Lectures, Emmanuel Bove

AVT_Emmanuel-Bove_966

Emmanuel Bove,  Mes amis  (1924)

Depuis le temps qu’on me parle de cet auteur et de ce livre, entre autres parce que sa mère était d’origine luxembourgeoise, j’ai fini par le lire. Je viens donc de terminer ce roman qu’on pourrait qualifier de journal d’un gueux. Le résumé, un homme, pauvre hère à la main gauche mutilée et bénéficiant pour cela une maigre pension de guerre, tente de se faire des amis. Un des thèmes secondaires, les mutilés de guerre rejetés dans le civil. Mais là n’est pas l’essentiel. Les caractéristiques du personnage principal, Victor Baton : touchant dans sa simplicité et sa naïveté, mais sachant aussi avoir des pensées mesquines, par jalousie surtout.

Mouche qui bute constamment contre une vitre, il incarne la misère affective dans toute sa splendeur. Il sort tous les matins de son misérable logis parisien mal chauffé en quête d’amitié et tombe sur nombre de personnages plus ou moins honnêtes. Don Quichotte des temps modernes, il transforme dans son esprit les aventures dans lesquelles il se fourvoie en promesses d’avenir radieux.

Entre naïveté et sincérité lucide, pratiquant surtout le voyage immobile, Baton avance, parcourt les rues parisiennes sans jamais se départir de son souci de la langue pour raconter son périple, une langue simple, correcte, celle d’un élève qui s’appliquerait à raconter son existence, veillant à n’oublier aucun subjonctif imparfait. Avec la dignité du pauvre qui ne veut laisser paraître certaines faiblesses, Baton va vers ses congénères, espérant trouver un ami qui allégerait son sentiment de solitude.

Cela donne lieu à des scènes cocasses, d’une drôlerie involontaire, avec des personnages des bas-fonds parisiens hauts en couleur, petits escrocs, mariniers, clochards. L’humour est bien présent, mais c’est un humour qui fait mal, provoqué par l’inadéquation du personnage, son interprétation erronée et parfois aberrante de certaines situations et du comportement de son interlocuteur. De Lucie à « l’embonpoint d’un buveur de bière » il va faire sa première dulcinée. La patronne du débit de vin lui dit un soir de rester, puisqu’il est toujours le dernier à quitter la gargote.

Baton commente : «  Maintenant je lorgnais avec plus d’indulgence celle qui certainement deviendrait ma maîtresse. Elle ne devait pas plaire aux hommes, mais tout de même, c’était une femme, avec de gros seins et des hanches plus larges que les miennes. Et elle m’aimait puisqu’elle m’avait prié de rester. »

Il passe une nuit avec Lucie. « Depuis, quand je viens manger, elle me sert comme d’habitude, ni plus, ni moins. »

Il pensera ensuite se faire un ami d’Henri Billard, qui lui vole un peu d’argent et se révélera ne pas être à la hauteur des attentes de Victor.

Parfois Baton erre sur les bords de la Seine. Il aime inspirer la pitié, car il pense qu’ainsi quelqu’un pourrait avoir envie de s’intéresser à lui. Une espèce de marinier loqueteux s’approche de lui et lui demande s’il veut se tuer. Baton acquiesce, afin de susciter la compassion, et l’autre lui propose de mourir à deux. Lui aussi en a assez de la vie. Alors Victor Baton panique, car ce qu’il veut, c’est que quelqu’un l’aime ou s’intéresse à lui, non mourir. Il devra essayer de se dépêtrer de la situation. Il invite Neveu, le marinier, à manger, mais bientôt, le scénario lui échappe. Il aimerait que la hiérarchie soit respectée. Comme on a toujours besoin d’un plus petit que soi, il voudrait que ce marinier plus pauvre ne traite pas avec lui d’égal à égal. Baton est offusqué que Neveu le tutoie. Mais, il le répète tout au long du récit, comme il est bon, il passe finalement outre. Baton essaie d’appliquer les codes sociaux qu’il croit fondés : «  Un homme ne doit pas baisser les yeux le premier. » S’attendant de la part du marinier à une reconnaissance inconditionnelle pour lui, son sauveur, il sera à nouveau déçu.

Anti-héros touchant et attendrissant, il a cependant sur l’amitié de drôles de préjugés. Il a des idées toutes faites sur ce que doit être un ami, et malgré son aveuglement sur les spécimens humains qu’il rencontre, il est incapable de se lier. L’ami qu’il désire si ardemment est un rêve fabriqué à partir de clichés de romans de gare. Baton plaque sa grille sur l’individu rencontré et essaie de l’y faire entrer. Or ce dernier se rebiffe, et la solitude retrouve ses quartiers. De toute façon, à la réalité, Baton préfère les films qu’il se fait sur la vie future avec cet ami, les rêveries sur sa possible ascension sociale quand il rencontre l’industriel Lacaze. Impossibilité de l’amitié, incommunicabilité foncière entre les êtres, incapacité de se contenter du réel. Plein d’un amour qui n’attend qu’à trouver preneur, Baton est un inadapté fondamental, un cancre de l’existence, pauvre hère en quête d’un destin. Il ne maîtrise pas suffisamment les codes de l’interaction humaine généralement admis. Il se condamne à échouer.

La misère aidant, ses compagnons ne sont pas prêts à la sensibilité et à l’empathie. Il s’attend à du sentiment, du sentimentalisme même, dans un milieu où prime la survie sur fond de rudesse.

Baton est un clown triste qui regarde les étoiles. Mais les étoiles sont éteintes.

Bove met le doigt là où ça fait mal, sans rémission. Son personnage, malgré sa parenté avec ceux de Beckett (Beckett était apparemment un admirateur de Bove) ou ceux de Kafka par exemple, est bien plus douloureux pour le lecteur.

Victor Baton, le mendiant d’affection, est peut-être trop humain, sa souffrance trop palpable, sa bonhommie trop exaspérante. Le miroir qu’il tend au lecteur trop direct. Les personnages de Kafka ou de Beckett, plus désincarnés, permettent au lecteur, malgré l’identification, de les tenir à une certaine distance. La condition humaine, l’existence, l’homme moderne ne sont pas moins implacablement disséqués dans ces oeuvres, mais la noirceur, pour une raison qui ne tient peut-être qu’à moi, m’y semble plus supportable. Bien que n’apparaissant qu’en marge des grands noms de la littérature du XXe siècle, Mes amis de Bove est certainement une réussite dans son genre.

À l’heure des réseaux sociaux, où chacun est incité à se faire un maximum d' »amis », ce livre résonne étrangement.

Pour ma part, je préfère lire celui qu’il semble avoir inspiré, Beckett.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s