Journal, 22 févr.

Avec la disparition d’Umberto Eco, c’est un pan de la meilleure culture italienne qui ne s’exprimera plus désormais. Son regard sur le monde manquera. Sa verve, ses talents d’orateur, son érudition, sa nonchalance, sa liberté de parler de ce dont il avait envie, que ce soient la culture livresque, érudite, la sémiotique, l’œuvre ouverte, ou la culture populaire, en envoyant au diable ses détracteurs coincés dans une seule discipline. Avec son intelligence hors du commun, et infatigable travailleur, il pouvait se le permettre.

Il représentait le meilleur que l’Italie ait à offrir, un art de vivre aussi. Et un humour salvateur.

J’ai relu nombre de ses textes de La Bustina di Minerva hier soir, un peu triste, un peu mélancolique.

Ce matin, un encart dans les articles de presse parcourus, « Des médias d’Etat iraniens ont renouvelé la fatwa (décret islamique) de mort à l’encontre de l’écrivain britannique Salman Rushdie. Une récompense de 600 000 dollars a par ailleurs été promise à celui qui la mettrait à exécution. »

Un signal à ceux qui voudraient croire que le régime faiblit, un signal probablement aussi à tous les Iraniens qui espéraient un adoucissement des mœurs, et qui auraient voulu croire à un changement latent de mentalité grâce à la reprise de certaines relations économiques avec l’Occident.

À propos de Rushdie, une autre anecdote, moins tragique. C’était en 2008 (je crois), Eco et Rushdie invités à un même colloque littéraire, avec d’autres. Tous les autres lisent des extraits de leur dernière œuvre parue. Salman Rushdie avait, au moment de sa parution, publié une critique négative du Pendule de Foucault. Eco choisit de ne pas lire sa dernière œuvre, mais des extraits du Pendule de Foucault, en présence de Rushdie. Avec délectation et sourire en coin, peut-on supposer.

Ce matin, j’ai traversé la frontière désormais imaginaire qui nous sépare du premier village français. Je viens rarement ici, et quand j’ai eu fini ce que j’avais à faire, j’ai vu deux boulangeries, l’une presque en face de l’autre. L’une plus neuve, plus conforme à ce qu’on appelle la modernité. L’autre tout droit sortie des années cinquante, soixante, soixante-dix au mieux. Un haut escalier étroit en pierre granitique orange parsemée de taches plus foncées mène à une porte, elle aussi étroite, en bois. Un bois foncé avec quelques égratignures ici et là. L’intérieur a la même patine un peu surannée. Deux grandes vitres de part et d’autre de la porte, ornées de rideaux à dentelle, de ces réalisations au crochet qui ne recouvrent que la partie médiane de la fenêtre. Une petite dame énergique se tourne vers moi après avoir salué la cliente précédente. Elle n’a plus beaucoup de pain, je prends une baguette farinée.  «Heureusement qu’il ne pleut pas aujourd’hui », me dit-elle. Je réponds qu’il était temps. Elle continue en disant que ça va reprendre, m’énumère la météo de toute la semaine à venir. Pluie, neige, ensuite températures autour de zéro. Je dis que j’ai bien fait de ne pas consulter la météo alors. Dans un soupir, elle rétorque qu’en même temps, on n’est que février.

En sortant, je me souviens vaguement que quelqu’un m’avait dit, il doit y avoir bien longtemps car c’est très flou, que c’était une des meilleures boulangeries des alentours. Et en montant dans la voiture, une réminiscence encore plus ancienne. À l’époque où il était encore normal que tous les magasins soient fermés le dimanche, cette boulangerie était la seule à vendre du pain le dimanche matin. Certains Luxembourgeois traversaient la frontière pour ramener de la baguette française.

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