraiment bien.

Vingtième anniversaire de la parution d’Infinite Jest. Dans le New York Times, je lis la contribution de Tom Bissell : « Here is one of the great Wallace innovations: the revelatory power of freakishly thorough noticing, of corralling and controlling detail. Most great prose writers make the real world seem realer — it’s why we read great prose writers. But Wallace does something weirder, something more astounding: Even when you’re not reading him, he trains you to study the real world through the lens of his prose. »

Lu également sur le blog Mediapart d’un certain Virgil Brill, le texte attribué à une jeune professeure franco-marocaine, Myriam Ibn Arabi, poussant un cri de colère. Dans un texte qui fait écho à la polémique Kamel Daoud, elle s’en prend à ses détracteurs et leur demande en gros d’arrêter de défendre ce qu’ils ne voudraient pas pour eux-mêmes. Tout ce qu’il y a à dire y est dit. Je commence à trouver fatigant de devoir répéter des choses évidentes, frappées au coin du bon sens, parce qu’une certaine gauche semble ne pas se souvenir quelles sont en principe ses valeurs. Nous Occidentaux, au lieu de harceler ceux qui luttent pour l’émancipation (comme le font certains bien-pensants de la gauche dans nos contrées, bien au chaud et à l’abri sur leurs terres européennes) nous devrions plutôt soutenir les progressistes qui se battent contre l’obscurantisme, partout où ils se trouvent.

Le texte dans son intégralité est à lire sur le blog Mediapart de Virgil Brill  ou ci-dessous:

Myriam Ibn Arabi :  Aux Occidentaux qui se permettent de me traiter de raciste

Ce message s’adresse aux Occidentaux qui se permettent de me traiter de raciste, au motif de mon auto-critique civilisationnelle. Je parle en tant que Marocaine.

Désolée si notre décadence à nous les « Arabes » vous dérange, mais croyez moi, moi elle me fait carrément souffrir. Et nous sommes quelques uns à en souffrir. On ne veut plus que notre culture soit un nid à obscurantistes, on ne veut plus que chez nous on exige des femmes d’ être vierges avant le mariage, on ne veut plus de l’inégalité des sexes devant la justice et l’héritage, on ne veut plus que les homosexuels soient traités au mieux de malades, au pire jetés en prison, on ne veut plus être obligés de faire le Ramadan…etc. .

On étouffe, on crève de cette civilisation rétrograde et misogyne qui considère les non musulmans comme des mécréants. On crève aussi d’antisémitisme culturel.

Nos maux sont pléthore !

Ne nous interdisez pas d’avoir l’ambition de nous mettre au niveau des autres nations. C’est un droit fondamental. Et le passage par un diagnostic courageux et lucide est obligatoire.

L’islam n’a pas évolué depuis 1000 ans et c’est criminel de maintenir tout un peuple ainsi dans l’ignorance crasse et l’orthopraxie bigote. Nous ne participons pas à la Modernité, nous nous contentons de la consommer , et cela n’a que trop duré.

Alors, votre obsession du racisme (due à la Seconde Guerre mondiale et à la colonisation ) devient un véritable problème pour nous, nous les « Arabes » qui dénonçons nos tares. Kamel Daoud, Boualam Sansal, Fethi Benslama, Mohamed Arkoun et tant d’autres, nous nous faisons traiter de racistes par certains Européens , alors que nous sommes d’authentiques citoyens de culture arabo-musulmane, qui hurlons de douleur de nous voir aussi rétrogrades. …. et vous, sans comprendre notre posture, vous nous traitez de racistes !

Savez vous seulement que vous empêchez ainsi les progressistes de lutter contre l’islamisme qui est pourtant en pleine ascension ? ?? Vous nous flinguez. …comme si au final, cela vous arrangeait que nous restions arriérés. …

Nous aussi , nous allons nous mettre à vous traiter de racistes quand vous dénoncerez les partisans de l’interdiction de l’IVG chez vos compatriotes, tiens ! Non , mais franchement, sortez de votre abominable ethnocentrisme et arrêtez de croire que le monde entier vit la civilisation islamique de l’extérieur !

NOUS EN FAISONS PARTIE ET NOUS NOUS EN RÉCLAMONS. .. À CE TITRE, NOUS NE POUVONS PAS ÊTRE RACISTES !

Vous avez toujours ce regard du colon certes complaisant, mais colon quand même, qui estime que les Arabes sont tellement inférieurs qu’ils n’ont pas le droit d’évoluer à coup d’auto-critique. Vous avez mené vos révolutions, vos combats contre l’Église, vos luttes pour l’égalité des sexes alors POURQUOI PAS NOUS ?

Dénoncer la décadence d’une civilisation parce qu’on espère sa sortie de l’obscurantisme, ce n’est pas être raciste. C’est rigoureusement le contraire. Nous les « Arabes » méritons et pouvons trouver notre place dans le concert des civilisations modernes. Mais ça passe par une identification de nos tares.

On a du boulot et c’est titanesque. Alors, laissez-nous bosser. Nous ne sommes pas responsables de votre sentiment de culpabilité et de votre obsession de réparer tout le mal que la colonisation a fait. Alors, gardez-le pour votre usage personnel et ne le dégainez pas à notre encontre. Techniquement c’est faux et concrètement, ça sabote notre travail.

Merci.

PS: j’ai utilisé le vocable « Arabe » par facilité pour désigner une zone géographique aux identités métissées dont la composante amazighe est déterminante. D’où les guillemets. Tous les Arabes ne sont pas musulmans et tous les Amazighs ne sont pas aussi arabes …etc.    Myriam Ibn Arabi 

Lundi. Quelques réflexions matinales sur le même sujet. Hier soir, flâné sur le fil d’actualité facebook. Un contact bruxellois a mis sur son mur un article sur Loubna Abidar, cette actrice marocaine qui a joué un rôle de prostituée dans un film marocain (le film a été interdit au Maroc) et qui s’est retrouvée un jour enlevée dans la rue par des hommes alcoolisés et tabassée, traitée de pute etc.. Le visage tuméfié, elle a voulu porter plainte, la police n’a pas voulu enregistrer sa plainte, puisqu’elle n’est qu’une pute qui a déshonoré le Maroc. Apparemment, certains au Maroc n’ont pas encore compris en quoi consiste le métier d’actrice, l’actrice étant juste l’interprète d’un rôle écrit par un scénariste, voulu par un réalisateur, financé par un producteur, ayant pour mission d’incarner et rendre crédible un personnage, quel qu’il soit.

Mais là où je veux en venir, c’est ma sidération de lire en dessous de cette publication des remarques haineuses à l’encontre de l’actrice provenant de femmes marocaines, et d’hommes, avec des noms à consonance maghrébine, dont l’un belgo-marocain vivant en Belgique, déversant un torrent d’insultes sur cette pauvre Loubna Abidar. Pute, elle devrait avoir honte, qu’elle crève, elle veut juste se rendre intéressante, elle déshonore le Maroc, saleté qui ne mérite aucun respect, elle profite de la situation pour se faire bien voir en France etc. J’en suis restée ébahie devant mon écran. Certains ont essayé de répondre rationnellement à ces flots de haine, ils se sont fait insulter eux aussi… nooon, ces nations n’ont aucun problème avec les droits de la femme, c’est nous, les méchants Européens et plus largement Occidentaux qui voulons exporter notre schéma impérialiste, et obliger tout le monde à accorder des droits égaux… quoi… aux femmes ?… et puis quoi encore… bientôt aux animaux aussi, tant qu’on y est ? Non mais… vraiment, nous sommes tous des racistes dans l’âme par ici, colonisateurs impérialistes, ne connaissant rien aux traditions de certaines civilisations et voulant les détruire…

Bien sûr qu’il y a chez nous aussi des fascistes, qu’il reste un tas de problèmes chez nous aussi, le sexisme n’a pas disparu, la mode « bitch », incitant des jeunes filles à s’habiller et se maquiller de manière sexy, à se dénuder toujours plus, avec l’injonction de tout faire pour attirer les regards masculins, n’est qu’une tentative déguisée de remettre les femmes à leur place, et les réseaux sociaux sont remplis de filles et de femmes qui tombent dans le panneau, le désir de se voir aimé et désiré primant sur toute réflexion, mais au regard de ce qui se passe dans d’autres pays, je crois que nous avons fait en Occident des progrès considérables. Et puis, il y a un pourcentage de femmes qui aiment et assument de donner d’elles cette image, comme il y a des hommes qui aiment poser torse nu sur un cheval, ou en contractant leurs muscles, et si ça leur fait plaisir, ce n’est pas à moi de vouloir les en priver. Le problème étant comme toujours l’équilibre, le libre choix et la manipulation. Proposer des représentations féminines et masculines diversifiées sans que l’une d’entre elles prenne le dessus et inonde les médias. Nous avons donc bel et bien fait des progrès sur la question féminine depuis 40 ans, mais comme les acquis sociaux, comme la démocratie, ils sont fragiles, chez nous aussi, et il ne faut jamais oublier qu’ils peuvent disparaître s’ils ne sont pas défendus. Soutenir les progressistes de tous les pays, la seule solution, et faire pression sur nos propres dirigeants, coupables de faire des affaires avec des pays qui ne respectent pas les droits de l’homme, et encore moins ceux de la femme. Stopper la course au consumérisme tous azimuts et envisager de privilégier l’humanisme. Vaste et utopique programme, je sais. Mais le seul envisageable. Car ce n’est pas pour moi, mais pour ma fille que j’ai peur. Et pour tous ces jeunes élèves que je côtoie au lycée, adorables filles et garçons pour la plupart, auxquels j’aimerais bien qu’on propose un monde vivable, où tout le monde, qu’il corresponde ou non à un schéma plus ou moins dominant, puisse trouver une place qui le satisfasse. Sans devoir craindre pour sa vie ou sa santé mentale.

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